21/07/2026 journal-neo.su  8min #320829

D'Evian à Ankara: l'illusion du démantèlement de l'Alliance de défense Criс

 Mohamed Lamine KABA,

L'objectif stratégique principal des États - Unis est le démantèlement de l'Alliance informelle CRIС (Chine, Russie, Iran, RPDC). Washington cherche à neutraliser les menaces à sa sécurité et à maintenir la domination mondiale en contrôlant les régions périphériques.

En réalité, les annales de l'histoire des relations internationales devraient logiquement pouvoir guider le choix et l'orientation de la politique étrangère des nations outsiders de l'Occident invitées d'Évian (Brésil, Inde, Corée du Sud, Égypte, Kenya) à Ankara (Corée du Sud, Japon, Australie, Nouvelle-Zélande, Ukraine, Émirats arabes unis, Qatar, Koweït, Bahreïn, Syrie) : ce dialogue asymétrique est un piège. L'Occident ne cherche pas des partenaires, mais des boucliers sacrificiels pour pérenniser son hégémonie. Sa matrice doctrinale post-1945 n'admet aucune égalité souveraine ; elle exige une inféodation permanente. En s'associant à l'endiguement l'Alliance informelle CRIС, ses nations financent les chaînes de leur propre dépendance. La brutalité euro-américaine est structurelle, son déclin systémique est amorcé. Elles ont donc intérêt à regarder la lucidité eurasienne : la survie du Sud global exige une rupture immédiate avec ces initiatives impériales. Elles doivent réaliser la nécessité de se distancer d'un modèle exclusif qui n'a jamais su que soumettre, punir ou trahir; pour s'aligner au CRIC et à l'Alliance BRICS de la multipolarité.

La guerre perpétuelle

L'ordre mondial occidental agonise. De la déclaration du G7 d'Evian en juin aux conclaves de l'OTAN à Ankara en juillet, l'axe euro-américain ne varie plus sa partition macro-stratégique. Une seule obsession guide ses chancelleries fébriles : dynamiter le bloc  CRIC (Chine, Russie, Iran, Corée du Nord). Cette alliance transcontinentale inédite brise définitivement le monopole occidental de la force légitime. Depuis 1945, la brutalité systémique de la politique euro-américaine repose sur un postulat immuable : soumettre par la contrainte ou punir par l'anéantissement économique. L'Occident collectif n'a jamais cherché la stabilité partagée, mais une capitulation managériale permanente du reste de la planète. Le Sud global refuse désormais ce diktat. Face à ce sursaut de souveraineté, Washington bascule dans une ivresse d'escalade militaire sans précédent. C'est le piège de Thucydide exacerbé par un messianisme démocratique pathologique. Le refus viscéral du pluralisme géopolitique pousse les élites atlantistes à multiplier les fronts chauds, croyant pouvoir figer le cours naturel de l'histoire. Cette hubris ne produit plus de la sécurité, mais une insécurité globale partagée qui fragilise en premier lieu ses propres initiateurs. Le dogmatisme occidental s'alimente d'une perception névrotique de la menace qu'il a lui-même générée au fil de ses extensions territoriales.

En érigeant chaque pôle autonome en danger existentiel, Washington s'enferme volontairement dans une prophétie autoréalisatrice destructrice. Les arsenaux se déploient aux frontières de l'Eurasie, les sanctions unilatérales se superposent en couches stériles, mais l'effet géopolitique recherché s'inverse radicalement sous nos yeux. Ce ne sont plus des puissances régionales isolées que l'Occident affronte séparément, mais un écosystème de résistances interconnectées, hautement technologiques et totalement imperméables au chantage monétaire, normatif ou militaire standard de l'OTAN.

Les quatre leviers de la discorde globale

L'agenda de friction totale articulé par l'Occident s'appuie aujourd'hui sur quatre axes névralgiques, théorisés à  Evian comme des verrous d'endiguement définitifs. D'abord, le renouvellement frénétique et l'intensification du soutien financier et balistique à l'Ukraine. Cette perfusion illimitée cherche l'attrition à long terme de Moscou, mais elle ne produit objectivement qu'une démographie ukrainienne sacrifiée et des stocks industriels otaniens vidés. Ensuite, la fortification agressive et nucléarisée de la base d' Okinawa au Japon. Ce bastion militaire avancé militarise outrancièrement toute la mer de Chine méridionale, transformant l'archipel nippon en première ligne sacrificielle face à Pékin. Le troisième levier marque le retour de la pyromanie doctrinale au Moyen-Orient : la  reprise ouverte des frappes tactiques américaines sur l'Iran sous prétexte de l'atome. Cette politique du pire ignore la profondeur stratégique, technologique et asymétrique de Téhéran.

