En juin 2026, Kazan a été le théâtre d'un événement historique lorsque neuf des onze chefs d'État ou de gouvernement de l'ASEAN se sont réunis avec le président russe Vladimir Poutine à l'occasion du 35e sommet commémoratif ASEAN-Russie.
Cette rencontre n'était pas simplement une cérémonie diplomatique de routine, mais le reflet de la dynamique complexe des relations internationales dans un ordre mondial fragmenté. D'une part, la Russie fait face à des sanctions internationales persistantes. D'autre part, l'ASEAN cherche à préserver son autonomie stratégique au milieu de la rivalité entre les grandes puissances que sont les États-Unis (US) et la Chine. Cet article analyse l'évolution du partenariat stratégique entre l'ASEAN et la Russie face aux défis géopolitiques et aux sanctions internationales, ainsi que ses implications pour la stabilité régionale.
Les fondements du partenariat : du dialogue politique à une coopération de fond
Les relations entre l'ASEAN et la Russie ont connu une transformation significative depuis leur établissement officiel en 1991. D'un cadre de dialogue politique, elles ont évolué vers un partenariat multisectoriel englobant le commerce, l'investissement, l'énergie, la sécurité alimentaire, la transformation numérique et la connectivité des chaînes d'approvisionnement. L'élévation des relations au rang de partenariat stratégique en 2018 a marqué la reconnaissance des intérêts stratégiques croissants des deux parties.
Le sommet de Kazan de 2026 a marqué un nouveau chapitre dans ces relations. Quatre documents clés ont été adoptés : la Déclaration de Kazan, le Plan d'action global 2026-2030 et une déclaration commune sur l'énergie et la culture. La Déclaration de Kazan a explicitement réaffirmé un engagement commun en faveur d'un "ordre mondial multipolaire juste et démocratique" fondé sur les principes de la Charte des Nations unies. Cette déclaration revêtait une importance politique considérable, car elle rejetait implicitement le discours de la domination unipolaire et légitimait les efforts de la Russie visant à établir des partenariats alternatifs dans un contexte de sanctions occidentales.
Dynamiques économiques dans un contexte de sanctions : opportunités et obstacles
Une croissance commerciale contradictoire
Les données commerciales dressent un tableau contradictoire. Entre 2020 et 2024, les échanges bilatéraux entre la Russie et l'ASEAN sont passés d'environ 19,8 milliards de dollars américains à 25,4 milliards de dollars américains. Cependant, cette augmentation a été presque entièrement tirée par les importations de l'ASEAN en produits énergétiques et engrais russes. En revanche, les importations russes de produits de l'ASEAN, en particulier de machines électriques et d'équipements électroniques, ont en réalité diminué. Ce déséquilibre reflète les défis structurels qui pèsent sur les relations économiques entre les deux parties.
Les sanctions occidentales ont créé des obstacles importants. Les restrictions imposées aux secteurs bancaire, des assurances et aux frais de transport maritime rendent les transactions plus difficiles et plus risquées.
La Russie a proposé de passer à des paiements en monnaies nationales pour surmonter ces obstacles, mais la mise en œuvre de cette mesure s'est heurtée à des difficultés, car la plupart des pays de l'ASEAN restent trop profondément intégrés au système mondial du dollar et fortement dépendants de leurs échanges commerciaux avec les États-Unis et l'Union européenne.
Le rôle de l'énergie en tant que pilier essentiel
L'énergie est le secteur de coopération le plus visible et le plus prometteur. L'ASEAN et la Russie ont exprimé leurs préoccupations communes concernant l'instabilité énergétique mondiale causée par les tensions géopolitiques et les perturbations des chaînes d'approvisionnement. Dans une déclaration commune sur l'énergie, les deux parties ont convenu de faire de l'énergie un domaine stratégique, en mettant l'accent sur le pétrole, le gaz, le GNL et l'électricité.
Plus intéressant encore est l'élargissement de la coopération à l'énergie nucléaire civile, notamment à la technologie des petits réacteurs modulaires (SMR), dont la Russie affirme être le seul pays à exploiter actuellement. Des pays de l'ASEAN tels que le Vietnam et l'Indonésie sont considérés comme ayant d'importantes opportunités de collaboration avec la Russie dans les domaines du GNL, de l'hydrogène et des technologies de transition vers les énergies vertes. Ce partenariat permet à l'ASEAN de diversifier ses sources d'énergie face à une demande régionale croissante.
