24/07/2026 journal-neo.su  7min #321177

Le Parlement européen peut-il réparer la politique chinoise défaillante de l'Europe ?

 Ricardo Martins,

Alors que les relations UE-Chine sombrent dans la défiance, le Parlement européen tente de rouvrir un canal politique avec Pékin. La vraie question est de savoir si l'Europe peut dépasser la logique de confrontation de blocs et reconnaître que l'engagement avec la Chine n'est pas une concession, mais une nécessité stratégique dans un ordre mondial en mutation.

Mission à Pékin : une tentative de réparation

La mission du Parlement européen en Chine cette semaine intervient au moment où la politique européenne vis-à-vis de Pékin est profondément divisée. Une délégation de huit membres de la commission des Affaires étrangères s'est rendue à Pékin pour tenter de sortir de l'impasse et de clarifier la future position de l'institution sur la Chine. Cette visite pèsera sur un rapport final qui a déjà révélé des fractures profondes entre groupes politiques.

Ce débat interne reflète un dilemme plus large : faut-il traiter la Chine avant tout comme un rival systémique, ou comme un partenaire complexe avec qui il faudra à la fois rivaliser et coopérer ? Certains élus plaident pour le maintien d'une ligne dure, tandis que d'autres mettent en garde contre une confrontation excessive qui risquerait de nuire aux intérêts économiques européens et de fermer l'espace diplomatique. Les Socialistes et Démocrates, par exemple, réclament une approche plus nuancée, remplaçant les descriptions caricaturales de la Chine par une analyse d'une relation "complexe et exigeante".

Ce tiraillement européen est exacerbé par le ton de plus en plus agressif adopté par une partie de la diplomatie bruxelloise. La cheffe de la diplomatie, Kaja Kallas, n'a pas hésité à comparer la Chine à un cancer, contribuant à rendre le dialogue presque impossible. L'enjeu, désormais, est de savoir si le Parlement européen saura introduire une voix plus pragmatique dans un débat trop souvent dominé par la confrontation stratégique et la logique idéologique d'un Occident arc-bouté sur son unité.

L'Europe ne doit pas ignorer les défis posés par la Chine - déséquilibres commerciaux, inquiétudes sécuritaires - mais la diplomatie ne peut reposer uniquement sur la suspicion et les déclarations martiales. Une stratégie achevée impose de reconnaître à la fois les risques et les opportunités.

Au-delà de l'idéologie : ce que la Chine peut offrir à l'Europe

Le débat européen sur la Chine se focalise trop souvent sur les vulnérabilités : dépendance aux chaînes d'approvisionnement, concurrence industrielle, rivalité géopolitique dictée par Washington. Ces préoccupations sont légitimes. Mais un prisme purement conflictuel fait oublier ce que la Chine représente pour l'avenir économique et stratégique de l'Europe.

La Chine reste le plus grand marché du monde et un acteur central dans l'industrie, la technologie et la transition verte. Elle est devenue le premier partenaire commercial de plus de 120 pays et entretient des liens majeurs avec 160 économies. À l'inverse, dans l'Union européenne, la Chine n'est le premier partenaire que de trois à cinq États membres. Pour beaucoup d'entreprises européennes, accéder au marché chinois est une nécessité vitale à l'ère du basculement du centre de gravité économique vers l'Asie. Une Europe qui veut rester compétitive ne peut pas se permettre de se détourner de la deuxième économie mondiale et du plus vaste marché intérieur.

La question n'est pas d'accepter toutes les pratiques économiques chinoises. L'Europe doit défendre ses intérêts, exiger la réciprocité et protéger ses secteurs stratégiques. Mais l'engagement donne souvent de meilleurs résultats que l'isolement. L'exemple de l'Espagne illustre cette voie alternative : Madrid plaide pour un dialogue renforcé avec Pékin, misant sur les échanges, l'investissement chinois et la correction progressive des déséquilibres.

