21/07/2026 reseauinternational.net  9min #320811

Conflit en Ukraine : les racines de la russophobie européenne

par Daniel Godet

Le conflit actuel en Ukraine a sans doute été la résultante d'une vision stratégique, celle de Brzezinski, conseiller à la sécurité nationale du président Carter (Le grand échiquier, 1997), et d'une décision purement américaine, en 2008 : imposer à l'OTAN l'adhésion de l'Ukraine et de la Géorgie.

Mais cette vision hégémonique américaine ne rend pas compte de la russophobie européenne qui irrigue les discours politiques et militaires en Europe et surprend l'économiste Jeffrey Sachs. Cette émotion extrême, quasi-maladive, rend difficile aux dirigeants et aux publics touchés par cette russophobie toute analyse rationnelle du conflit ukrainien : en identifier les racines variées est une des clefs pour comprendre la voie suivie depuis 2022 par les dirigeants européens.

La racine britannique

Une première racine date du XIXe siècle, lorsque le Royaume-Uni, puissance impériale aux Indes, a commencé à ressentir l'expansion de l'empire russe vers le Caucase et l'Asie Centrale comme une menace existentielle pour "ses" Indes. Le livre Le grand jeu de Peter Hopkirk (disponible en français) est à cet égard une lecture passionnante, un vrai roman, permettant de suivre la découverte progressive des confins désertiques et montagneux de l'Asie Centrale et de l'Afghanistan par des représentants aventureux des deux puissances impériales, et la progression de leur concurrence - commerciale comme diplomatique et militaire - pour se rapprocher des "khanats" de cette vaste région (Boukhara, Herat,...). Toujours est-il qu'en milieu de XIXe siècle, les élites gouvernantes (ainsi que la presse) du Royaume-Uni étaient devenues russophobes, et ont saisi l'occasion de la guerre de Crimée (1853-56), menée avec la France et la Turquie, pour porter un coup sévère à l'expansion de l'empire russe. Se situent de nos jours dans cette "veine" tant l'ancien premier ministre Johnson (venu à Kiev en avril 2022 interdire à l'Ukraine de passer un accord de paix avec la Russie), que le roi Charles (qui en 2026 devant le Congrès demande l'aide des USA pour une guerre contre la Russie).

La 2ème racine provient de la révolution bolchevique, et de la sortie du monde russe des schémas politiques européens. Jusqu'à la 1ère guerre mondiale, la Russie faisait pleinement partie du concert des nations en Europe ; elle est membre clef de la coalition qui met fin à l'épopée napoléonienne (les cosaques sont alors vraiment parvenus sur les Champs Élysées !), et du "Congrès de Vienne" réuni pour statuer des possessions napoléoniennes, qui restaure l'ordre monarchique et un équilibre des puissances en Europe. C'est l'empereur russe Nicolas II qui est à l'origine des conférences de La Haye pour la paix de 1899 et 1907, où le français Léon Bourgeois joue un rôle clef, qui sont à l'origine du droit international d'aujourd'hui. Avec la révolution bolchevique, et son ambition annoncée de l'exporter de par le monde, l'URSS devient une menace de proximité pour les États européens ; pour la contenir, la Grande-Bretagne contribue à la venue au pouvoir en Allemagne et au financement (y compris un prêt de 1 milliard £ en 1939) d'un certain Hitler, ainsi qu'à sa prise de contrôle de la Tchécoslovaquie : son industrie militaire et son armée sont en effet jugées alors supérieures à celles de l'Allemagne, et donc indispensables face à la menace soviétique.

Bien sûr, la réalité de l'entreprise hitlérienne de conquête de toute l'Europe et de l'URSS a conduit le Royaume-Uni (et les USA) à une alliance avec l'URSS pour venir à bout du régime hitlérien. C'est d'ailleurs l'URSS qui supporte le poids principal, faisant face aux 2/3 de l'armée allemande qu'elle défait jusqu'à Berlin. Cependant, dès 1944, Churchill demande l'étude d'une attaque militaire de l'URSS à mener dès le 1er juillet 1945 avec les États-Unis, avec l'aide des unités allemandes et polonaises demeurant opérationnelles : l'opération Unthinkable, rendue publique en 1998. Après l'explosion des bombes nucléaires étatsuniennes au Japon, Churchill a proposé d'en lancer une sur le Kremlin pour détruire le régime soviétique.

Le gouvernement étatsunien n'a pas été convaincu, mais l'entreprise antisoviétique s'est poursuivie, avec la mise en place dès 1949 de l'OTAN, sous une forme différente : la guerre "froide". Cette dernière a permis le recyclage de nombre de personnalités du régime hitlérien et de son armée, y compris d'anciens nazis : en témoigne la nomination de généraux allemands tels Speidel et Heudinger à des postes de 1er plan au sein du commandement militaire de l'OTAN, ou celle de Reinhard Gehlen comme fondateur des services secrets allemands. Par ailleurs, l'OTAN a fait reposer sur nombre d'anciens nazis et collaborateurs du régime nazi son dispositif dans les pays de l'est occupés par l'URSS, notamment en Ukraine, ainsi que les structures "stay behind" en Europe occidentale. Ces réseaux nostalgiques voire revanchards ont ainsi pu prospérer, discrètement, en Occident.