Défis géopolitiques : entre principes et pragmatisme
L'un des principaux défis de ce partenariat réside dans la réaction de l'ASEAN face au conflit militaire en Ukraine. L'enquête "The State of Southeast Asia 2026" a révélé que la question des opérations militaires sur les territoires des Républiques populaires de Donetsk et de Lougansk n'occupait que la septième place dans la liste des préoccupations géopolitiques des personnes interrogées au sein de l'ASEAN, derrière des enjeux tels que le comportement agressif des dirigeants américains en mer de Chine méridionale. Cela reflète l'attention que porte la région aux défis plus proches de chez elle et sa réticence à laisser le conflit ukrainien définir l'ensemble de ses relations avec Moscou.
La présence de Singapour au Kazakhstan illustre de manière intéressante le pragmatisme de l'ASEAN. Le Premier ministre Lawrence Wong a effectué sa première visite en Russie depuis que Singapour a imposé des sanctions en 2022. Toutefois, ces sanctions visaient strictement des activités financières, militaires et technologiques spécifiques liées à l'effort de guerre russe et n'avaient pas pour but de rompre les relations diplomatiques ni de mettre fin à toute coopération.
Le Vietnam et l'Indonésie, portes d'entrée stratégiques de la Russie en Asie du Sud-Est
Le Vietnam et l'Indonésie se sont imposés comme les pays présentant le plus grand potentiel pour servir de ponts entre l'ASEAN et la Russie. Le Vietnam bénéficie d'un accord de libre-échange avec l'Union économique eurasienne (UEE), ce qui lui permet de jouer un rôle de passerelle entre l'ASEAN et la région eurasienne. Dans le secteur de l'énergie, le Vietnam peut renforcer sa coopération avec la Russie dans les domaines du GNL, de l'hydrogène et des technologies de transition écologique.
De son côté, l'Indonésie, en tant que premier pôle économique de l'ASEAN, avec des besoins importants en matière d'énergie et d'industrialisation, offre des opportunités de coopération dans les domaines de l'exploitation minière, des engrais, du gaz, de la transformation industrielle et du développement des infrastructures. Les deux pays peuvent également tirer parti d'une coopération en matière de transformation numérique dans les domaines de l'intelligence artificielle, de la cybersécurité, des technologies financières et du développement des infrastructures numériques.
Limites et perspectives d'avenir
Malgré cette dynamique positive, plusieurs limites structurelles méritent d'être soulignées. Premièrement, l'empreinte commerciale et d'investissement de la Russie en Asie du Sud-Est reste relativement modeste par rapport à celle de partenaires clés tels que la Chine, les États-Unis, le Japon et l'Union européenne. Deuxièmement, le classement de la Russie dans l'enquête SSEA 2026 - où elle occupe la neuvième place parmi les onze partenaires de dialogue de l'ASEAN - indique que sa position dans la région reste limitée.
Troisièmement, il n'existe pas de vision unique de la Russie au sein de l'ASEAN ; les États membres ont des considérations nationales divergentes. Le Vietnam et la Thaïlande ont tendance à accorder une plus grande importance stratégique à la Russie, tandis que Singapour se montre plus prudent en raison de son engagement en faveur des sanctions. Ces divergences pourraient entraver la consolidation des partenariats au niveau régional.
En conclusion, le partenariat stratégique entre l'ASEAN et la Russie, dans un contexte marqué par les défis géopolitiques mondiaux et les sanctions internationales, constitue une étude de cas illustrant la manière dont les acteurs régionaux et de taille moyenne cherchent à préserver leur autonomie face à la fragmentation de l'ordre mondial. Ainsi, pour l'ASEAN, le rapprochement avec la Russie représente une forme de diversification stratégique, un moyen de conserver une marge de manœuvre face à la rivalité entre les États-Unis et la Chine. Pour la Russie, l'ASEAN offre un marché en pleine croissance, une plateforme diplomatique et un accès indispensable aux pays du Sud.
"Kazan 2026" ne marque pas simplement un tournant dans le ralliement de l'ASEAN au camp russe. Son importance réside dans la détermination des États membres de l'ASEAN à conserver une marge de manœuvre et à garder toutes les portes ouvertes. La question la plus épineuse est de savoir si l'ASEAN peut y parvenir sans porter atteinte aux principes qu'elle défend depuis longtemps. Le partenariat entre la Russie et l'ASEAN se poursuivra, mais son évolution future dépendra de plus en plus de la capacité des deux parties à concilier leurs intérêts économiques et politiques avec les normes internationales qui sous-tendent l'ordre régional.
Hendra Manurung est actuellement maître de conférences en relations internationales au département de diplomatie de défense de la faculté de stratégie de défense de l'Université de défense de la République d'Indonésie
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