03/07/2026 ssofidelis.substack.com  10min #318992

Requiem pour l'Amérique en ce 4 juillet

Par  Chris Hedges, le 3 juillet 2026

L'arnaque du néolibéralisme a éviscéré notre démocratie et pavé la voie au fascisme.

Le néolibéralisme, mieux traduit par son terme moins édulcoré de "capitalisme sauvage", est le poison qui détruit notre démocratie. Il a fourni à la classe des milliardaires et aux grandes entreprises le prétexte idéologique pour appauvrir la classe ouvrière, imposer une austérité écrasante, démanteler les institutions démocratiques, corrompre nos deux principaux partis politiques et réduire nos tribunaux à de simples appendices des grandes entreprises et des nantis.

Le néolibéralisme a poussé  des dizaines de millions de personnes privées de leurs droits et accablées par le désespoir  dans les bras des  fascistes chrétiens qui ont exploité leur détresse et leur ont vendu le fantasme d'un Jésus magique. Il les a entraînés dans une spirale  autodestructrice d'alcoolisme et d'addiction aux opiacés, de jeu compulsif, de violences domestiques et sexuelles. Telles sont les conséquences inévitables de la stagnation personnelle, de la perte d'autonomie et du sentiment de dévalorisation, de frustration et de profond désespoir.

Le néolibéralisme ignore les cris de détresse de ses victimes. Il qualifie leur souffrance et leur rage d'irrationnelles, d'ignorantes et de racistes. Il neutralise les réformes libérales, les rendant superficielles et inutiles. Les apologistes libéraux du néolibéralisme qui ne se soucient plus de justice économique se réfugient dans un activisme bourgeois. Ils débitent des slogans creux sur la diversité et le politiquement correct tout en refusant de reconnaître la guerre sociale implacable, déchaînée à l'échelle mondiale depuis les années 1970. Les victimes de la  désindustrialisation néolibérale, dont 30 millions ont  perdu leur emploi aux États-Unis lors de licenciements massifs, sont conscientes que la précarité de leur existence ne préoccupe pas leurs maîtres néolibéraux.

Les commentateurs et politiciens de droite, tels que Donald Trump, qui profèrent des insultes grossières, vulgaires et truffées d'injures envers l'establishment néolibéral traditionnel sont acclamés par les exclus pour avoir dévoilé la mascarade politique. Ces démagogues promettent un renouveau moral et économique à ceux qui se sentent trahis, même si ce prétendu renouveau ne repose que sur des croyances irrationnelles.

Les néolibéraux colportent leur propre forme de croyances magiques. Le néolibéralisme est aussi absurde et infantile que l'Enlèvement chrétien et le mouvement "Make America Great Again" (MAGA). Trump ment comme il respire, mais les présidents précédents, notamment Joe Biden, Barack Obama et Bill Clinton, pas mieux. Trump se berce d'illusions, mais eux aussi. Trump, à l'instar de ses prédécesseurs démocrates,  s'enrichit  lui-même et  sa famille, bien qu'avec bien plus d'ostentation et de cupidité. Lui, tout comme eux, favorise le pillage permanent commis par la classe milliardaire. Trump est la version fasciste de l'arnaque néolibérale.

La concentration des richesses entre les mains d'une élite oligarchique mondiale - les douze milliardaires les plus riches  possèdent plus de richesses que la moitié la plus pauvre de la population mondiale - sert à créer des inégalités de revenus massives et un pouvoir monopolistique. C'est l'antithèse de l'égalité démocratique. Elle est conçue pour alimenter l'extrémisme politique et favoriser les fractures sociales et culturelles. Cette arnaque est  conçue pour vider les institutions démocratiques de leur fondement. Ce n'est pas une question de rationalité économique. David Harvey  qualifie le néolibéralisme d'"accumulation par dépossession".