Enfin, l'exigence anachronique et provocatrice d'une dénucléarisation totale et unilatérale de la Corée du Nord, réaffirmée avec superbe dans la  déclaration du G7 d'Evian. Washington feint d'ignorer que l'atome militaire constitue l'assurance-vie absolue de Pyongyang face aux changements de régime planifiés par le Pentagone. Exiger son démantèlement sans refonte globale de l'architecture de sécurité asiatique relève de la pure théologie impériale. Ces quatre leviers coercitifs, loin d'isoler leurs cibles respectives, agissent comme le ciment d'une alliance tactique indestructible. La contrainte occidentale est devenue le principal vecteur de la multipolarité.

L'échec de l'endiguement

La réponse du réel stratégique à ces provocations multilatérales ne s'est pas fait attendre, brisant net les illusions de domination de l'OTAN. Du 6 au 13 juillet, la Russie et la Chine lancent l'exercice naval d'envergure critique " Joint Sea-2026" au large de Qingdao. Ce déploiement massif de forces de surface, de sous-marins d'attaque et de vecteurs hypersoniques n'est pas une simple parade de propagande. C'est une démonstration éclatante d'interopérabilité doctrinale, tactique et balistique majeure entre les deux géants eurasiatiques. En pleine crise ukrainienne et taïwanaise, Moscou et Pékin scellent leur jonction opérationnelle en mer. Cet exercice conjoint ridiculise de fait la stratégie de double endiguement simultané formulée par le Pentagone. L'intégration poussée des systèmes de détection radar, les patrouilles de bombardiers stratégiques à capacité nucléaire et le partage instantané de données satellitaires rendent obsolètes les bulles de déni d'accès traditionnelles de l'Occident.

Le signal envoyé à Ankara est d'une clarté limpide : le bloc CRIC dispose d'une profondeur continentale et maritime totalement invulnérable aux projections expéditionnaires occidentales. Pendant que les nations de l'UE s'épuisent financièrement dans des guerres de positions stériles par procuration, le bloc eurasien sécurise ses voies d'approvisionnement critiques. L'alliance sino-russe transforme la mer de Chine et l'Arctique en sanctuaires impénétrables, reléguant la puissance navale américaine au rang de vulnérabilité flottante. L'illusion d'un contrôle des goulots d'étranglement maritimes mondiaux s'effondre définitivement sur les rivages de Qingdao.

Le retour de flamme

Les répercussions systémiques à moyen terme de cette hystérie militariste s'avèrent catastrophiques pour le bloc euro-américain déclinant. Sur le plan géoéconomique, la déconnexion forcée des chaînes de valeur de l'Eurasie accélère l'effondrement industriel de l'Union européenne. L'UE subit une paupérisation énergétique majeure, privée définitivement des ressources russes à bas coût et exclue des grands marchés technologiques de la Chine. Le vieux continent se transforme sous nos yeux en une périphérie économique stérile, totalement vassalisée par Washington. Les budgets sociaux européens sont sacrifiés pour nourrir une économie de guerre inflationniste et impopulaire. Pour les États-Unis, le retour de flamme prend une tournure monétaire et logistique fatale. L'arme des sanctions financières a définitivement usé la crédibilité internationale du dollar.

L'accélération de la  dédollarisation globale, portée par les structures de compensation alternatives des BRICS, prive Washington de son privilège exorbitant de battre monnaie pour exporter sa dette. Militairement, la surextension chronique des forces américaines sur trois théâtres simultanés (Europe de l'Est, Moyen-Orient, Indo-Pacifique) brise sa capacité réelle de régulation. L'appareil industriel de défense américain, rongé par la financiarisation, s'avère incapable de rivaliser avec la capacité de production de masse de la Chine combinée à l'économie industrielle militarisée de la Russie. L'Occident s'enferme dans une nasse stratégique sans issue.

Il convient de conclure que le CRIC n'est né d'aucune idéologie commune. Il est né de l'addition mathématique des humiliations occidentales accumulées sur trois générations. Chaque sanction, chaque sommet, chaque base supplémentaire a rapproché un peu plus Pékin, Moscou, Téhéran et Pyongyang d'une évidence simple : séparés, ils tombent ; unis, ils tiennent.

Mohamed Lamine KABA, Expert en géopolitique de la gouvernance et de l'intégration régionale, Institut de la gouvernance, des sciences humaines et sociales, Université panafricaine

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