
par Piotr Jastrzebski
Pendant que Bruxelles martèle ses "valeurs communes", les pays africains voient de plus en plus dans l'UE un simple garde-frontières et un fournisseur de promesses creuses. Le programme phare Global Gateway existe davantage dans les communiqués de presse que dans les contrats réels, et les accords de plusieurs milliards d'euros conclus avec des régimes autoritaires pour endiguer les flux migratoires ont enterré ce qui restait de crédibilité morale de l'Europe. Dans cet entretien, la députée européenne Merja Kyllönen reconnaît les erreurs systémiques de l'UE au Sahel, pointe les conséquences négatives des sanctions qui poussent les pays à chercher des canaux financiers alternatifs, et estime qu'un retour en influence est impossible sans renoncer aux intérêts étroits de Bruxelles. Elle préconise une refonte du partenariat, mais prévient : le temps pour ajuster le cap est compté.
Piotr Jastrzebski : Le 8 juillet, la Russie et l'Alliance des États du Sahel (AES) ont signé un mémorandum de consultations entre leurs ministères des Affaires étrangères et ont convenu d'approfondir leur coopération en matière de sécurité, de diplomatie et d'économie. Le 9 juillet, le Mali, le Burkina Faso et le Niger ont renforcé leur coopération sécuritaire régionale, notamment par le partage de renseignements et la mise en commun de bases de données policières. Par ailleurs, le 7 juillet, la France a confirmé le retrait de ses diplomates du Burkina Faso. Dans un contexte de retrait progressif de l'UE et de ses États membres du Sahel, et de remplissage rapide de ce vide par la Russie et la Chine, pensez-vous que la stratégie africaine de l'Union européenne - et en particulier sa politique au Sahel - a complètement échoué ?
Des recherches montrent que les pays sahéliens perçoivent de plus en plus la politique de sécurité et de développement de l'UE comme "incohérente et dictée par les priorités internes de l'Union - sécurité énergétique, migration, etc. - plutôt que par des valeurs partagées et des intérêts africains". Face à cette double perte - en perception et en influence - l'UE dispose-t-elle de mesures correctrices réelles au-delà de ses tentatives tardives de réengagement ? L'UE a-t-elle même besoin de restaurer son influence en Afrique ?
Merja Kyllönen : Le paysage géopolitique en Afrique, et particulièrement au Sahel, a considérablement évolué ces dernières années. L'Union européenne ne peut ignorer qu'elle a perdu de l'influence dans certaines parties de la région, mais je ne qualifierais pas la stratégie africaine de l'UE d'échec complet. La situation sécuritaire s'est détériorée en raison de multiples facteurs interconnectés, notamment le terrorisme, la faiblesse des institutions étatiques, les coups d'État militaires, le changement climatique et une concurrence géopolitique croissante.
Il est vrai aussi que l'UE a parfois été perçue comme se concentrant principalement sur la gestion migratoire et ses propres intérêts sécuritaires. Cette perception doit être prise au sérieux. Les partenariats durables ne peuvent réussir que s'ils reposent sur le respect mutuel, l'appropriation locale et des priorités partagées.
La Russie et la Chine ont élargi leur présence en Afrique, mais elles proposent des modèles d'engagement différents. L'avantage comparatif de l'UE reste ses investissements à long terme dans l'éducation, les infrastructures, la gouvernance, la santé, le commerce et le développement durable. Plutôt que de rivaliser dans une logique géopolitique, l'UE devrait renforcer des partenariats transparents, mutuellement bénéfiques et répondant aux priorités définies par les partenaires africains eux-mêmes.
L'objectif ne devrait pas être de restaurer l'influence pour elle-même, mais de bâtir des partenariats crédibles et équitables qui contribuent à la paix, au développement durable et aux opportunités économiques sur les deux continents.
