24/07/2026 dav8119.substack.com  10min #321123

Le but, la méthode, et les démons

 Davy Hoyau

C'est la définition de la rationalité qui a changé.

L'objectivisation des buts appartient aux système fermés, mais dans un système ouvert il faut changer de stratégie.

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Le progrès en terme d'époques successives revient à une croissance en complexité. Au fur et à mesure qu'un système progresse, il dénonce ses propres prémisses. Il nécessite, et permet, d'en avoir une meilleure définition.

Ce qui est approximatif dans un système simple n'est pas grave, mais devient délétère dans un système complexe. Il ne suffit pas de donner l'impression d'en avoir la maîtrise, il faut que les résultats prouvent la pertinence des buts fixés ; ainsi que la pertinence des méthodes attachées à ces buts.

Un système fermé est celui dont on connaît les prémisses et les postulats, et on sait comment ils agissent entre eux. Ce n'est pas un mystère. Un système ouvert est un système dont les postulats et les prémisses ne peuvent être déduits, selon les termes de Gödel. Ils relèvent d'une externalité. C'est un système incomplet. Cela veut dire que n'importe quoi peut nous tomber dessus par surprise.

Et en particulier, l'imprévisible se situe exactement là où on l'attend le moins : un résultat contraire aux buts recherchés. La Nature parle un langage simple à décoder. Elle dit : "C'est à cause de cela". Du moins elle dit : "C'est le fait-même de vouloir quelque chose qui ne va pas".

Dans un système complexe, "une rationalité à courte-vue peut engendrer une aliénation collective" 1)-2_321123');" name="nh(1)">(1). D'après Samuelson 2)-4_321123');" name="nh(2)">(2), "la rationalité s'inscrit comme la somme des utilités pondérée par le taux d'escompte psychologique". Ainsi il s'agit d'abord de définir cette attente subjective de façon concrète.

Lorsqu'on détermine un but, rien ne permet d'affirmer qu'il soit rationnel. Et lorsqu'on décide d'une méthode pour parvenir à ce but, rien ne permet d'affirmer qu'elle y soit correctement connectée. Ce que cela affirme par contre, c'est que le donneur d'ordre pense être en possession de toutes les données du problème. Et surtout il prétend être capable de résoudre un problème.

La dimension psychologique est très importante. À la fois la perception des problèmes est tronquées par les méthodes connues, à la fois les méthodes choisies peuvent avoir une signification propre qui préempte sur les buts factices, et à la fois l'explosion d'inconvénients peut être dissimulée pour ne pas entacher l'autorité.

Donc en résumé il y a trois problèmes : la définition du but, la détermination de la méthode, et le fait-même de devoir déterminer un but. Toutes ces questions sont confiées à l'intuition, mais dans un système complexe les failles de raisonnement provoquent des séquelles physiques.

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Le fait-même de prétendre résoudre un problème est plus de l'ordre de l'égo que d'une réelle compréhension de la situation. L'exemple topique est de vouloir "lutter" contre l'affaissement démographique. C'est un problème pour le système capitaliste qui s'inquiète des chiffres. Trop de vieux et pas assez de business.

Il s'agit de définir comme un problème ce qui résulte de nos actions passées ; et donc de lutter contre nos propres actions sans-même s'inquiéter de les nommer ou de les chercher. C'est à ce moment-là que le système se phagocyte.

La raison pour laquelle la démographie s'affaisse résulte forcément de la logique et c'est forcément une bonne chose. On n'insulte pas la logique. Elle agit toujours pour le mieux. Considérer cela comme un problème est déjà un problème.

Ensuite il s'agit de déclarer des moyens d'y "remédier". Comment ? En forçant les gens à s'accoupler ? En industrialisant les naissances ? En trichant sur les chiffres ? C'est la même chose avec la déprime ou l'angoisse : vouloir éteindre un signal d'alarme ne résout pas le vrai problème qu'il y a au fond.

Et au fond de ces questions il y a un désir de contrôle et de puissance. Le désir de puissance est ce qui se confronte à son ombre : l'absence de puissance. Toute chose a une ombre, et les inconvénients qu'on subit aujourd'hui sont les ombres de nos actes d'hier. Ce sont des choses auxquelles on n'a pas pensé alors que c'était évident. De même qu'il est évident que perpétuer les mêmes erreurs ne réparera pas celles du passé mais les aggravera.

