
par Jean-Michel Vernochet
L'agonie des empires est chose douloureuse, mais nous savons que l'Histoire accouche presque toujours dans la souffrance et la sanie. La tectonique des plaques qui préside à la reconfiguration des espaces géostratégiques et géoéconomiques en ce troisième millénaire commençant, n'échappe pas à la règle. Des montagnes surgissent là où des continents s'engloutissent... Au reste, quand les rapports de forces se seront stabilisés et que de nouveaux partages géographiques et politiques seront intervenus, bref quand une nécessaire recomposition du monde aura restauré les souverainetés, redessiné les zones d'influence, exclusives ou non, les glacis de sécurité et assuré une redistribution des marchés moins léonine, alors peut-être connaîtrons-nous quelque répit. L'IA pourra certainement y contribuer à la condition d'en faire, à l'image de la langue d'Ésope, le moins mauvais usage possible car science et technique sans conscience, ne sont que ruine de l'âme... Encore faudrait-il croire en l'existence de cette dernière et ne pas être la proie d'une démence très en vogue dans la Californie messianique selon laquelle l'homme ne serait qu'un pont vers le surhumain, un demi-dieu en quelque sorte !
Entre paix introuvable et guerre impossible, la Maison Blanche a choisi une cote-mal-taillée qui renvoie vraisemblablement la solution - ou l'improbable issue - du conflit israélo-américain aux calendes grecques. Cela en dépit de quelques coups de semonces missiliers - ou des piqûres de rappel histoire de maintenir la tension - qui sont envoyés [sans rupture de la trêve nous assurent les expéditeurs] en direction de Bandar-Abbas, base et port iranien proche du Détroit d'Ormuz, assorti du torpillage de quelques vedettes prétendument poseuses de mines... En fait la suspension sine die des combats diplomatiquement appelée cessez-le-feu, devenait urgente dans la mesure où la menace - le brandissement du gros bâton - était à l'évidence inopérante et que le Général Séraphin [la morsure brûlante du feu solaire]commençait à poindre le nez... Interdisant toute relance d'une guerre totale autre qu'une vaine tentative de réouverture du Golfe par la force.
Napoléon en 1812 a perdu quelque six cent mille hommes pour n'avoir pas tenu compte des avertissements répétés relatif à la chute hivernale brutale des températures... Mais en Iran, même s'il n'était pas question d'opérations terrestres [25 000 combattants à pied d'œuvre là où il eut fallu un effectif dix fois supérieur], des actions aériennes soutenues et intenses pour libérer la bande côtière dans l'humidité saline et la chaleur torride du Golfe mettrait à rude épreuve, au-delà de l'élémentaire raisonnable, autant les personnels que des matériels conçus, et prévus pour asséner de terribles coups de massue, effectuer des raids et conduire de brèves guerres éclairs mais non pour durer... On frappe et l'on oublie ! Or ici, à l'évidence, les choses traînent en longueur et les questions de logistique et de maintenance s'évéreraient vite intenables. Par ce que l'on est très fort à travers les images d'une propagande ripolinée, celles de chasseurs s'arrachant d'un pont d'envol dans le fracas de leurs turbines, reste que l'on ne voit pas l'envers du décor bien illustré il y a quelque mois [printemps/été 2025] par l'affaire de la tuyauterie sanitaire bouchée du porte avion Gerald Ford, bâtiment le plus moderne et le plus onéreux [13 milliards de dollars] du dispositif de domination océanique de la grande Amérique. Prenons un autre exemple : le fleuron de la flotte aérienne de combat, le bombardier furtif F-35, ce petit bijou condensé d'électronique embarquée est une diva exigeant un écosystème de soutien extravagant comportant des opérations de maintenance particulièrement lourdes, de 5 à 15 heures par heure de vol en fonction de la version [A/B ou C], du type de mission accomplie et de l'âge de l'appareil, sachant qu'encore en 2016 il exigeait de 30 à 50 h de révision pour chaque heure de mission !
