24/07/2026 ssofidelis.substack.com  8min #321195

Le danger n'est jamais bien loin dans la « zone orange » à Gaza

Une famille parmi les décombres de sa maison de quatre étages, partiellement détruite par les bombardements israéliens dans le camp de Khan Younis, le 10 mars 2026. © Tariq Mohammad/APAimages

Par  Donya Ahmad Abu Sitta pour  The Electronic Intifada, le 23 juillet 2026

Depuis le début du génocide, je tiens un journal de mes innombrables déplacements, mais, après les dix premiers, les notes m'ont toutes semblé inutiles et répétitives.

11 octobre 2023 : Nous avons été évacués vers une école de l'ONU après que des bombardements israéliens ont frappé notre maison.

5 décembre 2023 : Nous avons été évacués vers Rafah. Un sniper se trouvait à quelques mètres de l'école de l'ONU.

13 juin 2025 : nous avons déménagé à al-Mawasi après que les forces israéliennes ont lancé une nouvelle invasion terrestre de Khan Younis. Il faisait très chaud. Impossible de trouver un moyen de transport faute de carburant.

Lors des précédents déplacements, nous avons dû quitter nos maisons et appartements loués après avoir obéi aux ordres d'évacuation, laissant parfois tout derrière nous. Mais lors du dernier déplacement, il n'y a eu ni ordre d'évacuation, ni menace immédiate : les propriétaires de l'appartement que nous louions voulaient le vendre.

Ma famille et moi avons vécu dans cet appartement à l'ouest de Khan Younis, dans les tours al-Namsawi depuis près d'un an. Depuis le balcon du cinquième étage de l'appartement, nous pouvions voir l'arrière du complexe médical Nasser, d'où nous avons assisté aux funérailles des victimes et entendu les sirènes des ambulances après chaque explosion provoquée par les bombes israéliennes.

Comme j'étais étudiante en médecine, le lieu m'arrangeait bien car je n'avais pas à parcourir de longues distances pour aller suivre les formations et ateliers organisés à Nasser, toujours bondés d'étudiants, certains d'entre nous étant même assis à deux sur une chaise.

Lors d'un atelier, nous avons appris à recoudre des plaies. Nous n'avions pas assez de kits de suture, nous les avons donc partagés, et je me suis ensuite entraînée chez moi.

La date de notre déménagement approchait, et nous n'avions toujours pas trouvé de nouveau logement.

Pendant des semaines, tous les membres de ma famille se sont mobilisés pour la recherche.

Nous avons questionné les voisins et interrogé les commerçants sur des logements potentiels. Nous avons aussi fait appel à des amis et consulté des pages Facebook.

En vain.

Finalement, nous avons décidé d'élargir nos recherches. Un ami de mon frère Hassan nous a parlé d'un logement près du  rond-point d'Abu Hmeid à Khan Younis. Les propriétaires de ce logement ont été ses voisins avant le génocide.

Il y avait toutefois un problème. La maison était située dans la soi-disant "zone orange",  adjacente à la ligne jaune de l'occupation.

La ligne orange a été tracée cette année alors qu'Israël s'efforce d'étendre la partie de Gaza qu'il contrôle entièrement. Le 29 mai, Benjamin Netanyahu, le Premier ministre israélien, a annoncé avoir  donné instruction à l'armée d'étendre son occupation directe pour couvrir 70 % du territoire de Gaza.

Tout ce qui se trouve derrière la ligne jaune - maisons, terres agricoles et tout ce qui se trouve entre les deux - nous est interdit.

Mais nous n'avions pas le choix, nous devions quitter la maison.

Nous nous sommes immédiatement mis au travail pour préparer le déménagement.

La tour de Pise

Nous avons quitté notre appartement de Khan Younis le 18 juin.

Un conducteur de charrette tirée par un âne a refusé de nous conduire, prétextant que son âne était fatigué et qu'il voulait le laisser se reposer.

Quand mon frère Karim m'a raconté ça, je me suis demandé : "Depuis quand le confort d'un âne passe-t-il avant celui d'un être humain ?"

La maison se trouve à environ 1,5 kilomètre de la ligne jaune. Depuis le seuil de notre porte, je ne peux pas voir les blocs de béton jaunes que l'occupant a installés.

Cependant, si je marchais vers le nord pendant environ un quart d'heure, je les verrais. Et en marchant vers le sud pendant à peu près la même durée, j'en verrais encore plus.

Mais marcher dans l'une ou l'autre de ces directions est dangereux.

En face de notre nouveau foyer, un bâtiment de trois étages, se trouve un petit supermarché, et un peu plus loin, une tente de prière. Partout ailleurs, on ne voit que des maisons en ruines et des tas de gravats.

Notre nouvelle maison ne ressemblait pas vraiment à une maison. Pour être plus précise, elle ressemble plutôt à un ensemble de piles de béton en grande partie recouvertes de bâches à la place des murs.

Mon frère Hassan a réparé certains murs, bien qu'ils soient encore très abîmés.

Il y avait un salon, une chambre, une cuisine, une salle de bains et un balcon plus penché que la tour de Pise. Quiconque monte dessus risque de tomber du deuxième étage directement au sol.