Cette erreur fameuse est celle qui consiste à s'attaquer aux symptômes plutôt qu'aux causes, qu'on laisse s'épanouir tranquillement. Cela ne fera qu'engendrer de nouveaux symptômes qui viendront s'ajouter aux autres. L'univers et la nature ne cessent de hurler aux humains des leçons de vie qu'ils ne veulent pas entendre, du moins pas sans avoir testé toutes les bêtises possibles, même les plus redondantes.

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Parfois ne rien faire et juste observer vaut mieux que de faire n'importe quoi. La panique et l'aliénation sont déjà là. Dans toutes nos actions dirigées par la volonté d'atteindre des buts, nous avons laissé derrière nous tout ce sur quoi notre attention ne focalisait pas. "Atteindre des buts c'est délaisser les autres" 3)-6_321123');" name="nh(3)">(3).

C'est ce que fait une maladie mentale ; elle désigne un coupable à détruire pour continuer à exister, se consolider, s'insinuer, et s'épanouir en paix.

On détruit les arbres, les animaux, les insectes, l'humain, et on s'étonne que le système-vie ne suive pas la cadence. La nature n'est pas un subalterne, un produit, un consommable. La nature n'est pas là pour satisfaire nos désirs contre-natures. Si on la considère ainsi, on se considère nous-mêmes ainsi, car on est en elle.

Traiter avec la nature revient à naviguer dans un système complexe, autopoiétique. Or on n'est pas en possession de toutes les données et encore moins conscients des interactions ou des cycles de rétroaction. Ce sont des choses qui, au contraire, méritent d'être découvertes.

On doit changer complètement notre approche des soi-disant "problèmes". Cela n'existe pas, dans la nature, un "problème". Ce qui existe ce sont les fonctionnements. Ce sont eux qu'il faut observer et comprendre, et nommer. Ce n'est pas facile car notre esprit ne cesse de projeter des présomptions comme des tangentes à chaque virage de la logique. On se trompe tout le temps, c'est cela, la constante.

Ç'en est au point que dès qu'on observe une particule cela en change la nature. Et c'est parfaitement logique qu'il en soit ainsi. Ce n'est pas "un mystère", il y a une explication prosaïque. Si vous ne la comprenez pas, ce sera un joli problème à résoudre, mais le problème n'est pas celui de la particule.

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Un système est l'adjonction d'une structure de l'information qui n'existe que dans un champ de conscience, qui permet de relier entre eux ses composants physiques. Si vous ne savez pas ce qu'est un vélo, il vous faudra un certain temps pour capter cette structure.

Et le produit d'un système est son émergence, c'est à dire une fonctionnalité nouvelle que n'ont pas ses composants pris individuellement. Cette nouvelle fonctionnalité peut à son tour s'ajouter aux autres composants pour former un nouveau système et ainsi de suite ; ce qu'on appelle la syntropie. Dans un tel système où l'information est correctement structurée, l'ajout d'un seul composant peut engendrer une explosion phénoménale de fonctionnalités.

En fait toutes les structures possibles forment autant de systèmes potentiels différents avec les mêmes composants. De cette façon la masse du plomb est l'addition de tous ses isotopes possibles.

En focalisant sur une structure, l'esprit humain priorise l'actualisation d'une potentialité. Lorsque quelqu'un donne des ordres pour résoudre un problème arbitraire selon une méthode arbitraire, ce qu'il fait en réalité lui échappe complètement : il construit les moyens de prouver sa propre erreur de raisonnement.

Le seul moyen pour minimiser son erreur est la posture basse, humble, expérimentale, et attentive aux virages de la logique. S'il ne voit pas les virages de la logique c'est qu'il est forcené.

Dans un système complexe, c'est comme un groupe de travail coopératif où il faut demander aux autres ce qu'ils en pensent. C'est pour cela qu'on a inventé la démocratie. Parce que la Raison est une chose organique.

Dans ce cadre, les idées qu'on a ne sont pas déterminée par les méthodes connues, comme si on devait les rentabiliser. Au contraire, les idées sont libres et les méthodes possibles sont une émergence nouvelle des désirs collectifs.

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L'école du Wu-Wei (无为) de la philosophie Zen prône l'agir sans effort. Elle dit que l'obstination vers un but détruit la spontanéité du geste. Avec cette spontanéité il y a la pureté de l'intention, qui détermine l'émergence finale.

Il s'agit d'être conscient du fait que la Nature travaille pour nous d'une manière qu'on ne soupçonne pas, à condition de lui indiquer ce qu'on veut, à travers nos actes, aussi maladroits soient-ils. Il n'y a pas besoin d'être un grand savant pour jouir des pouvoirs extraordinaires de la Conscience.

