28/07/2026 ssofidelis.substack.com  8min #321574

Fin de l'histoire

Par Alastair Crooke, le 28 juillet 2026

Les États-Unis vont devoir capituler, faisant de l'Iran une superpuissance régionale.

Vendredi soir, Trump a ordonné à l'armée américaine de ne pas poursuivre ses frappes contre l'Iran, bien qu'il ait approuvé plus tôt une "attaque massive ouvrant les portes de l'enfer" à Téhéran.

Les États-Unis ont désormais  appeléà un nouveau cessez-le-feu temporaire avec l'Iran. Ils cherchent à revenir au protocole d'accord (MoU) suspendu et souhaitent inclure le Yémen dans les négociations, Trump cherchant à faire d'AnsarAllah une partie prenante aux négociations.

De toute évidence, Trump est en colère et  craint que la guerre ne ruine sa présidence (et son héritage). L'Iran a catégoriquement rejeté toutes les négociations cette semaine et a confirmé ne pas vouloir engager de pourparlers en aucune circonstance. Pourquoi l'Iran laisserait-il aux États-Unis le temps de se regrouper et de se réarmer avant de lancer une nouvelle série de frappes alors que les États-Unis sont "au pied du mur" ?

Revenir au protocole d'accord dont Trump a maintes fois sapé la crédibilité ? C'est peu probable.

Will Schryver  note que des rumeurs circulent selon lesquelles le Pentagone ferait pression sur Trump  pour qu'il mette fin à la guerre avec l'Iran, car les États-Unis ont pratiquement épuisé leurs stocks d'intercepteurs de défense aérienne et de missiles de frappe à longue portée. Les principaux conseillers du président s'inquiètent aussi de la perspective d'une guerre généralisée au Moyen-Orient, de perdre des alliés clés du Golfe vulnérables aux attaques iraniennes, et de la crise énergétique à venir.

"Peu de membres, voire aucun du cercle restreint de M. Trump ne pensent que le plan d'escalade était judicieux, ont déclaré deux personnes proches du dossier",  rapporte le New York Times.

Il semble aussi que des magouilles autour des réserves exactes de carburant aux États-Unis aient joué un rôle dans le revirement de Trump. Larry Johnson  rapporte que -

"[Une] note préparée par Karl Miller explique à quel point les opérations secrètes d'approvisionnement et d'exportation de carburant menées par l'armée américaine épuisent les réserves nationales de diesel et de kérosène, en particulier à un moment où les stocks nationaux sont déjà à un niveau critique".

En substance, Miller affirme que -

"une grande partie de ces exportations (secrètes) de carburant transite par des canaux opaques tels que la plate-forme de transbordement de Rotterdam, où la destination finale - militaire ou étrangère - n'est pas rendue publique, exposant ainsi l'économie américaine à des risques de pénurie - tandis que les opérations militaires et étrangères - 'notamment celles d'Israël' - bénéficient d'un accès prioritaire".

Ce rapport de Miller semble être lié aux manipulations manifestes des indices de référence pétroliers par les autorités américaines, destinées à convaincre les marchés que la vente d'urgence en cours de 172 millions de barils issus de la SPR (Réserve stratégique de pétrole) pour contrer les chocs d'approvisionnement liés au conflit avec l'Iran, ne présente aucun risque de pénurie de carburant.

Alors que le seuil de sécurité légal est fixé à 250 millions de barils (le niveau actuel est d'environ 300), on nous fait néanmoins croire que le retrait peut aller encore plus loin (jusqu'à 70 mbpd). Mais est-ce réellement possible ? Quel est le niveau minimum que peuvent atteindre les réserves stratégiques de pétrole ? La situation dépasse le simple schéma d'un immense réservoir de brut doté d'un seuil spécifique. La SPR est composée de nombreuses cavités et contient différents types de pétrole brut prélevés à des rythmes différents, certaines cavités risquant de s'effondrer si elles sont trop vidées. En bref, personne ne sait où se situe la limite à ne pas franchir. Tout n'est que conjecture.

L'offensive militaire de Trump ayant échoué, le seul moyen de revenir à la table des négociations serait d'offrir d'emblée à l'Iran de véritables concessions. Mais même si Trump agissait ainsi, le croirait-on ? Et l'état d'esprit de Trump est-il capable de supporter une telle humiliation implicite ?

Le principal obstacle sur la voie du retour aux négociations avec l'Iran tient à ce que Trump et son entourage appréhendent l'Iran de manière totalement erronée.

Ils affirment croire qu'ils ont affaire à des dirigeants intransigeants et partisans de la ligne dure, alors que les Iraniens dans leur ensemble aspirent à une issue.

