
par Ghedia Abdelaziz
Chez nous, dans notre culture populaire, le dicton équivalent au "le cordonnier mal chaussé" est, je le cite d'abord en arabe et ensuite je donnerai sa traduction dans la langue française : جزار و اعشاه لفت.
Traduction : il est boucher (de profession) mais son dîner est composé de navets.
Depuis quelques jours, je n'ai pas honte de le dire, ce dicton me sied à merveille. Vous vous posez peut-être la question pourquoi ? Eh bien, la réponse est simple. Je la résume en quelques mots. Pas besoin de la développer en long et en large. Quelques mots suffisent à vous faire comprendre le pourquoi de la chose. En effet, c'est ma 3e semaine que je suis pratiquement alité. Je ne me lève parfois que difficilement tant la douleur est vive et irradie tout le long de mon membre inférieur droit. Même le gros orteil me fait mal ce qui correspond normalement à une sciatique de type L5-S1. Comment je le sais alors que je n'ai pas encore été exploré radiologiquement (scanner ou IRM) ? Par la clinique, pardi !
Sachez que je suis médecin. De la vieille école. Dans les années 1980, on n'avait pas ce genre d'appareil d'exploration médicale. Ni échographie, ni scanner ni encore moins l'IRM. Pourtant, on arrivait à poser des diagnostics en se basant beaucoup plus sur l'observation clinique et en se fiant à l'intuition. Tenez, qui se rappelle, par exemple, de la cholécystographie orale ? Personne de la génération de médecins actuelle. Ça ne leur dit absolument rien du tout. Ce genre d'exploration n'est peut-être même pas mentionné dans les manuels "scolaires". Même à titre de curiosité. Pourtant, à l'époque de leur utilisation, elles avaient fait preuve de leur efficacité en matière de diagnostic.
Pour revenir à mon cas, si on était encore à cette époque, j'aurais bénéficié d'une myélographie médullaire, qui n'est pas un geste sans risque de complications, ça je vous le concède, mais l'orthopédiste et où le neurochirurgien aurait été largement satisfait par le résultat de cette exploration et aurait pris une décision thérapeutique.
Bref, en tant que médecin, je constate qu'il y a tout de même une bonne évolution de ma pathologie. Sous l'effet des médicaments, que je prends régulièrement, le processus inflammatoire commence à s'estomper et la douleur à disparaitre. J'ai repris la marche. Progressivement. En m'aidant d'un tuteur, la canne que j'ai "héritée" (façon de parler) de mon beau-père. Cela dit, je me suis rappelé de cette histoire d'une très jeune femme, Américaine, qui s'est suicidée après qu'elle eut pris connaissance, par le notaire, qu'elle n'avait droit, comme legs, que de la canne de son défunt mari vieillard. L'explication donnée sur le testament est qu'elle avait, un jour, dit au vieillard "j'aime ta canne" : c'était l'erreur de sa vie.
Tel est mon bilan de santé actuel. Le scanner ou l'IRM peuvent attendre. Peut-être même que je m'en passeraipour honorer l'esprit de l'adage cité en préambule.
Après plusieurs années d'exercice de la médecine chirurgien de formation), je suis arrivé à établir une théorie mais qui reste enfermée dans un tiroir de mon cerveau. Elle n'a jamais été publiée ni sur les réseaux sociaux ni encore moins dans une revue scientifique ou médicale.
Je vois déjà des gens qui commencent à dire "mais qu'est ce qu'il a ce mec ? Il délire ou quoi ? Il dit n'importe quoi, il avance des choses qui n'ont ni tête ni queue. Et il ose présenter cela comme une théorie. Une théorie générale, sortie tout droit de son imagination débordante d'énergie alors qu'il est peut-être en train de sombrer dans une sorte de sénilité par atrophie de son cortex cérébral".
Il y a quelques années, j'ai expliqué, brièvement, cette théorie à un ami "virtuel" qui venait de fêter son 65e anniversaire. Je lui ai d'abord souhaité un joyeux anniversaire, comme il est de coutume entre amis, ensuite j'ai ajouté "cher ami, tu viens de sortir de la zone rouge, ainsi tu as encore un long chemin à faire dans la vie". Visiblement, au début, il n'avait pas bien saisi la portée de ce que je venais de lui dire. Il me demanda alors des explications. Ce qui fût immédiatement fait. Avec force conviction de votre interlocuteur.
Ma théorie est, en fait, simple dans sa conception et dans son énonciation. Car selon une citation de Nicolas Boileau "ce qui se conçoit aisément, s'énonce aisément".
Que dit cette théorie ? Elle concerne la longévité. Et elle s'applique de préférence à l'homme (je veux dire au sexe masculin). Elle part d'une constatation personnelle en tant que médecin. Le pic de fréquence de la mortalité masculine est situé entre 55 et 65 ans. C'est ce que j'appelle personnellement la "zone rouge". Quand on sort indemne de cette décade, quand on n'est pas encore un musée ambulant en matière de pathologies à cet âge-là, l'espérance de vie est, d'une certaine manière, bénéficiaire de plusieurs années.
Mon ami était très heureux d'apprendre cela. Et après sa retraite d'enseignant dans une université parisienne, il s'offrit un pied à terre en Espagne, dans le charmant village de Torrievieja. Une station balnéaire où j'ai eu la chance, dans ma jeunesse (2004) de passer quelques jours de vacances, avec mes enfants, dans le cadre du "timeshaire" d'Interval International.
Sauf que, depuis quelque temps maintenant, mon ami ne donne plus signe de vie. Il n'intervient plus sur les réseaux sociaux. Sa page Facebook n'est plus actualisée. J'ai bien peur qu'il m'ait contredit dans ma fameuse théorie. En tout cas j'espère bien que celle-ci ne soit pas fumeuse.