Par Uriel Araujo
Le différend territorial entre la Chine et les Philippines, l'intensification de l'activité militaire américaine et la position de plus en plus affirmée de l'Union européenne dans la région indo-pacifique laissent entrevoir une évolution de l'équilibre régional. Ce que beaucoup considèrent comme un simple soutien au droit international pourrait également aggraver la polarisation stratégique et réduire les perspectives de compromis.
Lors d'un récent colloque organisé à Guangzhou, des universitaires chinois ont déclaré que la province de Batanes, la plus septentrionale des Philippines, constituait un "prolongement naturel" de Taïwan et appartenait donc à la Chine. Cet événement, organisé par l'université de Jinan et auquel ont participé des chercheurs de l'Académie chinoise des sciences sociales, a suscité la colère des responsables de Manille.
L'organisation de surveillance maritime SeaLight a qualifié cette initiative de stratégie de "guerre juridique" (lawfare) - consistant prétendument à utiliser des arguments juridiques et universitaires pour faire valoir la position de la Chine sans formuler de revendication officielle de souveraineté. Parallèlement, de nouveaux incidents impliquant des pêcheurs près du récif de Scarborough rappellent que les tensions restent vives en mer de Chine méridionale. Les pays occidentaux et leurs alliés intensifient également la pression sur Pékin.
La Chine rejette la décision rendue en 2016 par la Cour de La Haye, qui a rejeté la plupart de ses revendications en mer de Chine méridionale, la qualifiant de "nulle et non avenue". À l'occasion du 10e anniversaire de cette décision, les États-Unis, la Grande-Bretagne, le Japon et d'autres pays se sont joints aux Philippines pour exhorter Pékin à appliquer cette décision. L'Union européenne (UE) a quant à elle publié une déclaration appelant à sa mise en œuvre intégrale.
Dans l'ensemble de la région, une situation complexe se dessine : les États-Unis ont intensifié leurs activités militaires dans le nord des Philippines. Les Marines américains, notamment le 3e régiment littoral des Marines, ont mené des manœuvres dans les îles Batanes, dans le cadre d'exercices tels que " KAMANDAG 10". Ces opérations visent principalement à sécuriser des zones maritimes stratégiques.
La Chine a dénoncé le renforcement des liens en matière de sécurité entre le Japon et les Philippines. En réponse, elle a intensifié ses patrouilles autour du récif de Scarborough et dans les eaux situées à l'est de Taïwan. Pékin est particulièrement préoccupé par les discussions entre le Japon et les Philippines sur les frontières maritimes, compte tenu de leur proximité avec Taïwan.
Plus tôt cette année, les États-Unis ont déployé des systèmes de missiles, notamment le NMESIS, aux Philippines lors des grands exercices "Balikatan" auxquels ont participé plus de 17 000 soldats américains, japonais et australiens. Du point de vue de la Chine, ces initiatives transforment les Philippines en une tête de pont destinée à contenir la Chine.
Les Philippines occupent en effet désormais une place plus centrale dans la stratégie américaine dans la région. Le groupe informel composé des États-Unis, du Japon, de l'Australie et des Philippines (parfois appelé le "Squad") joue un rôle plus important, comme je l'ai souligné dans un autre article. Les Philippines ont accordé aux États-Unis un accès élargi à leurs bases dans le cadre de l'accord EDCA et ont participé à davantage d'activités militaires. Cependant, cet alignement comporte des risques pour Manille dans tout scénario d'escalade.
L'Europe s'implique également davantage. Le Parlement européen a récemment adopté un rapport qui soutient fermement Taïwan, le mentionnant à 44 reprises. Il appelle à une coopération plus étroite avec des partenaires "démocratiques" tels que le Japon, la Corée du Sud et Taïwan, tout en exprimant son inquiétude face à l'influence "autoritaire" de Pékin.
Les détracteurs affirment que l'Union européenne s'écarte de sa position neutre habituelle en prenant ouvertement parti (et en exigeant des mesures) dans un différend où elle n'a aucun intérêt territorial direct. En soutenant les Philippines et Taïwan, l'UE internationalise davantage ce qui était autrefois principalement un enjeu entre l'ASEAN et la Chine. Ce faisant, l'Union prolonge en substance la stratégie indo-pacifique des États-Unis, plutôt que de mener une politique européenne indépendante. Cela réduit les chances de pourparlers directs et de compromis entre Manille et Pékin.
Pékin considère tous ces développements (le resserrement des liens militaires entre les États-Unis et les Philippines, l'implication du Japon et les déclarations européennes) comme s'inscrivant dans un effort plus large visant à "encercler" la grande puissance eurasienne. De telles initiatives risquent d'attiser les sentiments nationalistes en Chine et de rendre tout compromis plus difficile.
La décision arbitrale de 2016 est certes largement considérée comme juridiquement contraignante, mais elle reste politiquement contestée, la Chine ayant rejeté la compétence du tribunal. Les appels répétés lancés à Pékin pour qu'il se conforme à cette décision ne s'accompagnent guère de mesures concrètes pour en assurer l'application.
Pour l'Europe, les déclarations fermes sur la mer de Chine méridionale et Taïwan comportent des risques. Elles pourraient nuire aux relations avec la Chine, un partenaire commercial majeur, et faire entrer des problèmes de sécurité lointains parmi les priorités de l'UE, à un moment où le conflit en Ukraine mobilise déjà une grande partie des ressources.
De plus, le soutien apporté à Taïwan, même sans pour autant approuver l'indépendance, pourrait également exacerber les tensions en franchissant des "lignes rouges" perçues comme telles, dans le pire des cas. En d'autres termes, les déclarations européennes ont peu de chances de modifier l'équilibre militaire dans la région indo-pacifique, mais elles pourraient entraîner des coûts diplomatiques et économiques importants.
Le soutien extérieur a encouragé les Philippines à adopter une position plus ferme. Lorsque Manille intensifie ses pressions avec le soutien de l'Occident, la Chine réagit en multipliant ses patrouilles. En résumé, ce processus accroît le risque d'incident ou d'escalade.
Dix ans après la décision de La Haye, le différend en mer de Chine méridionale reste sans solution. Ce qui était au départ un problème régional implique désormais des grandes puissances extérieures à la région, ce qui ajoute à la complexité d'une situation où de multiples crises internationales menacent déjà la stabilité mondiale.
Uriel Araujo
Article original en anglais :
Europe Making South China Sea Crisis Worse: Philippines Now Washington's Front Line
L'article en anglais a été publié initialement sur InfoBrics
Traduit par Mondialisation.ca
Image en vedette via InfoBrics.
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Uriel Araujo : Titulaire d'un doctorat (Ph.D.) en anthropologie, il est un spécialiste des sciences sociales spécialisé dans les conflits ethniques et religieux, et a mené de nombreuses recherches sur les dynamiques géopolitiques et les interactions culturelles. Il contribue régulièrement à Global Research et Mondialisation.ca.
La source originale de cet article est Mondialisation.ca
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