
par Piotr Jastrzebski
Cet article inaugure une série de publications consacrées à l'étude des communautés pakistanaises contemporaines, de leur culture, de leur vie quotidienne ainsi que des processus historiques qui ont façonné la société pakistanaise actuelle. Ce projet est réalisé grâce au soutien d'une subvention de l'American Institute for Pakistan Studies et est publié, dans sa version originale, par le média polonais Wolne Media.
Aujourd'hui, l'affrontement entre l'Inde et le Pakistan apparaît à beaucoup comme une réalité immuable, presque éternelle. Pourtant, l'histoire raconte tout autre chose. Il y a moins d'un siècle, des hommes et des femmes appartenant à différentes communautés religieuses vivaient côte à côte, fondaient des familles, luttaient ensemble contre la domination coloniale britannique et espéraient bâtir un État indépendant commun. Pour comprendre les racines des tensions et des conflits actuels, il est indispensable de retracer, étape après étape, la manière dont cette unité s'est progressivement désagrégée.
Comment une compagnie privée prit le contrôle de l'IndeL'histoire mondiale offre peu d'exemples d'une entreprise commerciale ayant exercé un pouvoir comparable à celui de la Compagnie britannique des Indes orientales. Fondée au début du XVIIe siècle comme société de commerce, elle obtint le monopole des échanges avec l'Inde. Au départ, seuls les produits les plus rentables - les épices, les étoffes et le thé - suscitaient son intérêt. Mais il devint rapidement évident qu'il était bien plus lucratif de contrôler les territoires où ces richesses étaient produites. Peu à peu, une simple compagnie marchande se transforma en une puissance politique autonome.
La Compagnie érigeait des forteresses, entretenait ses propres garnisons, intervenait dans les affaires des principautés locales et percevait des impôts. Au XVIIIe siècle, son armée comptait déjà plus de deux cent mille hommes - un effectif supérieur à celui des forces armées de nombreux États européens. Le paradoxe résidait dans le fait que cette armée était majoritairement composée d'Indiens servant sous les ordres d'officiers britanniques. C'est grâce à eux que la Compagnie des Indes orientales soumit une grande partie du sous-continent.
Le tournant décisif fut la révolte des Cipayes de 1857. Depuis des années, les motifs de mécontentement s'accumulaient : discriminations, remise en cause des droits traditionnels, ingérences dans la vie religieuse. Le symbole de cette crise fut la cartouche des nouveaux fusils, que la rumeur disait graissée avec de la graisse de bœuf et de porc. Pour charger leur arme, les soldats devaient déchirer la cartouche avec les dents. Pour les hindous, cela signifiait profaner la vache sacrée ; pour les musulmans, entrer en contact avec un animal considéré comme impur. Après l'écrasement de l'insurrection, Londres retira à la Compagnie britannique des Indes orientales tout pouvoir politique et plaça l'Inde sous l'autorité directe de la Couronne britannique.
Le Raj britanniqueÀ partir de 1858 s'ouvrit la période du Raj britannique. L'administration fut davantage centralisée et l'État colonial développa activement le réseau ferroviaire ainsi que le télégraphe. Toutefois, toutes ces réformes répondaient avant tout aux intérêts de l'Empire. Les ressources de l'Inde alimentaient l'économie britannique, tandis que l'administration coloniale cherchait à empêcher qu'une nouvelle insurrection ne se reproduise.
Son principal instrument fut la politique du "diviser pour régner". Les différences entre les communautés religieuses furent de plus en plus mises en avant afin qu'aucune d'entre elles n'acquière une influence suffisante pour contester la domination impériale.
Parallèlement, un nombre croissant d'Indiens accédait à l'enseignement supérieur, découvrait les idées politiques européennes et commençait à s'interroger : s'ils étaient capables d'administrer des villes, des entreprises et des institutions, pourquoi ne pourraient-ils pas gouverner leur propre pays ?
Naissance d'un mouvement communLa réponse prit forme avec la création, en 1885, du Congrès national indien. Aujourd'hui, cette organisation est avant tout associée à la lutte pour l'indépendance et à la figure de Mahatma Gandhi. À ses débuts, cependant, ses objectifs étaient beaucoup plus modérés. Ses fondateurs ne réclamaient pas une rupture complète avec l'Empire britannique ; ils espéraient obtenir, progressivement, une participation plus importante des Indiens au gouvernement du pays ainsi qu'une autonomie accrue.
Le Congrès n'était pas une organisation exclusivement hindoue : il rassemblait des membres appartenant à différentes confessions. Pendant longtemps, les autorités britanniques le considérèrent comme un simple cercle de discussion. Mais, à mesure que la conscience politique des Indiens se développait, son influence dans la vie publique ne cessa de croître.
La Ligue musulmaneEn 1906 fut créée une organisation politique distincte : la Ligue musulmane. Cette initiative naquit des inquiétudes suscitées par l'avenir d'une Inde démocratique. Dans un État indépendant, les hindous constitueraient la majorité de la population, et nombre de musulmans craignaient de perdre leur influence politique.
