
par Francesco Petrone
Source : Francesco Petrone & ariannaeditrice.it

Costanzo Preve, qui fut un important philosophe, essayiste et politologue italien, a exposé sa thèse selon laquelle 1968 fut un mouvement « anti-bourgeois, mais non anticapitaliste ». Il en était venu à soutenir que 1968 fut le plus grand mouvement de révolte de la petite bourgeoisie de l'histoire.
Pour Preve, la contestation était dirigée contre la bourgeoisie traditionnelle, qui avait pour références la famille, l'Église, les devoirs, l'épargne, l'autorité du père. Elle a tiré à boulets rouges sur le mariage, la carrière, la morale, le « poste fixe ». En ce sens, ce fut profondément anti-bourgeois.

Selon le philosophe, le mouvement était favorable au capitalisme avancé. En effet, 1968 réclamait plus de marché, plus de mobilité, plus de consommation, plus d'individualisme, plus de « réalisation de soi ». Tout ce dont le capitalisme avait besoin pour passer du modèle « fordiste » — usine, ouvrier, syndicat, collectif — au modèle « post-fordiste » : précaire, créatif, flexible, narcissique.
Le capitalisme des années 1970 avait besoin de détruire les anciennes hiérarchies pour mieux vendre. Pendant que les étudiants occupaient les universités au nom de la « libération », le capital délocalisait et démantelait l'usine. Lorsque la bourgeoisie traditionnelle s'est effondrée, ce n'est pas le communisme qui est arrivé. C'est le marché total.
C'est pourquoi Preve qualifie le mouvement de « révolution que le capital a faite contre lui-même ». « 1968 a été le seul mouvement de masse qui a servi les intérêts objectifs du capital tout en croyant le combattre. » Pour Preve, 1968, c'est le nihilisme plus le marché. Ce ne fut pas une révolution, mais une modernisation capitaliste déguisée en révolution. Ce fut l'enterrement du monde paysan/bourgeois et l'inauguration du nouveau capitalisme.

Pasolini avait eu la même intuition et l'avait écrit, disant que les étudiants étaient les fils de la bourgeoisie, contrairement aux policiers, qui étaient fils de paysans et d'ouvriers du Sud. Par ces mots polémiques, il voulait dire que 1968 était une guerre civile interne à la bourgeoisie. Pas une lutte des classes.
Pasolini détestait la « bourgeoisie », mais il haïssait encore plus le nouveau pouvoir de la consommation, de la télévision, de « l'homologation ». Pasolini disait que de 1961 à 1975, l'Italie avait changé de race. Nous avons perdu les paysans, les ouvriers, les dialectes, les corps, les rites. À leur place sont arrivés les « ragazzi di vita » du bien-être: tous pareils, tous parlant l'italien de la télévision. Pasolini disait en 1975: «Le bien-être a tué l'Italie plus qu'une guerre ne l'aurait fait». Preve a dit en 2000: «1968 a été l'auto-réforme du capital». Les deux ont affirmé que 1968 n'a pas abattu le capital. Il lui a rendu service en abattant tout ce que le capital n'arrivait pas à détruire : la famille, la honte, la tradition.