Ce qui en dit long sur la nature presque incertaine de la guerre moderne, la fragilité des armes surtout les plus létales [nouvel exemple : le tube du canon Cæsar de 150 mm doit être remplacé après huit cents tirs à charge maximale eu égard aux contraintes thermiques et mécaniques phénoménales qu'il endure] dont l'extrême complexité n'est pas le moindre défaut ce qui en limite rapidement leur "disponibilité opérationnelle"... On comprend alors mieux que les professionnels de la guerre ne se précipitent pas tête baissée sur des champs de bataille où rien n'est gagné par avance à part la certitude d'avoir d'indésirables pertes humaines ou matérielles. Trois jours avant la dernière escarmouche [destruction d'une station de contrôle à proximité de l'aéroport de Bandar Abbas dans la nuit du 27 au 28 mai], le 24 mai l'Iran avait abattu au même endroit un drone israélien Orbiter d'une valeur de deux millions de dollars. La presse toujours aussi bien informée, avait parlé d'un drone Predator [MQ-9 Reaper] dont la coût du système complet atteint les 80 millions de $ soit l'équivalent de celui d'un F-35... La guerre coûte cher, la Dette se creuse ou croît c'est selon [39 000 milliards de dollars soit 123% du PIB et 288 000 $ par ménage américain] et le prix du gallon aux États-Unis ne cesse de grimper... Jusqu'où ? Jusqu'à l'émeute ? Jusqu'à la sécession du Texas ou de la Californie ? D'où l'urgence de "mettre en pause" un conflit qui ne peut aboutir parce que, tel le rocher de Sisyphe, à chaque fois qu'un accord est au bord d'être atteint, M. Trump le déclare inapplicable. Preuve s'il en était que la Maison Blanche obéit au doigt et à l'œil aux ordres du Likoud ! Le président D. Trump, si fort en gueule qu'il soit, n'est pas un homme libre et lorsqu'il n'obtempère pas avec la célérité requise, M. Netanyahou se paye sur la bête et se revenge sur Gaza et le Liban en dépit de cessez-le-feu sempiternellement et cyniquement violés dans le silence assassin des élites occidentalistes compradores.
29 mai 2026 91e jour de guerre
Au 91e jour de guerre, le 29 mai 2026, un tweet du président américain Donald Trump au moment d'entrer dans l'arène - la salle dite de crise - pour décider de mettre un terme au martyr des Iraniens et des Libanais harassés par tant d'orages d'acier, D. Trump ruinait en un mot tous les efforts des intermédiateurs qataris et pakistanais : aucune restitution des fonds iraniens gelés - c'est-à-dire volés - ne sera consentie avant que les 540 kg d'uranium enrichi à 60% de soient récupérés par les Américains eux-mêmes et détruits en bonne et due forme. Retour à la case départ, et le choix imposé entre une capitulation en rase campagne ou le réembrasement ! En attendant il y a urgence planétaire car si un cessez-le-feu n'intervient pas très vite l'économie mondiale connaîtra inéluctablement une poussée aiguë de fièvre autrement appelée récession. La Banque mondiale [28 avril 2026] anticipe les effets du choc brutal encaissé par les marchés internationaux des matières premières depuis l'instauration des restrictions de passage dans le détroit d'Ormuz. Lesquelles ont entrainé une hausse de 31% du prix de vente des engrais azotés produits dans le golfe Persique... Le spectre de la disette pour un certain nombre de pays du Sud commence donc à se matérialiser dans le cas où la situation ne serait pas rétablie dans les meilleurs délais... Le temps des semailles et des labours n'attendant pas ! Parce que si la communauté internationale se focalise sur les énergies fossiles [25% du pétrole mondial transporté par voie maritime et les 20% du gaz naturel liquéfié transitent par le Détroit] et d'autres produits dérivés des hydrocarbures [aluminium/hélium/plastiques], la carence d'engrais azotés, sous-produits du gaz naturel [urée et ammoniac], constitue une menace immédiate pour la sécurité alimentaire du Sud global. Car 30% du commerce mondial des engrais transitent par le Golfe [16 millions de tonnes annuels] ce sont les secteurs agricoles de l'Inde, du Soudan, de l'Éthiopie, du Kenya et de la Tanzanie, pays où dès à présent les producteurs de peuvent plus suivre la hausse du prix des intrants. Idem pour les agriculteurs brésiliens ou américains qui se voient confrontés en période de semis de printemps pour le maïs, le blé et le soja, à l'explosion des coûts de production. Attendons-nous à ce que la crise, le gros de la tempête, arrive en différé, un certain temps après que les armes se seront tues !
Bis repetita non placent
La force brute n'est pas - n'a sans doute jamais été - un atout unique ou décisif dans nombre de confrontations armées, l'intelligence tactique et stratégique, la ruse et la tromperie, l'intoxication de l'ennemi, l'habile maniement des leurres, la prestidigitation, prévalent plus souvent qu'à leur tour. Les guerres sont peut-être, sans doute, d'abord des guerres de l'esprit, de l'intelligence et du charactère, de la volonté et de la force morale. Il est convenu de dénigrer les Gardiens de la Révolution chiites iraniennes, de les présenter comme corrompus, de (tenter) de nous faire accroire que leur résistance ou leur résilience ne sauraient être dues qu'à un égotiste instinct de conservation du pouvoir et des privilèges qui lui sont attachés. Une telle vision est aussi dérisoire que ridicule. Non pas que les classes dirigeantes iraniennes soient exemptes de vénalité - laquelle affecte une notable partie du clergé chiite ! - mais c'est (stupidement) oublier la dimension hautement spirituelle de la culture iranienne imprégnée de l'appel au martyr à l'imitation de l'Imam Hossein. On peut certes insulter l'ennemi, mais c'est du temps perdu et surtout, en aucun cas, ne le sous-estimer...
