Par Éric Toussaint
L'extrême droite n'est plus une force politique marginale en Europe. Elle gouverne déjà plusieurs pays, domine la vie politique dans d'autres et influence désormais les principales décisions de l'Union européenne. Plus inquiétant encore, les partis conservateurs traditionnels abandonnent progressivement le "cordon sanitaire" qui les séparait de l'extrême droite et construisent avec elle des majorités parlementaires de plus en plus fréquentes. Cette évolution ne résulte pas seulement d'une progression électorale. Elle traduit un basculement plus profond : l'extrême droite européenne est en train de conquérir une véritable légitimité institutionnelle tout en s'intégrant dans une internationale politique dont Donald Trump constitue aujourd'hui le principal point de référence. Des réunions de la Conférence d'action politique conservatrice (CPAC) aux réseaux animés par Vox depuis l'Espagne, se construit un espace transatlantique où circulent idées, stratégies, financements et campagnes politiques. L'Europe entre ainsi dans une nouvelle phase où la frontière entre droite conservatrice et extrême droite devient chaque jour plus floue.
L'extrême droite a fortement progressé électoralement en Europe au cours des 15 dernières années. À quelques rares exceptions près, tous les partis d'extrême droite ou néofascistes en Europe expriment leur sympathie pour les positions de Trump. Beaucoup de leurs dirigeants veulent s'afficher avec Trump et adoptent son style de communication.
À propos de l'Europe, la nouvelle stratégie de sécurité nationale de Trump affirme : "Nous voulons soutenir nos alliés dans la préservation de la liberté et de la sécurité de l'Europe, tout en restaurant la confiance civilisationnelle de l'Europe et son identité occidentale." Le document ajoute également : "L'Amérique encourage ses alliés politiques en Europe à promouvoir ce renouveau, et l'influence croissante des partis européens patriotiques est en effet un motif de grand optimisme." Trump et son entourage sont ainsi favorables à la montée électorale de l'extrême droite en Europe pour tenter de recomposer l'ordre politique européen et promouvoir un bloc international néofasciste articulé autour du trumpisme et des intérêts des grandes entreprises privées étasuniennes.
Les partis de droite radicale ou d'extrême droite sont au gouvernement dans plusieurs pays européens, notamment en Italie, en Finlande, en Croatie, en Slovaquie et en République tchèque. En Suède, les Démocrates de Suède (Sverigedemokraterna) ne participent pas formellement au gouvernement minoritaire, mais lui apportent leur soutien parlementaire. En Belgique, la N-VA, parti nationaliste flamand de droite extrême (membre du groupe ECR de G. Meloni au parlement européen), dirige le gouvernement fédéral avec Bart De Wever comme Premier ministre.
L'extrême droite est devenue la première force politique dans plusieurs pays européens. En Italie, Fratelli d'Italia de Giorgia Meloni domine la vie politique depuis les élections de 2022. En France, le Rassemblement national de Marine Le Pen est devenu la première force électorale et est aux portes du pouvoir. En Autriche, le FPÖ (Parti de la Liberté) est arrivé en tête des élections législatives de 2024. En Flandre (Belgique), le Vlaams Belang, parti d'extrême droite, est arrivé en première position lors des élections européennes de juin 2024, devant la N-VA, parti nationaliste flamand de droite extrême. Aux Pays-Bas, le PVV (Partij voor de Vrijheid - Parti pour la liberté) de Geert Wilders est arrivé en deuxième position derrière D66 aux élections de 2025. En Hongrie, le Fidesz-Union civique hongroise de Viktor Orban, battu aux élections de 2026, demeure la deuxième force politique du pays. En Allemagne, Alternative für Deutschland (AfD), avec 20,8 % des suffrages aux élections fédérales du 23 février 2025 est devenue la deuxième force politique du pays.
Après les élections de juin 2024, la présidence de la Commission européenne (assurée par la conservatrice allemande Ursula von der Leyen) a passé un accord avec le groupe parlementaire d'extrême droite dirigé par Giorgia Meloni d'Italie, ce qui a permis à ce groupe d'obtenir un poste de vice-président exécutif de la Commission européenne (1) ainsi que trois présidences de commissions (2). C'est important, car les trois commissions que des membres du groupe parlementaire européen de Meloni président sont l'agriculture, le budget et les pétitions. La commission PETI présidée par l'ultraconservateur polonais Bogdan Rzońca est chargée d'examiner les pétitions adressées par les citoyens ou les résidents de l'Union européenne (3). Concrètement, elle peut déclarer une pétition recevable ou irrecevable. La présidence de trois commissions par un élu d'extrême droite renforce l'influence institutionnelle et la crédibilité de ce courant.