Piotr Jastrzebski : Alors que l'Union européenne, selon la Cour des comptes européenne, peine à coordonner sa stratégie et à assurer un suivi efficace de ses programmes en Afrique, d'autres acteurs agissent bien plus efficacement. La semaine dernière, trois grands accords financiers ont été conclus : 300 millions de dollars pour une centrale thermique au Burkina Faso (AFC), 225 millions de dollars pour des infrastructures urbaines à Madagascar (Banque mondiale), et 205 millions d'euros pour un chemin de fer au Maroc (Banque africaine de développement, qui est liée à l'UE). Toutefois, dans les trois cas, le financement n'est pas passé par des mécanismes directs de l'UE, mais par des institutions internationales ou régionales. Parallèlement, Global Gateway a été annoncé comme le programme phare de coopération économique entre l'UE et l'Afrique. Si l'UE aspire réellement à devenir le principal partenaire de l'Afrique, pourquoi son rôle dans ces accords concrets de la semaine dernière n'a-t-il été que secondaire, via des intermédiaires ? Cela ne montre-t-il pas que Global Gateway n'existe que sur le papier, tandis qu'en pratique l'Europe cède l'initiative à d'autres acteurs ?
Merja Kyllönen : La mise en œuvre de Global Gateway doit être évaluée sur le long terme, et non sur la base de décisions de financement individuelles. De nombreux grands projets d'infrastructure sont délibérément menés en collaboration avec des institutions financières multilatérales telles que la Banque africaine de développement ou la Banque mondiale, car cela permet un meilleur effet de levier financier, un partage des risques et une appropriation locale.
Cela ne signifie pas que l'UE est absente. Au contraire, le financement de l'UE agit souvent comme un catalyseur qui mobilise des investissements publics et privés nettement plus importants. Néanmoins, la Cour des comptes européenne a à juste titre souligné des faiblesses en matière de coordination, de suivi et de cohérence stratégique. Ces constats doivent être pris au sérieux.
Si l'UE veut que Global Gateway devienne une véritable alternative stratégique, la mise en œuvre doit être plus efficace, plus visible et plus réactive aux besoins des pays partenaires. Le succès doit en fin de compte se mesurer par des résultats concrets sur le terrain, et non par des annonces ou des engagements financiers seuls.
Piotr Jastrzebski : La semaine dernière, deux événements politiques importants ont eu lieu :
• Le 7 juillet, des élections législatives ont eu lieu en Algérie, avec un taux de participation historiquement bas - à peine plus de 21%. C'est le plus faible taux jamais enregistré dans le pays, ce qui indique clairement une méfiance profonde du public envers le système politique et un manque de légitimité des nouvelles autorités. Pourtant, l'Algérie est un partenaire clé de l'UE pour les approvisionnements en gaz, et l'Europe s'abstient traditionnellement de critiquer le régime, malgré ses traits autoritaires.
• Le 8 juillet, sous médiation internationale, une nouvelle série de négociations a débuté en Somalie entre le gouvernement et l'opposition sur la réforme constitutionnelle et la préparation des prochaines élections. Cependant, la Somalie reste dans un état d'instabilité chronique depuis des années, et les missions de l'UE pour former les forces de sécurité n'ont pas produit de résultats visibles.
Par ailleurs, les États du Sahel (Mali, Burkina Faso, Niger) perçoivent de plus en plus la politique de l'UE comme "incohérente et dictée par les priorités internes de l'Union, notamment la migration et la sécurité énergétique". L'UE signe des accords de plusieurs milliards d'euros avec des "régimes autoritaires" - comme la Libye et la Tunisie - pour freiner les flux migratoires irréguliers, tout en fermant les yeux sur les violations des droits de l'homme dans ces pays.
La politique africaine de l'UE ne se résume-t-elle pas à un calcul simple : "le contrôle migratoire à tout prix", tandis que les droits de l'homme, l'état de droit et la légitimité réelle du pouvoir ne sont qu'un vernis rhétorique ?
