par Marcelo Figueras
J'ai été captivé par un film récent qui retrace le procès des dirigeants nazis, qui, entre fin 1945 et fin 1946, a tenu le monde en haleine : " Nuremberg", réalisé par James Vanderbilt. Mais je ne l'ai pas regardé pour l'événement historique en lui-même, ni parce que j'avais envie de voir des films sur la Seconde Guerre mondiale. J'ai lancé le play parce que je pensais qu'il pourrait éclairer certains doutes que je nourrissais.
Par exemple : qu'adviendra-t-il des dirigeants du régime argentin actuel - le président, 'Le chef', etc. - une fois que le peuple argentin se sera réveillé de ce cauchemar et les aura tenus responsables de tous ses malheurs ? Si notre histoire nous apprend quelque chose, c'est que les cycles d'exploitation violente s'épuisent : ils sont insoutenables à long terme, car le peuple tolère, mais a des limites, il ne se résigne pas à vivre dans l'indignité, et finit par jouer (même de manière circonstancielle) le jeu du secteur politique qui est en mesure de renverser la taba [version gauchos du jeu d'osselets. Avec un os spécifique des bovins, bien sur].
Bien sûr, mon intention n'est pas d'assimiler les atrocités nazies aux crimes dont Milei et ses acolytes seront finalement accusés. Mais, en tant que narrateur, je suis sensible aux situations dramatiques qui présentent des points communs. Et ces scénarios appellent des analogies. Des processus menés par des figures charismatiques, dont l'ascension au sommet de la scène politique fut aussi soudaine que l'accumulation de pouvoir qu'elles obtinrent en si peu de temps ; des figures du lumpenprolétariat qui, bien que méprisées par la haute société, étaient tolérées par elle car utiles. Et qui, une fois au pouvoir, produisirent et cautionnèrent une telle quantité et une telle gravité d'abus que le récit se retourna entièrement contre eux, et ils passèrent du statut de figures emblématiques aux aspirations héroïques à celui de véritables scélérats.
Comme vous l'aurez sans doute remarqué, je m'exprime davantage en termes shakespeariens que politiques. Mais, en ces temps difficiles, il ne faut pas sous-estimer le pouvoir de la dramaturgie. Depuis que les citoyens ont rejoint les réseaux sociaux, s'inscrivant comme personnages du récit numérique - ce scénario que nous avons fini par considérer comme synonyme de réalité, au point de la supplanter -, nos sociétés sont devenues plus perméables aux dynamiques narratives qu'aux dynamiques politiques et économiques. Au moment de voter, certains, dans les sociétés actuelles, ne choisissent ni les hommes d'État, ni les gestionnaires efficaces, ni le politicien le plus honnête et le plus sensé, ni même celui qui semble le plus à même de les avantager financièrement. Nombreux sont ceux qui se contentent de choisir le personnage qui leur plaît le plus, parce qu'ils s'identifient à lui ou projettent sur lui leurs propres désirs - qu'ils soient positifs, ses affinités, ou obscurs, ses phobies - dans l'espoir de passer de l'inconnu à l'action. Nous ne votons plus pour des candidats. Nous votons pour des personnages issus de notre fiction mentale.
Dans ce contexte, notre récit actuel marque une rupture avec la tradition. Le cercle du pouvoir que nous appelons le Circulo Rojo n'a jamais aspiré à diriger le processus politique et à instaurer un régime millénaire. Une position mineure, comme le disait Magneto.
Leur spécialité ? Tirer les ficelles pour que les électeurs élisent des gouvernements dociles, leur donnant carte blanche pour mener leurs affaires à leur guise, tout en muselant la seule force politique qui les inquiète vraiment, dirigée par une femme qui ne s'est jamais soumise à eux. (Tout cela, bien sûr, avec l'aval de l'Ambassade.) C'est pourquoi, à l'époque, Mauricio Macri représentait une nouveauté : il était l'un des membres du Circulo Rojo qui avait cessé d'agir dans l'ombre pour prendre le devant de la scène, un renversement parfait de l'intrigue du film Le Parrain.