Au Parlement européen, en juillet 2026, les trois groupes parlementaires d'extrême droite totalisent 196 élus : ECR, le groupe autour de Meloni au PE, compte 84 parlementaires (4), le groupe des Patriotes pour l'Europe de Marine Le Pen et de Viktor Orbán en a 85 (5) et le groupe de l'Europe des Nations Souveraines formé autour de l'AFD d'Allemagne en a 27 (6). Si ces trois groupes s'unissaient, l'extrême droite serait en première position dans le Parlement européen avec 196 parlementaires, soit 12 europarlementaires de plus que le groupe conservateur ( Parti Populaire européen), de plus en plus à droite, qui en compte 184.
Le groupe parlementaire des partis sociaux-démocrates et socialistes compte 136 europarlementaires. Le Groupe Renew, qui comprend notamment le parti d'Emmanuel Macron, compte seulement 78 europarlementaires, car il a perdu une vingtaine de sièges en 2024 par rapport aux élections de 2019, principalement en faveur de l'extrême droite. Le groupe européen des Verts compte 53 europarlementaires ; il a perdu 17 sièges en 2024 par rapport à 2019. Vient ensuite le groupe de la gauche, The Left, avec 46 europarlementaires (en progrès par rapport aux 37 europarlementaires élus en 2019).
Une majorité alternative de droite et d'extrême droite voulue par Ursula von der Leyen et le PPE
L'alliance historique dite "Von der Leyen" (PPE, Socialistes S&D, Centristes de Renew Europe) conserve une avance d'un peu plus de 30 sièges au-dessus du seuil de majorité absolue. Une majorité souvent renforcée par les votes des Verts. Cependant, pour faire passer des politiques de plus en plus extrêmes à droite, la présidence de l'UE n'hésite pas à chercher l'appui des 3 groupes parlementaires d'extrême droite quand elle se rend compte que des élus socialistes, écologistes ou centristes lui feront défaut. C'est ainsi qu'a émergé une majorité alternative à droite.
Pour contourner la gauche, le PPE utilise de plus en plus fréquemment une " majorité de droite" (alliant le PPE aux groupes souverainistes et d'extrême droite : ECR, Patriotes pour l'Europe et ESN) (7). Ce bloc d'environ 390 sièges lui permet de faire voter des textes de plus en plus inhumains sur le contrôle des frontières, l'augmentation des budgets de défense, la dérégulation industrielle, l'abandon d'engagements de protection de l'environnement.
En mars 2026, le Parlement européen approuve le renforcement de la politique migratoire inhumaine de l'UE
Un exemple parfait et historique de cette bascule s'est matérialisé lors du vote concernant un nouveau règlement "Retours" (politique migratoire) le 26 mars 2026 (8). Ce jour-là, le cordon sanitaire traditionnel a volé en éclats au profit d'une alliance de droite inédite. Le Parlement européen devait se prononcer sur la refonte du système commun de reconduite à la frontière des ressortissants de pays tiers en situation irrégulière. Porté par le rapporteur de droite François-Xavier Bellamy (PPE / France), le projet proposait un durcissement drastique des règles d'expulsion.
Le texte adopté prévoit notamment : l'extension de la durée de détention administrative des migrants qui pourra être prolongée jusqu'à 24 mois ; le transfert possible de personnes expulsées vers des territoires hors de l'UE (des "hubs de retour") sur la base d'accords avec des pays tiers ; qu'une décision d'expulsion prise par un État membre (par exemple la France ou la Belgique) devra être automatiquement reconnue et applicable par un autre (par exemple l'Espagne) ; la limitation des effets suspensifs des recours, ce qui signifie qu'un migrant pourrait être expulsé avant même que son appel n'ait été totalement examiné.
La gauche (S&D), les Écologistes et une partie importante des centristes (Renew Europe) ont tenté de bloquer le texte, le jugeant incompatible avec les droits fondamentaux. En temps normal, cette opposition des alliés habituels du PPE suffit à faire rejeter un texte. Pour faire adopter sa réforme, le PPE a opéré un virage complet vers sa droite. Le Groupe du PPE (centre-droit) a obtenu l'appui du groupe dirigé par Giorgia Meloni (Les Conservateurs et réformistes européens - CRE - ECR en anglais), du groupe des Patriotes pour l'Europe (le groupe présidé par Jordan Bardella) et du groupe L'Europe des nations souveraines (le groupe dirigé par l'AfD néofasciste).