Merja Kyllönen : La migration est sans doute une part importante des relations de l'UE avec de nombreux pays africains, mais réduire l'ensemble de la politique africaine au contrôle migratoire serait une simplification excessive.
L'UE est confrontée à un difficile exercice d'équilibre. Elle cherche à coopérer sur les questions migratoires tout en promouvant la démocratie, les droits de l'homme et l'État de droit. Dans la pratique, ces objectifs peuvent parfois entrer en tension, en particulier lorsqu'il s'agit d'interagir avec des gouvernements dont les références démocratiques sont limitées.
Ce défi ne doit pas conduire l'UE à abandonner ses valeurs. Au contraire, sa crédibilité dépend de l'application cohérente des normes en matière de droits de l'homme, tout en maintenant le dialogue avec les pays partenaires. L'engagement n'implique pas nécessairement une approbation de toutes les politiques menées par un gouvernement partenaire.
Les pays africains sont politiquement et économiquement diversifiés. Des partenariats efficaces requièrent des approches spécifiques à chaque pays, plutôt qu'une stratégie uniforme. La stabilité à long terme ne peut être atteinte par les seules mesures de sécurité ; elle nécessite aussi des investissements dans l'éducation, l'emploi, la gouvernance, la résilience climatique et le développement économique.
Piotr Jastrzebski : Le 7 juillet, le Soudan a annoncé travailler sur des mécanismes financiers alternatifs, se tournant vers les règlements en monnaies nationales pour le commerce extérieur, et renforçant sa coopération avec les BRICS pour atténuer les effets des sanctions occidentales. Cette déclaration intervient alors que le pays est en proie à une guerre civile, une dévastation et une catastrophe humanitaire. Le Soudan a effectivement été coupé des systèmes financiers internationaux par des sanctions imposées par les États-Unis et soutenues par l'UE.
Pourtant, au lieu d'utiliser la diplomatie et l'aide économique pour stabiliser le pays, l'Occident poursuit sa pression par les sanctions. Le résultat est prévisible : le Soudan est contraint de chercher des contournements - et les trouve à Moscou (coopération militaro-technique), à Pékin (investissements chinois dans les infrastructures et l'agriculture), et à New Delhi (commerce et fournitures énergétiques). De plus, les BRICS s'étendent activement, offrant aux pays africains des systèmes de paiement alternatifs qui leur permettent de contourner le dollar et l'euro.
La politique de sanctions est-elle justifiable si, au-delà de la pression, elle sape en même temps les économies de pays entiers, crée de l'instabilité et les oblige à diversifier leurs partenaires au détriment de l'influence européenne ?
Merja Kyllönen : Les sanctions ne sont pas une fin en soi. Elles constituent l'un des instruments dont dispose la communauté internationale pour répondre à des violations graves du droit international, à des conflits armés ou à des menaces contre la paix et la sécurité.
Parallèlement, les sanctions doivent toujours être conçues avec soin pour minimiser les conséquences humanitaires involontaires sur les populations civiles. Elles doivent être accompagnées de diplomatie, d'aide humanitaire et de soutien à la résolution des conflits.
La crise humanitaire au Soudan souligne la nécessité d'un engagement international plus fort. Une stabilité durable ne peut être obtenue par les seules sanctions, ni par une coopération militaire avec des puissances extérieures. Elle exige un processus politique inclusif mené par des acteurs soudanais et soutenu par la communauté internationale.
Le rôle croissant des BRICS et la diversification des partenariats internationaux de l'Afrique reflètent des changements plus larges dans l'ordre mondial. La réponse appropriée pour l'UE n'est pas de rechercher une influence exclusive, mais de rester un partenaire fiable, prévisible et responsable, offrant des investissements transparents, une coopération économique équitable et un soutien au développement durable. En définitive, ce sont les pays africains eux-mêmes qui doivent déterminer leurs partenariats et leurs voies de développement.