Dans les films de Coppola, Don Corleone amassa une fortune en marge de la loi et avait pour ambition de faire de son plus jeune fils, Michael, une figure respectable : sénateur Corleone ou gouverneur Corleone. Mais non par désir d'un fils honnête. Ce qu'il souhaitait, c'était que Les Corleone cessent leurs activités louches en marge de la société (jeux d'argent, prostitution, etc) et se lancent dans les affaires louches qui sont la spécialité du Circulo Rojo, et aujourd'hui, des grandes entreprises : l'ascension sociale au sein même du pouvoir.
Franco Macri était une sorte de Corleone, mais il ne souhaitait pas la même chose pour Michael que Vito, peut-être parce qu'il savait que Mauricio n'en aurait pas le courage. Pendant un temps, Mauricio sembla contredire son père. Aujourd'hui, il est une tache indélébile, le Roi des Épouvantails pour les votes. Tout ce qu'il peut faire, c'est décrocher de nouveaux contrats pour lui et ses copains - c'est le rôle des membres du PRO qui font partie du gouvernement de Milei - et tirer le maximum de profit de ses ressources au sein du système judiciaire. Il n'aura même plus son mot à dire sur la sélection des candidats du secteur si la machine politique de Milei s'effondre prématurément. Car si Pato se rebelle - et il est sur le point d'exploser -, la première chose qu'il fera sera de paraphraser la blague qui me fait souvent réagir et demander : "Connaissez-Vous Mauricio ?" Et quand on lui demandera : "Quel Mauricio ?", il répondra : "Celui qui ne présente plus aucun bénéfice".
Macri n'a pas peur d'aller en prison, tout comme sa clique habituelle - Les Caputo [ Luis, Santiago, Nicolás, etc.], Spuzzenegger et compagnie - car ils sont les patrons de mercenaires judiciaires.
Mais il y a une autre raison à leur impunité : ils appartiennent à la véritable élite. Ce sont des gens qui ont fréquenté les mêmes écoles et universités, les mêmes clubs et lieux de vacances, qui se croisent aux mêmes soirées, qui font appel aux mêmes architectes et concessionnaires automobiles, qui entretiennent leurs enfants pour qu'ils puissent jouer aux entrepreneurs à Buenos Aires et à Paris. Le fait est que les Milei, comme Adorni et sa Cour des Miracles (car ce sont tous des arrivistes, je veux dire : Lemoine, Gordo Dan, etc.), ne font pas partie de l'élite. Ce sont des lumpenprolétariat. Des arrivistes, des clochards tout droit sortis d'un film italien des années 60. La frénésie d'achats du couple Adorni est presque attendrissante mais dans son côté obscène. Pour couronner le tout, Adorni ressemble tellement à Bert de Sesame Street qu'on imagine aisément une scène avec Betty et Manu pillant la boutique hors taxes de l'aéroport de Miami.
Ces gens sont considérés comme jetables. Une fois leur espérance de vie terminée, le Circulo Rojo s'en débarrassera sans remords. (Les Eurnekiens de ce monde considèrent toujours les Milei comme des employés, même lorsqu'ils atteignent la Casa Rosada - et il en va de même pour les juges et les procureurs. Ils restent à leur poste tant qu'ils continuent à fournir un service de qualité. D'ailleurs, pourquoi croyez-vous que tant de juges refusent de prendre leur retraite à 75 ans, malgré une pension assurée ? Dès qu'ils cessent d'être utiles au Circulo Rojo, celui dernier leur fait sentir qu'ils ne sont plus rien.)