En tant qu'idéologie dominante, le néolibéralisme remporte un franc succès. À partir des années 1970, ses détracteurs keynésiens traditionnels ont été marginalisés ou écartés du monde universitaire, des institutions publiques et des organisations financières telles que le Fonds monétaire international (FMI) et la Banque mondiale. Idem pour les médias. Des courtisans dociles et des intellectuels de pacotille comme Milton Friedman ou le chroniqueur du New York Times Thomas Friedman se sont vu offrir des tribunes de premier plan et de substantiels financements privés. Ils ont servilement diffusé le mantra officiel de théories économiques marginales et discréditées, popularisées par Friedrich Hayek et l'écrivaine de troisième ordre Ayn Rand.

Une fois que le pays a été contraint de se plier aux diktats du marché, que les réglementations gouvernementales ont été abolies, que les impôts des riches ont été réduits, que les flux financiers ont été autorisés à passer les frontières, que les syndicats ont été brisés et des accords commerciaux signés pour délocaliser les emplois vers des ateliers clandestins au Mexique et en Chine, le monde, nous ont assuré ces imposteurs, allait être plus heureux, plus libre et plus riche. Ce n'était qu'une arnaque. Mais elle a fonctionné. Et elle a alimenté la supercherie rivale des démagogues et des fascistes que le marasme moral et politique a engendrés.

Les médias portent une grande part de responsabilité. Au nom de l'objectivité qu'il vaut mieux qualifier de neutralité, ils se sont tenus à l'écart de la lutte des classes. Ils n'ont pas enquêté sur les abus croissants des riches, des grandes entreprises ou de leur classe politique corrompue. Ils n'ont pas dénoncé l'absurdité du néolibéralisme. Ils ont invisibilisé les victimes. En se coupant du débat, les médias, pilier essentiel de toute démocratie, se sont eux-mêmes neutralisés. Eux aussi sont désormais détestés.

La liberté individuelle, que le néolibéralisme présente comme le bien suprême, et la justice sociale sont incompatibles. La justice sociale,  écrit Harvey dans "Une brève histoire du néolibéralisme", exige la solidarité sociale et

"une volonté de subordonner les envies, les besoins et les désirs individuels à la cause d'une lutte plus générale pour, disons, l'égalité sociale et la justice environnementale". La rhétorique néolibérale parvient à "dissocier le libertarisme, la politique identitaire, le multiculturalisme et, à terme, le consumérisme narcissique des forces sociales mobilisées en faveur de la justice sociale par la conquête du pouvoir d'État".

Le néolibéralisme, comme  l'écrit Ece Temelkuran dans "Comment tuer un pays : les 7 étapes de la démocratie au fascisme", bannit la moralité de la vie publique. Il l'isole dans l'espace privé des individus. Il la confine dans "l'enclos de la religion", tandis que la religion est "coupée et réduite à des 'spiritualités' adaptées au marché". La justice et la miséricorde ne sont plus des concepts communs. La morale personnelle et la morale publique ont été dissociées. Comment, s'interroge-t-elle,

"pouvons-nous convaincre la population de ne pas commettre le mal dans ces sphères de la vie publique où la loi n'est pas appliquée ?"

"Les êtres humains", écrit-elle, "sont incapables de fonctionner et de vivre ensemble sans une belle histoire pour les unir et préserver certaines valeurs. C'est pourquoi l'absence de récit de la pensée néolibérale, de sens et de cause, devient insupportable pour l'esprit humain. Puisque les individus sont contraints de vivre dans un état d'hostilité chronique - une dose acceptable d'hostilité essentielle au fonctionnement du système néolibéral - ils ont en permanence le besoin criant d'une cause, d'un repère central leur permettant de s'orienter entre le bien et le mal. Le vide éthique du néolibéralisme, son refus de reconnaître que la nature humaine a besoin de sens et cherche désespérément des raisons de vivre, crée le terreau fertile à l'invention de causes, parfois les plus infondées ou les plus superficielles".

Karl Polanyi, dans " La Grande Transformation", distingue les mauvaises des bonnes libertés. Les mauvaises libertés, sacro-saintes sous le néolibéralisme, permettent aux puissants d'exploiter les travailleurs et le monde naturel jusqu'à l'épuisement ou l'effondrement. Les entreprises pharmaceutiques et de santé, par exemple, mettent en danger la vie de ceux qui n'ont pas les moyens de payer des prix exorbitants. L'industrie des combustibles fossiles nous mène droit à l'extinction.