La Nature se met bien volontiers en action pour répondre à nos désirs, et cela d'une manière bien plus intelligente que ce dont on aurait été capables. Elle sait ce qui est bon pour elle, et donc pour nous. Elle offre à voir, à admirer, à s'imprégner et à s'inspirer de sa façon de faire les choses. Elle nous a donné la vie, après tout.

Plus on occupe d'espace de décisions et plus on lui en confisque, au risque de multiplier les erreurs, au point qu'on ne peut plus vraiment comprendre d'où vient le nouveau problème qu'on a créé.

Et surtout on peut agir sur elle, non au premier degrés, comme avec la biotechnologie (où les apprentis sorciers modifient l'ADN des organismes vivants, que la Nature s'empresse ensuite de rétablir), non comme subalterne, mais par la simple volonté portée par la posture basse et les yeux ouverts. C'est tout ce qui est demandé à l'humain.

La puissance est le résultat de nos actes par rapport à l'effort consacré. Plus on s'échine, s'obstine, s'aliène, et plus logiquement on perd en puissance. La guerre c'est l'absence totale de puissance.

Quand on passe dans le paradigme des systèmes complexes, les choses sont inversées. Ou remises à l'endroit. Et toute l'idéologie de la performance, portée par l'ère de la quantité, n'a pour seul effet que de réduire les quantités, l'abondance, et les potentiels futurs. C'est donc bien le contraire de ce qu'il faut faire, et c'est donc bien le contraire d'une performance, c'est un gaspillage (ou une ébriété comme on l'appelle parfois, par opposition à la sobriété qui est plus productive).

La question en revient au rapport au temps. Le court-terme et le long-terme. Ce qui compte, du moins ce qui est comptabilisé dans l'économie, est le court-terme, et de ce fait le long-terme est considéré comme une succession de court-termes futurs. Mais ce n'est pas de l'intelligence, or l'intelligence est un facteur de survie.

La posture basse qui consiste à activer des énergies qui ne demandent qu'à l'être, même si on ne peut que parier dessus, concerne les développements futurs, l'harmonie avec la nature, et prend le risque de se faire écraser si l'idée n'est pas porteuse d'enrichissement. Dans le système du court-terme, ce sont précisément ces idées qui gagnent, et celles qui sont porteuses de fruits pour l'avenir qui sont écrasées.

Sur le plan psychologique, la posture basse incite à penser les problèmes comme une ressource naturelle d'enrichissement spirituel. Le but d'un problème est de permettre d'acquérir les structures, les raisons de considérer pourquoi il n'en est pas un.

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Dans la mentalité américaine, perverse au possible (et par extension à toutes les cultes associés) toute situation est convertible en un piège, comme s'il avait été pensé de façon machiavélique alors que ce n'est même pas le cas. C'est une manière surfaite de se comporter comme si les problèmes n'en étaient pas. Ils pensent en termes d'opportunisme. Ils font des problèmes qu'ils sont heureux de générer, une matière première de leur désir de puissance. C'est le côté obscur de la force.

Ils mettent en pratique les principes spirituels élevés au service de la destruction comme le ferait un démon.

La fonction du démon, qui appartient à la nature, est de mettre en évidence les failles de raisonnement en les exploitant. Par essence il forge la Conscience de ce qui est moral. La pire réponse à lui apporter est d'agir contre lui. Et la pire réponse à lui apporter de son point de vue est d'agir comme lui mais en étant doté d'une volonté propre et pure, consciente et proactive avec la Nature, dont il fait partie.

Il suffit dès lors dès lors du moindre des efforts pour le détruire totalement : prononcer son nom, le nom de son fonctionnement. Cela le met à découvert pour ce qu'il est en réalité. Sa mission est finie si la leçon est acquise.

Ce n'est pas une puissance personnelle d'éteindre un démon (ou un "problème"), c'est la pression de l'univers qui l'annihile dès qu'on met le doigt dessus. Et c'est pour cela qu'il ne cesse de désigner des cibles à attaquer, ou qu'il en reste toujours un modulo qui pourra aller germer ailleurs, dans une grotte cachée.

Et dès qu'il a la parole, il promet puissance et pouvoir à celui qui voudra bien l'abriter, afin de donner à ces mots une définition amputée de ce qui peut le détruire.

Extrait du prochain livre

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