C'est pourquoi j'ai eu du mal à considérer "Nuremberg" comme un simple drame du passé, et rien de plus. La direction nazie était composée de crapules. Hitler en était une. Göring était le fils d'une paysanne qui trompait son père avec un homme d'affaires juif. Himmler était le fils d'un instituteur. Goebbels était le fils d'un ouvrier. Lorsque ces figures sont tombées en disgrâce, personne ne les a défendues. Outre la condamnation de leurs crimes, elles ont été érigées en boucs émissaires pour la société allemande. Leur sacrifice a pris une dimension quasi religieuse : avec ces chiens morts, la rage prendrait fin et le peuple pourrait tourner la page.
Ce fut un mensonge éphémère, que le film aborde. Nuremberg se concentre sur la relation entre Goering ( Russell Crowe) et le psychiatre Douglas Kelley, qui l'a soigné et étudié durant la période précédant le procès. Vers la fin, Kelley, interprété par Rami Malek, insiste sur le fait que Goering et ses complices n'avaient rien d'exceptionnel. Ils étaient des individus typiques, moyens, représentatifs de la société qui les avait engendrés. (Ce concept de la banalité du mal, développé par Hannah Arendt dans son ouvrage de 1963, " Eichmann à Jérusalem", et mis en scène dans des films magnifiques et poignants comme " La Zone d'intérêt" (2023).) Kelley déclare :
"Il y a des gens comme les nazis dans tous les pays du monde... Je suis sûr qu'il y a des Etasuniens qui n'hésiteraient pas à piétiner la moitié de la population s'ils savaient qu'ainsi, ils contrôleraient l'autre moitié. Ils se consacrent à attiser la haine. C'est un classique... Et si vous pensez que la prochaine fois, on les reconnaîtra à leurs uniformes terrifiants, vous êtes complètement fous".
Good Show
L'opinion publique est sensible aux changements. Elle l'a toujours été, mais aujourd'hui plus que jamais, grâce aux technologies qui permettent à des millions de personnes de recevoir simultanément le même stimulus et de ressentir, penser et réagir de manière similaire.
Il existe des principes directeurs qui conservent toute leur valeur. Par exemple : le pouvoir embellit. Durant la campagne présidentielle de 1989, le parti au pouvoir décrivait Menem comme un spécimen presque sous-humain : un provincial aux favoris qui le faisaient ressembler davantage à un singe qu'à Facundo, ignorant et grossier. Mais dès son arrivée à la Casa Rosada, lorsqu'il oublia la "révolution productive" pour se mettre au service du pouvoir réel, il devint la version riojana d' Isidoro Cañones : un typique portegno playboy charmant, toujours spirituel, que tous cherchaient à séduire et qui tenait même les membres les plus récalcitrants du Circulo Rojo à sa merci. Et les médias étaient ravis, bien sûr, avec Mirtha et Susana en tête : Cal-los était synonyme de spectacle.
L'aura qu'il cultivait lui permit de traverser indemne de nombreux scandales de corruption. Tout le monde assumait que ces faits étaient réels, et pourtant, on continuait de le tolérer. Il ne vacilla que lorsque les fonds issus des privatisations s'épuisèrent et que le Plan de convertibilité - le taux de change fixe de un dollar pour un peso - devint intenable. Toujours aussi rusé, il parvint à maintenir l'économie à flot, gagnant du temps pour que le désastre ne s'abatte pas sur lui, mais sur quelqu'un d'autre : De la Rúa. Cette manœuvre lui permit de préserver une partie de son prestige, au point de frôler la réélection en 2003. Mais les pratiques corrompues que Verbitsky dénonçait sans relâche ne l'affectèrent pas. La plupart des gens se moquaient bien de sa corruption et de celle de son gouvernement. Ce qui fit basculer la situation, ce fut la crise économique. Menem était divertissant, certes, mais la faim et les difficultés ont un impact considérable sur le moral. Et lorsque ce que l'on appelait autrefois l'opinion publique a basculé - dès que 'le théâtre' a modifié sa programmation, remplaçant " Esperando la carroza" par " Pizza, birra, faso [faso=clop]" -, les choses sont devenues irréversibles. Menem n'a pas été emprisonné, mais il n'a plus jamais été le 'Roi-Soleil'.
