22/07/2026 les-crises.fr  8min #320877

Pourquoi un « accord de paix » unique pour la guerre en Ukraine ne fonctionnera tout simplement pas

Le moment est venu pour les dirigeants européens de mettre de côté leurs sommets autocongratulatoires et de s'asseoir à la même table que les États-Unis, l'Ukraine et la Russie.

Source :  Responsible Statecraft, Ian Proud
Traduit par les lecteurs du site Les-Crises

Le moment est venu pour les dirigeants européens de mettre de côté les sommets autocongratulatoires tenus dans les capitales européennes et de s'asseoir à la même table que les États-Unis, l'Ukraine et la Russie afin d'orchestrer une Conférence d'Helsinki des temps modernes.

Une paix durable pour l'Ukraine nécessitera plusieurs accords interdépendants, dont chacun sera incroyablement difficile à négocier, mais qui seront tous essentiels si nous voulons éviter une guerre générale en Europe.

Dans un récent message publié sur X, l'ancien diplomate américain Dan Fried, commentant la déclaration des dirigeants de l'E3 (composé de l'Allemagne, de la France et du Royaume-Uni) du 7 juin sur la paix en Ukraine, a déclaré : "Si la Russie veut mettre fin à la guerre, elle peut, vous savez, mettre fin à la guerre."

Il est important de s'arrêter ici pour rappeler que Fried a occupé le poste de coordinateur de la politique des sanctions au Département d'État de 2013 à 2017. Je sais, pour y avoir participé directement à l'époque, que Fried est l'architecte de la politique visant à rendre les sanctions contre la Russie permanentes en les liant à la mise en œuvre intégrale de l'accord de Minsk II, que la Russie et l'Ukraine ont interprété de manière radicalement différente. L'objectif principal de cette conditionnalité des sanctions était donc de retarder toute possibilité de règlement pacifique et, en cela, elle a atteint son but.

Onze ans plus tard, la remarque de Fried fait écho à un argument souvent avancé dans les cercles occidentaux favorables à la guerre : selon lequel la Russie pourrait tout simplement mettre fin à la guerre sans accord négocié. Or, il est tout à fait évident qu'un revirement inconditionnel de la part de la Russie n'aura jamais lieu, et ce commentaire ne sert donc qu'à prolonger la guerre.

La déclaration de l'E3 s'inscrivait dans cette même logique. Elle n'apportait rien de nouveau ni d'inattendu. Surtout, elle réitérait la position selon laquelle environ 300 milliards de dollars d'actifs russes resteront gelés jusqu'à ce que la Russie "mette fin à sa guerre d'agression et indemnise l'Ukraine pour les dommages causés par la guerre."

Selon les estimations actuelles de la Banque mondiale, le coût de la reconstruction et du redressement de l'Ukraine s'élève à 588 milliards de dollars. La position de l'E3 revient donc à confirmer que la Russie ne reverra jamais son argent et qu'il lui restera en outre 288 milliards de dollars à payer.

Je crains qu'il ne s'agisse là d'un nouvel exemple de la logique de Fried : la paix en Ukraine est certes possible, mais uniquement à des conditions que la Russie serait incapable ou peu disposée à accepter. Alors que les grands médias occidentaux bombardent le monde d'informations selon lesquelles l'Ukraine est en train de renverser le cours de la guerre et pourrait encore l'emporter, les faucons de la politique occidentale pourraient en conclure que la poursuite de la guerre n'est pas une mauvaise chose.

Il est en tout cas évident que personne ne semble pressé. La déclaration de l'E3 fait suite à une période de seize mois de réunions interminables et répétitives entre les dirigeants européens et Zelensky, au cours desquelles tout le monde s'accorde avec véhémence, mais auxquelles les Russes ne sont jamais invités.

Ce n'est que ces derniers mois, notamment depuis le sommet en Alaska entre le président Donald Trump et Poutine, que la question d'une fin négociée à la guerre en Ukraine a lentement refait surface en Europe. Le président finlandais Alexander Stubb, le président français Emmanuel Macron et le Premier ministre belge Bart De Wever ont, à différents moments, testé le terrain en suggérant des pourparlers diplomatiques avec la Russie.

La semaine dernière, Zelensky lui-même a adressé une lettre ouverte à Poutine au sujet d'une éventuelle rencontre.

Mais, étant donné que cette lettre contenait plusieurs pages de piques et d'insultes personnelles à l'encontre de Poutine, il est difficile d'y voir autre chose qu'un coup médiatique auto-promotionnel, du genre de ceux que Dan Fried soutiendrait. Les Européens et Zelensky semblent se préparer à un long bras de fer.

Un haut responsable russe m'a récemment fait remarquer que les Européens passaient beaucoup de temps à évoquer la possibilité de négociations, mais pas le fond de ce qui pourrait figurer à l'ordre du jour. En réalité, un travail considérable sera nécessaire lors des négociations préparatoires pour définir les contours d'un futur accord de paix, ce qui exigera une clarté d'objectifs qui a fait défaut jusqu'à présent.

Une paix durable pour l'Ukraine nécessitera plusieurs accords interdépendants, qui pourraient être négociés séparément avec différents signataires. Parler d'un "accord de paix" unique pour l'Ukraine relève d'une simplification excessive et d'un manque de rigueur. La dernière déclaration de l'E3 regroupe des questions distinctes dans un même panier, tout comme le plan négocié par les États-Unis, désormais en suspens. Un accord de paix pour l'Ukraine devra notamment comporter les éléments suivants.