D'ailleurs ne faut-il pas garder en tête que la guerre est tout autant un art qu'une science et qu'au-delà des monstrueuses capacités techniciennes dont font preuve les armées modernes, le maître du jeu reste en principe l'homme, lequel peut au demeurant voir ses outils et ses armes le trahir et se retourner contre lui... Ainsi faut-il faire un bon usage de Palantir et des IA qui peuvent, en bons courtisans, répondre à vos attentes et exaucer vos plus controuvés désirs, et, finalement vous faire perdre la partie... La guerre de Quatre jours telle qu'annoncée par l'IA [laquelle possède la fâcheuse tendance de répondre à l'attente implicite contenue dans la demande] s'est transformé en un conflit pourrissant de quatre-vingt-onze jours et plus sans fin définitive prévisible... Rendant envisageable un départ anticipé et sans retour de M. Trump, quittant don bureau ovale de la Maison Blanche pour les golfs enchantés de Mar-a-Lago et par voie de conséquence, s'attendre à une possible, pénible et réelle crise existentielle pour l'Entité sioniste qui a force de crier au Loup dans le vide risque finalement le rencontrer au détour des chemins tortueux et tristement génocidaires que ses actuels dirigeants empruntent trop souvent...
Le 13 mai dernier, la coalition du Premier ministre Netanyahou - face à de oppositions de plus en plus déterminées - a obtenu la dissolution du Parlement, de nouvelles élections devraient donc intervenir vers la fin du mois d'août. On comprend que le chef du gouvernement hébreu soit pressé d'envoyer les forces américaines au casse-pipe sous quelque prétexte que ce soit : un jour l'uranium, un autre les capacités balistiques de l'Iran, le troisième le Détroit... Et M. Trump, trop sûr de son fait envoie les Dupont et Dupond du courtage immobilier, Kushner et Witkoff pensant que la diplomatie et la géopolitique peuvent se traiter comme une transaction immobilière à coup de bluff, de négociation à l'estomac en appâtant l'interlocuteur obligatoirement et uniquement préoccupé de gains juteux... La guerre et ses ruines sont un marché comme un autre et voient les projets fleurir, ici unes Riviera de 40 milliards sur les cendres de Gaza et un pluie pétrodollars en mettant la main sur les gisements et les ressources naturelles d'Iran achetable à la découpe avec notamment le projet de fonds d'investissement international - de 300 à mille milliards de dollars - pour la reconstruction du pays !
Un mot encore sur l'IA... Si celle-ci ne pense pas, elle répond néanmoins à nos intentions et parmi elles, parfois les plus mauvaises... Sans Palantir, pas de justifications corroboratives du déclenchement de la guerre de juin 2025 ! "Les dieux exaucent les désirs de ceux qu'ils veulent perdre"... Raison pour laquelle l'encyclique Magnifica humanitas [25 mai 2026] dit précisément que "l'intelligence artificielle doit être désarmée" c'est-à-dire "libérée des logiques qui en font un instrument de domination, d'exclusion ou de mort"... Ce qui a été effectivement le cas lors du déclenchement de la guerre d'agression des "Douze Jours", Palantir ayant été sollicité pour justifier par ses irréfutables métadonnées que l'Iran est bien, sans barguigner, un État terroriste, ennemi barbare du genre humain et qu'a contrario l'État hébreu maniant avec doigté la Fronde de David, ne bombarde, ne massacre et ne viole perpétuellement les cessez-le-feu à Gaza et au Liban et ailleurs qu'avec le plus grand discernement et toujours en état de légitime défense pour la plus grande gloire de la Démocratie authentique et la sauvegarde de la Paix dans le monde...