Milei est actuellement dans le troisième acte de son film
Une étape cruciale, car elle définit le genre : s'agira-t-il de la Chronique d'une mort annoncée ou si le Septième Cavalerie mènera la charge au dernier moment, pour livrer un happy ending ?
Cette dernière hypothèse est très probable. Le pays en général, et des provinces comme Cordoba en particulier, affichent des indicateurs économiques aussi catastrophiques que leur volonté de voter à nouveau pour Milei est inébranlable. Le président reste imperméable aux scandales de corruption. Il demeure une figure marquante, même si son charisme s'amenuise. Et nombreux sont ceux qui frôlent le désespoir : persuadés d'avoir encore une marge de manœuvre, ils cèdent à des impulsions comme : "Oui, je ne déjeunerai pas demain, mais je prendrai un verre de vin aujourd'hui".
Si cette tendance se maintient - par exemple, si Trump provoque un naufrage lors des élections de mi-mandat en novembre prochain - le tournage de Milei II : La Suite, sera annoncé l'année prochaine. Une terrible nouvelle pour les cinéphiles, mais au fond, rien ne changera. Ce n'est qu'une question de temps. Qu'il s'agisse d'un seul film ou de deux, le public finira par se lasser de cette saga.
Et pourquoi ? Pour de nombreuses raisons, dont une fondamentale : ainsi est la vie. Certains, comme García Linera, l'ancien vice-président d'Evo (Morales), l'expliquent en termes académiques, en ajoutant des éléments sociologiques à l'expérience politique.
Mais ceux d'entre nous qui, comme moi, envisagent la vie comme un récit, le formulent ainsi : tôt ou tard, on cède à l'envie de regarder un autre film. Même si celui qu'on regardait était excellent et qu'on l'a vraiment apprécié. C'est dans notre nature. Nous avons besoin de diversité, nous l'exigeons. Pas un changement brutal, qui nous angoisse. Mais un rafraîchissement, comme celui qu'offre la variété des genres. Personne ne passerait sa vie à regarder " Ted Lasso", personne ne passerait sa vie à regarder " Widow's Bay". Mais enchaîner les films et alterner avec un thriller d'espionnage comme " The Agency" satisfait à la fois le grand public et les palais les plus exigeants. Nous sommes comme des "guépardistes" : nous avons besoin de changement, de temps en temps, sans que tout ne chavire.
Ce qui ne signifie pas pour autant que nous devions systématiquement changer de cap, en passant d'une idéologie politique à son opposé. Une bonne narration politique sait que, même au sein d'une même saga, il est pertinent d'explorer différentes pistes et ingrédients. Un exemple ? Les adaptations des romans de George R.R. Martin. " Game of Thrones" ont connu un immense succès. L'actuelle " House of the Dragon" n'est pas mauvaise, mais son impact diminue : en s'obstinant à reproduire la formule de "Game of Thrones", elle donne l'impression d'être réchauffée. À l'inverse, " A Knight of the Seven Kingdoms" est une véritable réussite. L'histoire se déroule dans le même univers, mais sur un ton différent. Au lieu de familles aristocratiques s'entretuant, elle propose un récit d'aventure captivant. Cela signifie-t-il qu'elle prône un message opposé ? Absolument pas : mêmes valeurs, mêmes principes. L'important est qu'ils soient défendus selon des perspectives différentes.