C'est inexact, c'est précisément le contraire. Les dirigeants sont pragmatiques, tandis que "la rue" est globalement plus intransigeante et réclame vengeance. Et elle exige même de savoir pourquoi il faudrait négocier.

D'ailleurs, l'équipe Trump et ses partisans de Fox News sont passés de l'ancienne vision que les États-Unis avaient d'eux-mêmes en tant que nation rédemptrice à une "image d'eux-mêmes" manichéenne et radicale,  écrit le professeur Michael Vlahos, dans laquelle -

"le message positif américain a été remplacé par le spectre omniprésent du Mal et la menace de la violence. Les mots sacrés Liberté et Démocratie, bien qu'ils soient toujours scandés, ne sont plus qu'un slogan vide de sens. L''évangile' américain ne prêche plus la rédemption et l'expiation : il se concentre désormais sur la répression et la vengeance. Ce revirement s'est produit du jour au lendemain, le 11 septembre et avec Guantanamo".

Le cœur du problème réside donc dans l'attitude : comment peut-on négocier ou dialoguer avec l' incarnation du mal (comme Trump qualifie les Iraniens) ? C'est bien sûr impossible. D'où l'intérêt de présenter les ennemis sous un jour le plus noir possible afin d'empêcher toute véritable médiation. Toute solution considérée comme portant au pouvoir

"l'un des hommes les plus malfaisants de l'histoire", à la tête d'une "bande de voyous sanguinaires", est ainsi exclue.

La politique se réduit alors à une quête de domination sur "l'altérité".

L'Occident manifeste un mode de pensée bien spécifique considéré comme représentant l'essence même de notre humanité. Ce concept (souvent qualifié d'apollinien) renvoie au patriarcat, au droit et à une pensée verticale, hiérarchisée, laïque, rationnelle et mécaniste. Il laisse peu de place à l'"entre-deux". Les choses sont soit blanches, soit noires.

Cependant, un autre concept (souvent qualifié de dionysiaque) exprime la dualité énergétique tant dans la nature que chez l'humain : le masculin et le féminin, l'ordre et la transgression, la rectitude et la dégénérescence. Ces pôles coexistent au sein même de notre conscience, se complétant mutuellement. (La logique dionysiaque pourrait être vue comme l'ombre, voire la révolte contre Apollon.)

Et puis il y a Perséphone (la face cachée de l'"ombre" dionysiaque) qui incarne l'existence chthonienne et féminine. Dans ce contexte, il n'y a pas de pôle masculin, mais seulement une déesse représentant la terre et le principe féminin de la reproduction, le processus de croissance et de bienveillance, ainsi que du savoir souterrain (appelé intuition) - symbolisant le cycle de vie d'Aphrodite, la décomposition, la mort et le renouveau ultime.

La conscience, cependant, exprime le plus souvent la nature humaine selon une orientation particulière. Toutes les civilisations puisent néanmoins dans la diversité complète de ces composantes de la conscience qui - d'une manière ou d'une autre - font écho à une civilisation donnée.

Penser au sein d'une culture, c'est penser d'une certaine façon. En revanche, appartenir à une culture différente, à un groupe ethnique différent, à une religion différente - signifie une pensée différente. Pourtant, nous restons tous humains.

Ainsi, l'orgueil impérialiste de Trump fait peu à peu obstacle à la réalité : il lui sera difficile - voire impossible - de trouver une solution au conflit au Moyen-Orient, car voir le monde sous un angle purement apollinien est une approche essentiellement masculine et exclusiviste qui ne permet pas d'en saisir "l'altérité". Elle repose plutôt sur un privilège exceptionnel. Elle ne reconnaît pas - et ne peut reconnaître - la pluralité des esprits.

Les États-Unis ont perdu la guerre. En adoptant un langage manichéen sans compromis, Trump s'est de fait coupé de toute solution diplomatique envisageable. En élargissant le théâtre des opérations (Liban, Yémen, Syrie et Irak), il a considérablement compromis tout processus diplomatique. Tous ces éléments sont interdépendants, mais ils poursuivent également des objectifs distincts. Une solution implique donc une matrice complexe d'enjeux plutôt qu'un simple conflit binaire entre les États-Unis et l'Iran. Les États-Unis devront finalement capituler, faisant de l'Iran une superpuissance régionale (fortifiant ainsi la Russie et la Chine), tandis que la région s'adaptera progressivement à cette nouvelle réalité de l'Asie occidentale.

Traduit par  Spirit of Free Speech

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