Le blocage de la gauche a échoué. Le texte est passé à une large majorité (389 voix pour, 206 voix contre et 32 abstentions) grâce à la conjonction des voix allant du centre-droit à l'extrême droite. Ce scrutin confirme que le Parlement européen fonctionne désormais avec une géométrie variable décomplexée. Le PPE n'hésite plus à s'allier de manière structurée avec l'extrême droite pour faire sauter les verrous législatifs sur des thèmes régaliens (immigration, sécurité) ou le gel des normes environnementales.
Les grands lieux de rendez-vous des trumpistes et de l'extrême droite néofasciste européenne et latino-américaine
Mis à part la question du Groenland et la manière dont Trump mène la guerre contre l'Iran, les partis européens d'extrême droite sympathisent très fortement avec l'orientation néofasciste et impérialiste de Donald Trump et d'autres dirigeants d'extrême droite ailleurs dans le monde, en particulier le gouvernement de Netanyahou en Israël, le gouvernement de Javier Milei en Argentine, le nouveau président pinochetiste José Antonio Kast au Chili, le nouveau président d'extrême droite colombien Abelardo de la Espriella, surnommé "le Tigre", le président néofasciste du Salvador, Nayib Bukele et l'ancien président du Brésil, Jair Bolsonaro.
Au-delà des soutiens idéologiques et des déclarations publiques, l'extrême droite européenne est désormais intégrée à des espaces transnationaux de coordination politique directement liés au trumpisme. Le principal lieu de convergence est la Conservative Political Action Conference ( CPAC), grand rendez-vous annuel de l'extrême droite étasunienne, qui s'est progressivement internationalisé. Depuis le début des années 2020, des dirigeants et cadres de l'AfD, de Vox, du Rassemblement national, de Fidesz, de Fratelli d'Italia, de Chega, du Vlaams Belang ou encore de l'AUR roumaine y participent régulièrement, aux côtés de Donald Trump, de ses proches (Steve Bannon, J.D. Vance, Mike Flynn) et de dirigeants latino-américains d'extrême droite. La CPAC fonctionne comme une plateforme idéologique globale, où sont diffusés et harmonisés les thèmes centraux du trumpisme : guerre civilisationnelle, rejet du multilatéralisme, hostilité à l'UE, obsession migratoire, attaques contre les droits des femmes et des minorités, climatoscepticisme et criminalisation de la gauche et des mouvements sociaux.
Cette internationalisation s'est encore renforcée avec la participation active de Javier Milei, de Jair Bolsonaro et de son fils Flávio ainsi que de José Antonio Kast. Ces figures latino-américaines sont systématiquement mises en avant par Trump comme des modèles de "résistance au socialisme" et de restauration de l'ordre autoritaire. Les rencontres CPAC organisées en dehors des États-Unis (Brésil, Mexique, Argentine, Hongrie) confirment l'existence d'un axe transatlantique et transcontinental reliant Washington, certaines capitales européennes et l'Amérique latine réactionnaire. Il ne s'agit pas seulement d'échanges symboliques : ces espaces permettent la circulation de financements, de stratégies électorales, de techniques de communication numérique et de méthodes de polarisation sociale inspirées du mouvement MAGA.
Parallèlement à la CPAC, le parti Vox en Espagne joue un rôle central dans la structuration de ce réseau international, notamment à travers le Foro Madrid, lancé en 2020. Présenté comme une alternative "patriotique" aux forums progressistes internationaux, le Foro Madrid rassemble des partis et dirigeants d'extrême droite européens et latino-américains, parmi lesquels Milei, Bolsonaro, Kast, ainsi que des représentants du RN, de Chega, de Fratelli d'Italia ou de partis d'Europe centrale. Le Foro Madrid et les initiatives de Vox servent de courroie de transmission entre le trumpisme, l'extrême droite européenne et les droites radicales latino-américaines, en articulant un discours explicitement contre la gauche, les féminismes, l'écologie, les droits humains et toute forme de souveraineté populaire qui ne soit pas autoritaire. Bien qu'il s'agisse d'une juxtaposition de forces nationales, l'extrême droite apparaît comme un bloc idéologique international cohérent, dont Donald Trump constitue aujourd'hui le principal pôle politique, médiatique et symbolique.