La seule condition non négociable, qu'il s'agisse d'une variation au sein d'un même récit ou d'une idéologie politique différente, est que le protagoniste soit divertissant. Le style peut varier : comique, épique, etc. L'essentiel est de captiver l'attention et l'imagination du public. Aujourd'hui, il serait impossible pour un De la Rúa de remporter des élections. Si vous n'êtes pas drôle, imprévisible ou dramatique, c'est fini. Carlos Saúl l'était, Néstor l'était, Cristina l'est. Alberto, lui, ne l'est pas. (Alberto était comme le petit wagon qui se prenait pour la locomotive, persuadé d'être arrivé à destination tout seul.) Trump et Mamdani ont des styles différents, mais tous deux savent divertir et charmer. Quiconque s'oppose à Milei doit être capable de rivaliser avec son pouvoir d'attraction. Le spectacle de Milei est fait des grossièretés et d'une véhémence incohérente. Pour détrôner ce spectacle, il faut un autre spectacle. D'un style et d'un genre différents, certes, mais un spectacle tout de même.
Une question de bon sens
Aujourd'hui, la plupart des gens perçoivent leur vie comme un récit numérique, se déroulant au sein d'une histoire plus vaste et globale. Le rapport entre leur souveraineté individuelle - la capacité de décider et de maîtriser leur propre destin - et le pouvoir de ce récit numérique est inversement proportionnel : moins ils ont de pouvoir dans la réalité, plus ils sont vulnérables face aux forces qui les façonnent, et plus ils croient avoir du pouvoir au sein de ce récit numérique. Car, téléphone portable en main, ils se sentent puissants : ils peuvent "liker", "retweeter" ou bloquer, tenir des propos vulgaires sans être inquiétés, encenser ou discréditer des personnalités, acquérir une certaine notoriété et devenir viraux. (Une expression pour le moins inquiétante.) De nos jours, voter semble dénué de sens pour cette raison : voter n'a plus le même attrait lorsqu'on vote tous les jours, que ce soit par un pouce levé ou baissé. Trop de gens ont gobé l'idée que leur vie est une aventure interactive, dont le triomphe repose sur un simple clic miraculeux.
Le petit écran est plus lumineux et plus divertissant que la vraie vie, c'est vrai. (C'est d'ailleurs le but : changer constamment d'appât pour que vous continuiez à mordre à l'hameçon.) Mais quand, pour une raison ou une autre, vous n'avez d'autre choix que de poser votre téléphone, la vraie vie est toujours là. Immuable. À moins, bien sûr, que vous ne décidiez de la changer, ce qui exige une action, mais pas une action numérique. Si la seule chose qui change dans votre vie, c'est le contenu de l'écran, vous êtes fichu, mon ami. Personne n'améliore sa vie en cliquant, même si le marketing prétend le contraire. Pour que la vie évolue, il faut intervenir dans la réalité. Vie et cosplay sont des antonymes, tout comme être et se déguiser.
Qu'on le veuille ou non, nous sommes tous pris dans le tourbillon du récit numérique. Certains ont l'impression d'être dans un film, d'autres dans un autre. On se retrouve coincés dans un navet, une sorte de " Brazil" de Terry Gilliam, assemblé à La Salada. C'est pour ça qu'on a envie de fuir la salle ou de revenir au menu. D'autres sont persuadés de vivre dans un film hollywoodien, où une personne imparfaite et ordinaire comme eux se révèle être un héros et où les méchants sont punis. Pourtant, ce dernier récit connaît actuellement des revers. Les scènes de punition restent réussies. Par exemple, celles où ils dépouillent la voleuse [CFK] de son argent, alors que c'est de l'argent qu'elle a gagné et qui lui appartient légitimement. (Un détail qu'ils négligent souvent dans le feu de l'action.) La blague, c'est que par endroits, l'image se fige, saute et devient incompréhensible, ou montre le héros répétant des blagues qui ne fonctionnent plus et qui, de ce fait, agacent. Ces spectateurs aimeraient continuer à regarder le film qu'ils ont choisi, mais en réalité, ils passent un mauvais moment.