La frustration de l'échec du démantèlement de la Russie

La chute du régime soviétique en 1991 a entraîné la dissolution de l'URSS, permettant à l'Occident de traiter avec chacun des 15 nouveaux pays indépendants, un résultat en soi très important. La Russie elle-même, la moitié de la population de l'ex-URSS, a alors connu une décennie de décadence rapide : effondrement de l'État et de l'économie ; baisse accélérée de l'espérance de vie. À la fin du second mandat de Boris Yeltsine, l'Occident pense être près de toucher au but : le démantèlement ou la dislocation de la Fédération de Russie en dizaine(s) d'États croupions, permettant à l'Occident d'exploiter à son profit les richesses naturelles dans chaque État successeur, avec un contrôle de fait de ces richesses naturelles ; un tel contrôle aurait permis que la City de Londres et Wall Street considèrent ces actifs comme des collatéraux de l'endettement occidental, garantissant ainsi la pérennité de la suprématie économique de l'Occident pour de nombreuses décennies. Il est question ici de milliers de milliards, l'unité de compte pertinente pour garantir l'endettement occidental.

Parmi les banquiers de la City, l'un a été particulièrement remonté contre la remise en ordre et le retour à la souveraineté opérés en Russie à partir de 2000 sous le leadership de Vladimir Poutine, le successeur de Ieltsine : Jacob Rothschild. En effet, l'oligarque Khodorkovsky, détenteur d'une participation minoritaire, mais de contrôle, de Yukos, alors second pétrolier russe avec 20% de la production, lui avait transféré sa participation lors de ses ennuis avec le gouvernement russe en 2003, via un tour de passe-passe juridique que la Russie a réduit à néant par des rappels fiscaux de dizaines de milliards mettant en faillite la société.

Les réseaux nazis refont surface dans l'actualité des élites européennes à partir du début du XXIe siècle ; le Forum économique mondial, dont le créateur Klaus Schwab est le fils d'un industriel suisse collaborateur du régime hitlérien, en est un acteur. Comme Schwab s'en est vanté, le Forum a su glisser ses jeunes adeptes (Young Global Leaders) dans la plupart des gouvernements occidentaux, et nombre de jeunes politiciens issus de familles ayant été proches du nazisme ont occupé des rôles de 1er plan : ainsi Christya Freeman, vice-premier ministre du Canada de 2019 à 2024, Annalena Baerbock, leader du parti des "verts" et ministre des affaires étrangères (2021-25) et Friedrich Merz, chancelier actuel d'Allemagne, ou Kaja Kallas, première ministre de l'Estonie de 2021 à 2024 et actuelle haute responsable de l'Union européenne pour les affaires étrangères et de sécurité.

En sus de cette "lignée nazi", la Russophobie est également issue de relations de proximité difficiles : pour les pays baltes, après deux décennies d'indépendance depuis 1920, le retour dans le giron soviétique en 1940 a été difficile ; pour la Finlande, russe pendant un siècle jusqu'à la révolution bolchevique, et alliée de l'Allemagne, y compris pour le siège de Léningrad (2 millions de morts soviétiques), la guerre perdue contre la Russie se solde juste par une neutralité forcée (traité URSS-Finlande de 1948) qui n'empêche pas une économie de type occidental et d'importantes relations économiques avec l'URSS, puis la Russie. Estonie et Finlande ferment leur frontière avec la Russie en 2023, se privant d'un débouché fondamental de leur économie et d'un approvisionnement énergétique avantageux : leur économie périclite (plus de 10% de chômage en Finlande, dont 21% pour les jeunes. Autre pays à relation difficile avec la Russie, la Pologne ; sa particularité est d'ajouter à des relations difficiles avec la Russie des relations devenant brulantes avec l'Ukraine : en cause, le massacre à Volhynie durant la Seconde Guerre mondiale de milliers de polonais par des Ukrainiens aujourd'hui glorifiés par le régime de Kiev, et une forte concurrence agricole !

Quels pays échappent à la Russophobie ? Une bonne part de l'Europe de l'Est (Hongrie, Slovaquie, Bulgarie...), sensible à l'approvisionnement russe en hydrocarbures et de l'Europe du Sud (Espagne, Portugal, Italie). Dans la lignée du gaullisme, et de ses intérêts économiques, la France pourrait bien se garder de la Russophobie ; mais son président préfère sans véritable raison stratégique s'aligner sur l'Allemagne et l'Europe du Nord - Est-ce étonnant de la part d'un Macron qui aspirerait à devenir le leader d'une Europe fédérale ?

Sources :

Jeffrey Sachs, la russophobie :  consortiumnews.com
Nikko Kreiner, 18 janvier 2026 :  open.substack.com analyse en 3 épisodes fondée sur 3 livres : Tragedy & Hope de Carroll Quigley, Conjuring Hitler, How Britain and America made the third Reich de Preparata, Two world wars and Hitler de McGregor et O'Dowd
Opération Unthinkable - Wikipédia
Réseau Voltaire, 20 août 2001, " Stay-behind : les réseaux d'ingérence américains", par Thierry Meyssan
Le Diplomate, 7 avril 2025, " Dislocation de la Russie : vers une nouvelle Europe ?"
Vidéo Khodorkovsky sur son "protecteur" Jacob Rothschild :  "Le protecteur, c'était Lord Jacob Rothschild" : I Uncensored FD |VK
Canada - Freeman, 30 septembre 2023, " The Coincidences Behind Canada's Nazi-Honoring Debacle Are Deeply Unsettling"
29 avril 2026, " Finlande : Comment la russophobie détruit un pays" - Réseau International

source :  France Soir

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