Conclusion
La progression de l'extrême droite en Europe ne constitue ni un accident électoral ni une parenthèse politique. Elle est devenue l'une des expressions majeures de la crise profonde que traversent les sociétés européennes. Face aux crises économique, sociale, écologique, géopolitique et démocratique, une partie croissante des classes dirigeantes et des forces conservatrices considère désormais l'extrême droite non plus comme un danger à contenir, mais comme un partenaire politique légitime. L'abandon progressif du cordon sanitaire, les alliances de plus en plus fréquentes entre le Parti populaire européen et les groupes d'extrême droite au Parlement européen, ainsi que l'accès de ces derniers à des responsabilités institutionnelles témoignent d'une transformation durable du paysage politique européen.
Dans le même temps, ces forces s'inscrivent dans une véritable internationale réactionnaire dont Donald Trump constitue aujourd'hui le principal pôle politique et idéologique. Autour de lui se construit un réseau transatlantique reliant gouvernements, partis, fondations, médias, groupes d'influence et grandes fortunes, qui échangent analyses, stratégies, financements et techniques de communication afin d'accélérer leur conquête du pouvoir.
Il serait toutefois erroné de croire que cette évolution est inéluctable. L'histoire montre que les offensives autoritaires peuvent être mises en échec lorsque les mouvements sociaux, les organisations syndicales, les forces féministes, écologistes, antiracistes et antifascistes, ainsi que les forces politiques de gauche, parviennent à construire des mobilisations convergentes et des alternatives crédibles. Face à une extrême droite désormais organisée à l'échelle internationale, les résistances devront elles aussi renforcer leur capacité d'action, de solidarité et de coordination au-delà des frontières. La question n'est donc plus de savoir si l'extrême droite est aux portes du pouvoir en Europe : dans une partie du continent, elle gouverne déjà, et ailleurs elle influence profondément les politiques publiques. Le véritable enjeu est désormais de savoir si les forces attachées à la démocratie, aux droits sociaux, à l'égalité, à la paix et à la justice climatique sauront construire, elles aussi, un projet suffisamment ambitieux pour inverser cette dynamique.
Notes
(1) Le groupe ECR a obtenu qu'un de ses membres, Raffaele Fitto (Italie) du parti de Meloni (Fratelli d'Italia), soit nommé vice-président exécutif de la Commission européenne (mandat de la Commission "von der Leyen II", entrée en fonction le 1er décembre 2024) pour le portefeuille "Cohésion et Réformes".
(2) Johan Van Overtveldt (membre du groupe ECR de Meloni au Parlement européen et du parti N-VA en Belgique) a été élu président de la commission "Budget" (BUDG). Veronika Vrecionová (ECR, Tchéquie) a été élue présidente de la commission "Agriculture et Développement rural" (AGRI). Bogdan Rzońca (ECR, Pologne) a été élu président de la commission Pétitions" (PETI) du Parlement.
(3) La commission PETI peut déclarer une pétition recevable ou irrecevable ; demander des explications à la Commission européenne ou à un État membre ; organiser des auditions publiques ; envoyer des missions d'enquête dans un État membre ; rédiger des rapports ou des résolutions invitant la Commission ou les gouvernements à agir ; assurer le suivi des décisions du Médiateur européen (European Ombudsman).
(4) Entre les élections de juin 2024 et juillet 2026, ECR a gagné 6 membres supplémentaires et comptait 84 Membres du Parlement européen (MEP).
(5) Le groupe des Patriotes pour l'Europe de Marine Le Pen et de Viktor Orbán a gagné 1 siège supplémentaire entre les élections de juin 2024 et la mi 2026. Il a 85 membres dans son groupe au PE.
(6) Le groupe de l'Europe des Nations Souveraines formé autour de l'AfD d'Allemagne est passé de 25 à 27 Membres du Parlement européen (MEP) entre juin 2024 et la mi 2026.
(7) Juliette Raulet-Descombey, "Nouvelles alliances au Parlement européen : entre droite et extrême droite, la digue a cédé", Fondation Jean Jaurès, publié le 10 juin 2026.
(8) Ce vote ne valide pas encore l'adoption définitive du nouveau règlement. Il s'agissait du feu vert nécessaire pour que le Parlement européen commence les négociations en "trilogue" avec le Conseil de l'UE (les représentants des gouvernements des États membres) et la Commission pour sceller la version finale du règlement.