Si l'histoire nous apprend quelque chose, c'est qu'à un moment donné, les deux publics finiront par se rejoindre et accepteront de ne plus regarder deux films différents, mais un seul et même film. C'est déjà arrivé en 1974, en 2001, en 2007. Et cela se reproduira dans les années à venir, lorsque les deux camps s'accorderont sur la nécessité du changement et sur le casting idéal pour le concrétiser. Ce timing dépend de nombreux facteurs, et notamment de la résolution d'un point crucial de l'intrigue, minimisé et traité comme une intrigue secondaire. Or, il ne s'agit pas d'une intrigue secondaire : c'est un élément central, le nœud gordien qu'il faut dénouer pour que le calvaire prenne fin et que l'histoire trouve son dénouement.
L'arret domiciliaire de Cristina et les souffrances du peuple, affamé, frigorifié et malade, sans soins ni médicaments, tandis que les ressources et de vastes étendues de terres sont vendues à des étrangers, ne sont pas des problèmes distincts. Ils découlent d'un même dessein, sont des éléments d'un même plan : celui que le Cercle Rouge et l'Ambassade souhaitent et mettent en œuvre. Si Cristina était libre, il leur serait plus difficile de poursuivre leurs agissements actuels. C'est pourquoi ils l'ont enfermée : pour pouvoir continuer ainsi. Par conséquent, il est impossible de régler l'un sans s'attaquer à l'autre. Et ils doivent être traités simultanément, car la politique n'est pas le chat de Schrödinger, qui peut être et ne pas être à la fois. C'est pourquoi il est impossible pour un gouvernement de mener à nouveau des politiques progressistes et souveraines en Argentine tant que le peuple et ses dirigeants ne se seront pas libérés de cette contrainte. Si vous ne pouvez pas libérer Cristina, ils ne vous laisseront pas redistribuer les richesses ni instaurer la justice sociale. Soit vous incarnez le pouvoir, soit vous incarnez l'impuissance. Personne ne deviendra un héros d'aucune histoire tant que le chef de son mouvement restera emprisonné et réduit au silence.
Entre-temps, les intrigues de nos films s'accélèrent et commencent à converger. Lorsque la majorité de la population reconnaîtra que Milei : Le Film, fut sinistre, le changement s'amorcera. Il nous faudra alors tirer profit de l'expérience historique. De même que Nunca Más (Plus jamais ça) a symbolisé la prise de conscience qui a mis fin aux expérimentations militaires, nous devons créer un Nunca Más qui mette un terme aux expérimentations économiques d'endettement insensé et d'aliénation des terres et des ressources.
Les candidats les plus évidents à être inculpés seront les Milei&Co, pour les raisons déjà évoquées. Ils ne font pas partie de l'élite ; personne ne les apprécie ni ne prend de risques pour eux. Et ils méritent d'être jugés, soit dit en passant. L'appauvrissement forcé d'une population n'est-il pas un crime ? La mort inutile de malades privés de médicaments et de soins n'est-elle pas un crime ? La destruction du système éducatif et des infrastructures nucléaires d'une nation n'est-elle pas un crime ? Permettre à des milliardaires de créer des enclaves privées, de véritables mini-nations, au sein d'un pays souverain n'est-il pas un crime ?
S'il y a des crimes, il doit y avoir des procès. Curieusement, l'indice le plus pertinent à cet égard ne se trouve pas dans "Nuremberg", qui traduit en justice les responsables directs du génocide nazi - l'équivalent de nos militaires -, mais dans un autre film qui mentionne le nom de ma ville. Je fais référence à un classique de Stanley Kramer : " Jugement à Nuremberg" (1961), avec Spencer Tracy et Burt Lancaster. Le film de Kramer a fait un choix judicieux. Il ne retrace pas le procès des chefs militaires de 1945-1946, mais un procès ultérieur, celui de 1948, contre un quatuor de juges allemands, parmi lesquels le ministre de la Justice d'Hitler, le personnage fictif d'Ernst Janning (Lancaster). Ce qui est abordé ici, ce n'est donc pas le sort des brebis galeuses qui ont assassiné six millions d'innocents, mais le degré de complicité de la société allemande. Et en particulier des juges qui, sous prétexte de se conformer à leur devoir, ont commis des crimes atroces, tels que la stérilisation d'opposants politiques ou l'exécution de Juifs pour avoir entretenu des relations amoureuses avec des Aryens.