Les bonnes libertés - liberté de conscience, d'expression, de réunion, association, de choisir son métier - sont écrasées par les mauvaises libertés. La liberté du plus grand nombre se mue en liberté des minorités. Voilà ce qui mène au fascisme.

Le fascisme recourt aux méthodes brutales que sont la peur, l'intimidation et la violence pour réprimer le malaise grandissant. Il divise le pays en factions rivales - les patriotes contre les ennemis de l'État. Il anéantit les valeurs communes. Il prône la violence de l'hypervirilité. Ceux qui osent s'opposer sont qualifiés de terroristes intérieurs. Les libertés civiles sont abolies au nom de la sécurité nationale.

Les peines de 30 à 100 ans  prononcées à l'encontre de huit manifestants anti-ICE au Texas, présentés au tribunal comme une "cellule terroriste antifa", se normalisent. Un neuvième accusé, David Rolando Sanchez Estrada, n'était pas présent lors de la manifestation, mais a été  condamné à 30 ans de prison après avoir été reconnu coupable d'avoir dissimulé des documents en déplaçant une boîte de tracts politiques et d'autres documents. Un deuxième groupe d'accusés dans l'affaire plus globale de Prairieland a été  condamné le 1er juillet. Six d'entre eux, qui ont accepté des accords de plaidoyer, ont écopé de peines de prison allant de près de deux ans à 15 ans, tandis qu'Inés Soto, qui a rejeté un accord de plaidoyer et a été jugée, a été condamnée à 50 ans.

L'assimilation de la désobéissance civile au terrorisme est monnaie courante dans des pays comme la Turquie et l'Inde. Elle est en train de s'ancrer en Europe. Un juge britannique, dans un jugement qui rappelle celui rendu au Texas, a récemment  condamné quatre membres de Palestine Action pour terrorisme, les condamnant à des peines de prison de cinq à neuf ans, alors qu'ils n'ont été ni inculpés ni reconnus coupables d'infractions liées au terrorisme.

Peu importe que Donald Trump, Recep Tayyip Erdogan, Narendra Modi ou Nigel Farage disparaissent. Les dizaines de millions de personnes

"galvanisées par leur message seront toujours là, et toujours prêtes à agir sur les ordres de personnages similaires", écrit Temelkuran. "Et malheureusement, comme nous l'avons vécu en Turquie de manière très destructrice, même si vous êtes déterminé à rester à l'écart du monde politique, les sbires vous trouveront, même dans votre sphère privée, armés de leur propre système de valeurs et prêts à traquer quiconque ne leur ressemble pas".

Notre pays tel que nous l'avons connu autrefois n'existe plus. Il a été méthodiquement démoli par les escrocs néolibéraux. Les institutions et les protections juridiques qui nous préservaient autrefois de la tyrannie ne fonctionnent plus. Ceux qui défendent une société ouverte sont désormais seuls, traînés dans la boue comme des traîtres, fustigés en tant que "gauche radicale". Je déplore ce que nous avons perdu. Je déplore ce que nous sommes sur le point de perdre. Cet isolement social deviendra bientôt physique. Nous serons criminalisés ou contraints à l'exil.

Trump et sa clique fasciste, incarnée par des milliardaires comme Peter Thiel et Elon Musk, sont en train d'ériger un État mafieux. Une nation de gangsters et de proies. Un État où eux seuls jouissent d'une liberté illimitée pour piller et exploiter. Un État où le gouvernement est privatisé. Un État qui nous asservit à la technologie des grandes entreprises. Un État où nous n'avons pas notre place.

Nous devons nommer nos ennemis en ce 4 juillet. Ces fascistes qui se sont emparés du pouvoir. Et ceux qui, en nous vendant l'arnaque du néolibéralisme, leur ont permis d'y arriver.

Traduit par  Spirit of Free Speech

 ssofidelis.substack.com