Ce qui au départ, le 28 février, devait se régler en quarante-huit heures après avoir liquidé d'un seul coup et d'un seul la majeure partie de la classe dirigeante de la République islamique se prolonge maintenant depuis trois mois. Depuis le 8 avril et la déclaration du cessez-le-feu, M. Trump continue à menacer l'Iran des foudres de son Invincible Armada - le gros de la troupe se tenant prudemment aux limites du golfe d'Oman hors de portée immédiate des missiles perses - mais rien n'y fait. La violence meurtrière [4 à 6000 † qui en Occident médiatiquement parlant comptent pour du beurre !] de l'homme de main du méga racket judéo-protestant est frappé d'une incompréhension hystéro-tétanique... Ses propos en deviennent mentalement incohérents, il bafouille plus qu'il ne parle, livré qu'il est au ressac permanent d'injonctions contradictoires : sus au Persan, tue, tue, frappe, frappe disent les ceusses de Tel-Aviv et Paula White, la chamane télévangéliste qui lui sert depuis vingt-six ans de directrice spirituelle ! À l'opposé, les pragmatiques, les réalistes qui mesurent l'étendue du désastre stratégique et la profondeur de la nasse géopolitique que constitue le Golfe, si loin de la Mère patrie nord-américaine dans l'une des zones les plus chaudes de la planète... Bien que le record se situe plus à l'est dans le désert du Lout [Dasht-e Lut] où les températures de surface atteignent les 70° Celsius !
Comprenons que si la Bretagne a produit des marins et des corsaires, les rives brûlantes du Golf occupées dès l'âge du bronze ont forgé des hommes que nos sociétés urbaines boboïsées ont la plus grande difficulté à comprendre. Non seulement tous les humains ne sortent pas du même moule, mais, indépendamment des grands invariants [deux jambes, deux bras, trois orifices...], leur architecture neuronale diffère sensiblement sur bien des points. Il s'agirait de s'en souvenir opportunément et finir par admettre que les diplomates, les stratèges et les combattants iraniens possèdent un substantiel avantage sur le camp israélo-occientalo-américain : ils savent pour quoi ils luttent et sont mus par une force spirituelle - leur foi et l'espoir du martyr - qui aujourd'hui à l'Ouest font passablement défaut. On pourra les qualifier tout à loisir d'obscurantistes - Mme Paula White et ses convulsions ne se comparent évidemment pas à ces brutes sexistes puisque les prestations de la susdite ont pour cadre le salon ovale de la Maison Blanche, Temple des lumières - pourtant il n'en demeure pas moins que nous pourrions - peut-être - leur envier leur fortitude national-islamiste... Sur le mode catholique en ce qui nous concerne, comme ce fut un peu le cas en Pologne avant la chute du Mur en novembre 1989 ! Attitude intellectuelle salvatrice qui pourrait éviter aux experts chargé sur les plateaux télévisuels de conduire le chœur des pleureuses, de se griffer le visage devant l'insupportable fourberie des Iraniens maîtres en manœuvres dilatoires lors de négociations labyrinthiques tissées de finesse stratégique, de patience à toute épreuve et d'ambiguïté calculée où la fameuse "taqiya", l'art du double langage est porté à son sommet ! Un savoir-faire - un jeu de l'esprit et de pouvoir - cultivé depuis la nuit des temps au sein des caravansérails et dans les bazars de l'Orient immémorial, mais bien oublié chez nous depuis que la rhétorique a été supprimée des programmes d'enseignement.
Gageons au final, qu'aussitôt passées les prochaines échéances marquant la vie de la Nation américaine, nous aurons possiblement droit à une troisième mi-temps... Notons les cérémonies du 4 juillet marquant le 250e anniversaire de l'Indépendance ; du 11 juin au 19 juillet la Coupe du Monde de football opposant les États-Unis, le Canada et le Mexique ; ou encore le 23 octobre, le Grand Prix de Formule 1 à Austin, autant de rendez-vous immanquables pour l'omni-président D. Trump ! Un calendrier chargé qui pourrait au final se clore avons-nous-dit, sur un changement à la tête de l'État américain non à Téhéran comme tant attendu par certains... Car si - mais des "si" l'on mettrait Paris en bouteille, n'est-ce pas ? - en application de l'Article 25 de la Constitution, le Vice-président et les principaux membres du gouvernement déclaraient l'incapacité du président à exercer ses fonctions - une hypothèse ni totalement absurde ni tout à fait improbable - cela déterminerait ipso facto la transmission immédiate et par intérim des pouvoirs présidentiels à J.D. Vance. Reste que la question iranienne ne sera pas réglée pour autant : Israël écarté des dernières négociations n'a pas dit son dernier mot, le croire serait faire injure à son opiniâtreté et à ses tenaces ambitions d'hégémonies régionales. Aujourd'hui la nation hébreue lorgne déjà au-delà de l'Iran, vers Ankara, Islamabad et Le Caire. Or, dans une telle perspective, beaucoup craignent silencieusement la répétition au Proche-Orient d'une tragédie semblable à celle du 11 Septembre et l'ouverture d'un nouveau cycle de guerres perpétuelles.