Le film de Kramer suggère qu'il ne saurait y avoir de justice - le principe moral vers lequel toute société devrait tendre - s'il n'y a pas de Justice, avec un grand J, c'est-à-dire un pouvoir judiciaire qui défende sa mission et s'oppose au pouvoir réel lorsque cela s'avère nécessaire. C'est l'une des leçons tirées des quatre décennies de démocratie, désormais interrompues, en Argentine. Le pouvoir exécutif a changé de mains à maintes reprises, le Congrès a changé d'affiliation politique tout aussi fréquemment, et même lorsque nous avons trouvé une voie à suivre malgré les ajustements, nous n'avons pas réussi à la maintenir. Ce qui n'a jamais fondamentalement changé, c'est le pouvoir judiciaire qui, n'étant pas soumis à un vote tous les quatre ans, fait fi des citoyens dont il n'a pas besoin et n'agit que dans son propre intérêt. De ce fait, il fait office de poids dans la balance entre la volonté populaire et les désirs des puissants, qu'il ne néglige jamais. Ce que le juge Martínez de Georgi vient de faire dans l'affaire Libra est honteux, même au regard des normes libérales de nos tribunaux. Du coup, le gouvernement a confirmé son épouse en tant que juge, jugeant en faveur du dénoncé Novelli, bénéficiant à Milei.
(Quoi qu'il en soit, permettez-moi cette petite remarque : Karina et Javier semblent croire qu'ils sont en train de faire "La Gran Mauricio", en nommant des juges à tout va). Mais les Milei oublient que, comme je l'ai déjà dit, ils ne font pas partie de la caste, et que par conséquent, lorsque la chance leur tournera le dos, les juges mêmes qu'ils ont nommés, fidèles à leur nature de "scorpions" comme dans la fable, les enseveliront sous une montagne de plaintes.)
Face au changement, la réforme du système judiciaire doit être une priorité absolue. Il nous faut poursuivre les responsables des abus qui nous ont menés à cette situation critique : la responsabilité politique de la capitulation de la nation (avant que Milei ne s'enfuie et ne se réfugie au pied du Mur des Lamentations) ; la responsabilité des dirigeants économiques qui ont validé la dette impayable et la vente des biens nationaux (élément essentiel du nouveau principe "Plus jamais ça" : si nous en sommes là, c'est parce que nous n'avons jamais mis en prison ceux qui nous ont ruinés) ; et la responsabilité des juges qui, par leurs décisions et leurs omissions, ont protégé juridiquement ceux qui ont mutilé, et donc compromis, la démocratie pour laquelle nous avons tant lutté.
"L'accusation portée contre eux", déclare le juge Haywood (Tracy) avant de prononcer le verdict, "est celle d'avoir sciemment participé à un système national, organisé par le gouvernement, visant à perpétrer des actes de cruauté et d'injustice". Haywood fait référence aux juges qui ont servi sous le régime nazi, mais il pourrait tout aussi bien parler du système judiciaire argentin.
Je sais que le tournage de ce film n'est pas pour tout de suite. Mais j'ai tellement hâte de le voir que j'achèterais un billet tout de suite pour être sûr d'avoir une bonne place pour ce spectacle grandiose.
Marcelo Figueras* pour El cohete a la luna
El cohete a la luna. Buenos Aires, le 5 juillet 2026.
*Marcelo Figueras est un journaliste, écrivain et scénariste argentin.
Traduit de l'espagnol depuis El Correo de la Diáspora par : Estelle et Carlos Debiasi.
El Correo de la Diaspora. París, le 10 juillet 2026.