Mes sœurs et moi nous sommes dispersées comme des abeilles dans une ruche, chacune s'occupant de ranger une partie de la maison. Jannah et Noha ont rangé le salon, dont le toit a été à moitié détruit par la violence des bombes qui ont frappé les maisons voisines, et j'ai nettoyé la cuisine.

J'ai essuyé les rares surfaces encore présente : une étagère en bois le long d'un mur et un évier en métal, puis, au-dessus, une fenêtre donnant sur une succession de maisons démolies à perte de vue.

J'ai entendu mon frère crier : "Muhammad, Muhammad !"

Muhammad, un étudiant à l'université, est un autre habitant de l'immeuble. Il vit dans l'appartement au-dessus du nôtre.

Muhammad est passé nous voir, et Salman lui a demandé : "Sais-tu où je peux trouver de l'eau potable dans les environs ?"

Quelques minutes plus tard, Muhammad est revenu avec un bidon d'eau de 20 litres. Nous avons dû nous en contenter pendant deux jours, car le camion-citerne n'est pas venu dans le quartier ce vendredi-là.

Nous avons arrêté de nettoyer à minuit. Nous n'avions rien mangé de la journée, mais nous étions tellement fatigués que nous n'avions même pas faim.

Je me suis couchée, mais, comme j'étais préoccupée par ce nouveau logement et son emplacement dangereux, je n'ai pas fermé l'œil de la nuit.

Première nuit blanche

Cette première nuit, mon esprit a ressassé mes pires souvenirs du génocide.

Comme la fois où un sniper de l'armée d'occupation s'était posté près de notre maison dans le quartier d'al-Amal à Khan Younis, et où nous devions éviter de passer devant les fenêtres et ramper au sol.

Puis j'ai repensé à ce moment où une unité des forces spéciales a fait irruption dans le camp d'al-Shaboura à Rafah au début de l'année 2024, et où les quadricoptères survolaient à basse altitude en prenant pour cible toute personne en mouvement.

Mon esprit passait en revue tous ces scénarios, comme pour m'aider à m'y préparer. Comment vais-je réagir si quelque chose de ce genre se produit cette nuit ?

J'ai envoyé un message à ma proche amie Baraa : "J'ai l'impression qu'il y a des gens sous les décombres tout autour de moi".

Elle m'a répondu que ce n'était pas qu'une impression et qu'il y avait certainement des gens sous les décombres.

Je me suis endormie en pensant à ces pauvres gens piégés sous les gravats.

Ont-ils survécu longtemps ainsi ?

Ont-ils souffert ?

Leurs appels à l'aide sont-ils restés sans réponse ?

J'espérais qu'un jour, on pourrait les mettre en terre.

Premier bombardement

Je me suis réveillée le lendemain, soulagée que la première nuit se soit déroulée sans incident. J'ai bu du thé avec ma famille, puis je suis allée dans la cuisine pour ranger et déballer notre vaisselle.

C'était vers midi, le 19 juin.

La maison a tremblé et de la vaisselle est tombée de l'étagère. J'entendais le bruit des objets qui se brisaient, mais pas de cris.

Comme si les gens s'étaient habitués au fracas des bombardements.

Je suis allée sur le balcon avec mes frères et sœurs. À environ 200 mètres de là, un nuage de fumée blanche s'élevait au-dessus des maisons détruites.

Nous l'avons regardé monter puis se dissiper. Cela ressemblait à une frappe israélienne sur un bâtiment.

Nous sommes rentrés et avons ramassé ce qui était tombé. Nous avons passé le reste de la journée à nettoyer.

À la tombée de la nuit, nous étions tellement épuisés que nous nous sommes couchés très tôt.

Mais à peine quelques heures plus tard, nous avons été réveillés par des coups de feu. Nous avons cherché sur internet des informations sur les événements, mais en vain.

Nous étions dans une zone où les médias ne semblaient pas couvrir l'actualité.

Ma mère nous a dit de nous éloigner des fenêtres.

Quelques heures plus tard, nous avons entendu le bruit des chars, un cliquetis métallique et des grincements.

Que pouvions-nous faire ? Nous n'avions d'autre choix que de nous rendormir.

Certains d'entre nous ont réussi à s'endormir, d'autres non.

Notre premier mois

Voilà maintenant plus d'un mois que nous vivons dans cette maison.

Le camion-citerne passe deux fois par semaine.

Les gens font la queue en attendant son passage. Des tuyaux sortent alors des réservoirs du camion, et nous remplissons nos bidons.

Se procurer de l'eau potable est un calvaire absolu. Nous pompons l'eau de notre réservoir de mille litres installé sur le toit, qui nous dure environ trois ou quatre jours.

Pour le pain, nous devons aller en centre-ville car il n'y a plus de boulangerie dans le quartier.

S'adapter à ce nouveau logement n'a pas été facile.

La connexion internet est instable dans le quartier, et nous continuons à réparer les dégâts dans la maison, car elle ne dispose ni d'eau ni d'un système d'assainissement adéquats. La dernière amélioration en date a consisté à isoler mes frères du salon principal avec un rideau en nylon.

Des quadricoptères survolent le quartier tous les jours, matin et soir, pour filmer et surveiller la zone.

Pourtant, je me sens désormais plus en sécurité ici, même si, en matière de sûreté, plus rien n'est vraiment sûr à Gaza.

Traduit par  Spirit of Free Speech

* Donya Ahmad Abu Sitta est une écrivaine de Gaza.

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