La Chine peut aussi devenir un partenaire incontournable de l'Europe sur les grands défis mondiaux : climat, transition énergétique, développement, gouvernance de l'intelligence artificielle, réforme des institutions multilatérales. À l'heure où la confiance dans l'ordre mondial vacille, l'Europe a besoin de multiplier - et non de réduire - les canaux de dialogue avec la Chine, qui apparaît comme un acteur plus stable et fiable que les États-Unis dans le système international. Selon une enquête récente du Pew Research Center, 46 % des personnes interrogées à travers le monde ont une opinion plus positive de la Chine que des États-Unis (36 %) et accordent davantage leur confiance à Xi Jinping (31 %) qu'à Donald Trump (21 %).

L'Union européenne a longtemps défendu le multilatéralisme et le droit international. Mais le contexte géopolitique pose une question difficile : l'Europe veut-elle rester enfermée dans une mentalité de bloc occidental aux doubles standards, ou préserver son autonomie stratégique via un engagement pragmatique avec toutes les grandes puissances ?

L'imprévisibilité de la politique américaine sous Donald Trump aggrave ce dilemme. Pour beaucoup d'Européens, Washington n'est plus l'ancre stratégique automatique. Il ne s'agit pas d'abandonner l'alliance transatlantique, mais de reconnaître que l'Europe doit diversifier ses partenariats stratégiques pour exister.

Apprendre à comprendre la Chine avant de la définir comme rivale

L'un des plus grands problèmes de l'Europe face à la Chine n'est pas seulement le désaccord politique, mais aussi l'incompréhension. Trop souvent, le système chinois est analysé à travers des grilles occidentales, sans effort réel pour saisir sa logique historique, économique et institutionnelle.

Chandran Nair, auteur de Understanding China, montre que nombre de récits occidentaux passent à côté de la complexité du modèle chinois. Il ne s'agit pas de faire l'éloge de la Chine, mais de l'analyser sur la base des faits, et non des narratifs géopolitiques simplistes et prisonnières d'un monde d'autrefois.

L'ascension chinoise s'appuie sur des décennies de politique industrielle cohérente, d'investissement massif en infrastructures, de développement technologique et d'intégration aux chaînes de valeur mondiales. Cette transformation ne peut être annulée d'un simple décret politique. Selon Nair, remplacer la capacité industrielle chinoise exigerait des investissements colossaux, ce qui donne la mesure du défi pour l'Europe.

Pour l'Europe, le choix stratégique n'est donc pas entre amitié et hostilité, mais entre une politique réaliste de compétition gérée et de coopération, ou une posture idéologique qui risquerait d'appauvrir ses propres options économiques.

La mission du Parlement européen à Pékin ne résoudra pas tous les désaccords. Les droits humains, la sécurité et les litiges commerciaux resteront au cœur de la relation. Mais le dialogue n'est pas une faiblesse : c'est la condition sine qua non pour défendre les intérêts européens.

L'avenir de l'Europe dépendra de sa capacité à interagir avec le monde tel qu'il est, et non tel que les récits géopolitiques voudraient qu'il soit. La Chine est un concurrent, mais aussi le plus grand marché, un investisseur majeur, une puissance technologique et un partenaire potentiel sur les défis globaux. La vraie question, c'est si l'Europe saura reconnaître cette complexité avant que d'autres ne définissent sa place dans le nouvel ordre international.

Conclusion : Le pragmatisme comme choix stratégique pour l'Europe

Le Parlement européen a aujourd'hui l'opportunité d'ajuster un rapport déséquilibré avec la Chine. Une Europe confiante ne doit ni suivre Pékin les yeux fermés, ni s'aligner systématiquement sur Washington. Elle doit poursuivre une stratégie fondée sur ses propres intérêts, sur le dialogue, sur l'autonomie stratégique et sur une diplomatie professionnelle - bien sûr, tout cela reste un idéal à atteindre.

C'est un cliché, mais l'avenir n'appartiendra pas à ceux qui bâtissent les murs les plus hauts, mais à ceux qui savent gérer la complexité. Pour l'Europe, engager la Chine n'est pas un choix entre valeurs et pragmatisme. C'est le test de sa capacité à concilier les deux - à condition, encore, de se doter enfin d'une diplomatie à la hauteur de l'enjeu.

Ricardo Martins - docteur en sociologie, spécialisé en relations internationales et géopolitique.

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