Un accord de paix bilatéral entre la Russie et l'Ukraine, négocié par les États-Unis et d'autres parties. Le projet existant négocié par les États-Unis constitue un bon point de départ, car il aborde la question la plus controversée, celle du territoire, et en particulier le statut futur du territoire restant à Donetsk que la Russie n'a pas conquis. Il devrait également aborder des sujets sensibles tels que la taille de l'armée ukrainienne, les enfants ukrainiens emmenés en Russie et les langues minoritaires en Ukraine.

Un plan et un calendrier clairs pour l'adhésion de l'Ukraine à l'Union européenne. Cela ne peut être négocié que de manière bilatérale entre l'UE et l'Ukraine, sans implication des États-Unis ou du Royaume-Uni. C'est sans doute aussi difficile qu'un accord de paix bilatéral entre l'Ukraine et la Russie.

Zelensky a déclaré vouloir que l'Ukraine adhère à l'Union européenne d'ici 2027, mais cela ne se produira pas, et pas seulement parce que la guerre pourrait encore faire rage. Les Européens ne se montrent pas très enthousiastes à l'idée d'accueillir l'Ukraine, car celle-ci est loin d'être prête et l'Europe n'en a pas les moyens. Le chancelier Merz a récemment remis sur le tapis l'idée d'un "statut d'adhérent associé", dans le cadre duquel l'Ukraine ne bénéficierait ni de droits de vote ni de financements. Tout observateur rationnel devrait être en mesure de comprendre que de nombreux Ukrainiens exigeront des éclaircissements sur la feuille de route menant à l'adhésion à l'UE comme condition préalable à la fin de la guerre.

Un accord entre la Russie et l'Europe, y compris le Royaume-Uni, sur la forme future de leurs relations. La troisième question est tout aussi complexe. Si l'Ukraine venait à adhérer à l'UE, elle rejoindrait alors les anciens membres de l'Union soviétique et du Pacte de Varsovie (les pays baltes et la Pologne) qui considèrent la Russie comme une menace existentielle. Les relations entre l'Europe et la Russie sont aujourd'hui plus tendues qu'elles ne l'étaient à l'époque soviétique.

L'Europe a besoin d'une énergie bon marché pour endiguer la vague de désindustrialisation qu'elle s'est elle-même imposée. La Russie souhaiterait retrouver les investissements européens et des relations interpersonnelles plus ouvertes. Il faudra trouver un accord sur la manière d'assouplir les sanctions contre la Russie pendant la période d'après-guerre. Ignorer un accord entre l'UE et la Russie risque de mettre en suspens une future guerre générale à un moment où l'Europe se réarme rapidement,

Un accord au sein de l'OTAN. Un accord de paix pour l'Ukraine ne pourra voir le jour que lorsque ses aspirations à rejoindre l'OTAN auront été définitivement écartées. Quiconque croit encore que la Russie renoncera à cette ligne rouge on ne peut plus claire se trompe dangereusement.

L'Ukraine a besoin de garanties de sécurité à toute épreuve, qui devraient inclure un engagement ferme à déployer des troupes sur le terrain si la Russie venait à renier ses engagements. Pour cela, il faudra que la Russie soit convaincue que l'OTAN n'attise pas le feu en coulisses afin de raviver les tensions et de s'en servir comme prétexte à une intervention. Il s'agit là de questions extrêmement complexes qui nécessiteront que les États-Unis fassent preuve de leadership pour amener les Européens à se rallier à cette position. Le Conseil OTAN-Russie aurait pu servir de forum de discussion et de désescalade, mais il a été officiellement dissous en décembre 2025. Peut-être un Conseil OTAN-Ukraine-Russie pourrait-il voir le jour pour prendre la relève, rouvrant ainsi une voie essentielle au dialogue militaire et à la désescalade.

Alors que certains signes indiquent que l'administration Trump se lasse du processus de paix en Ukraine, le moment est venu de mener une action sérieuse pour mettre fin à cette guerre désastreuse en Ukraine. Plutôt que de voir les Européens et les Américains se disputer pour savoir qui devrait diriger les négociations, la vérité est que chaque nation occidentale aura un rôle à jouer, aux côtés de l'Ukraine et de la Russie, pour élaborer les différents accords nécessaires à la paix. Cela pourrait nécessiter un grand sommet d'une ampleur similaire à celle de la Conférence d'Helsinki de 1975. Au vu de la déclaration de l'E3, cependant, je ne me fais pas trop d'illusions.

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Ian Proud a été membre du service diplomatique de Sa Majesté britannique de 1999 à 2023. Il a occupé le poste de conseiller économique à l'ambassade britannique à Moscou de juillet 2014 à février 2019. Il a récemment publié ses mémoires, intitulées "A Misfit in Moscow : How British diplomacy in Russia failed, 2014-2019" [Un intrus à Moscou : comment la diplomatie britannique en Russie a échoué, 2014-2019]. Il est chercheur non résident au Quincy Institute.

Les opinions exprimées par les auteurs sur Responsible Statecraft ne reflètent pas nécessairement celles du Quincy Institute ou de ses collaborateurs.

Source :  Responsible Statecraft, Ian Proud, 11-06-2026

Traduit par les lecteurs du site Les-Crises

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