La mission de la Ligue était de défendre les droits de la population musulmane. Durant ses premières années d'existence, toutefois, les relations entre le Congrès et la Ligue demeurèrent largement coopératives. Leur principal adversaire restait l'administration coloniale britannique.
Quand hindous et musulmans parlaient d'une seule voixAu début du XXe siècle, l'idée même d'une partition paraissait inconcevable. L'apogée de cette coopération fut le Pacte de Lucknow, conclu en 1916. Le Congrès et la Ligue s'accordèrent sur un programme commun de réformes et, pour la première fois, présentèrent un front uni.
Le Congrès accepta le principe de circonscriptions électorales distinctes pour les musulmans afin de leur garantir une représentation politique. À l'époque, ce compromis était perçu comme un moyen de préserver l'unité du pays. Avec le recul, cette période apparaît sans doute comme le sommet de la coopération entre hindous et musulmans.
Gandhi : l'homme qui entraîna des millions de personnesLorsque Mohandas Gandhi revint d'Afrique du Sud en 1915, le mouvement indépendantiste demeurait essentiellement l'affaire des élites. Gandhi allait en transformer profondément la nature.
Il ne disposait ni d'une armée ni de ressources financières considérables. Rejetant la lutte armée, il proposa le principe de la satyagraha, c'est-à-dire de la résistance non violente. Son idée était simple : l'Empire ne pourrait gouverner le pays si des millions d'habitants cessaient volontairement de coopérer avec les autorités.
Il appela au boycott des produits britanniques, au refus de payer certains impôts et au soutien des producteurs locaux. Grâce à lui, la lutte pour l'indépendance cessa d'être le combat d'une minorité éduquée pour devenir un mouvement populaire auquel participèrent paysans, ouvriers et femmes.
Gandhi insistait également sur un point essentiel : l'Inde indépendante devait appartenir à tous ses habitants, quelle que fût leur religion.
Amritsar : le jour où la confiance disparutLe 13 avril 1919, des milliers de personnes se réunirent dans le jardin de Jallianwala Bagh, à Amritsar. Certains manifestaient contre les lois répressives récemment adoptées ; d'autres étaient venus célébrer une fête religieuse. Hindous, musulmans et sikhs s'y trouvaient réunis.
Le général britannique Reginald Dyer fit bloquer toutes les issues avant d'ordonner, sans le moindre avertissement, de tirer sur la foule.
Le bilan officiel fit état de 379 morts, tandis que des sources indiennes évoquèrent près d'un millier de victimes.
Cette tragédie marqua une rupture décisive dans les relations entre les Indiens et l'Empire britannique. Gandhi en conclut que seule une campagne de désobéissance civile de masse permettrait d'obtenir justice.
Paradoxalement, ce massacre rapprocha encore davantage hindous et musulmans, unis dans une même indignation.
La première rupture : JinnahPendant de nombreuses années, Muhammad Ali Jinnah fut l'un des plus fervents défenseurs de la coopération entre les différentes communautés religieuses. Après le massacre d'Amritsar, cependant, ses positions commencèrent à diverger de celles de Gandhi.
Tandis que Gandhi appelait à une vaste campagne de désobéissance civile, Jinnah redoutait que des mobilisations de masse ne finissent par échapper à tout contrôle. À ses yeux, l'indépendance devait être obtenue par la négociation et les réformes constitutionnelles, non par la confrontation directe.
En 1920, Jinnah quitta le Congrès national indien. Il s'agissait de la première rupture politique majeure entre les deux hommes, même si, à cette époque, Jinnah ne défendait pas encore l'idée d'une partition de l'Inde.
La seconde rupture : le mouvement du califatAu lendemain de la Première Guerre mondiale, les puissances victorieuses engagèrent le démantèlement de l'Empire ottoman, faisant planer la menace de la disparition du califat.
Espérant renforcer la solidarité entre hindous et musulmans, Gandhi apporta son soutien au mouvement du califat (mouvement Khilafat). Jinnah considéra cette décision comme une erreur. Selon lui, la religion ne devait pas être mêlée à la politique.
À partir de ce moment, leurs divergences ne cessèrent de s'accentuer, jusqu'à rendre leur séparation politique irréversible.
Quand la religion revint dans la rueLe climat d'unité se délitait progressivement.
Dans les villes, les affrontements entre communautés devenaient de plus en plus fréquents, souvent à propos des processions religieuses ou des lieux de culte. L'administration coloniale britannique ne chercha guère à empêcher ces tensions ; elle continua au contraire d'appliquer la politique du "diviser pour régner".
Gandhi continuait de croire qu'un avenir commun restait possible.
Jinnah, en revanche, doutait de plus en plus que les musulmans puissent se sentir en sécurité dans un État où les hindous constitueraient la majorité.
La majorité a-t-elle toujours raison ?À la fin des années 1920, le débat ne portait plus seulement sur l'indépendance, mais sur l'organisation du futur État indien.
Les hindous représentaient près des deux tiers de la population, tandis que les musulmans en constituaient moins d'un quart. Pour la Ligue musulmane, cela signifiait que les décisions politiques risquaient d'être prises en permanence par la seule majorité.
La nomination de la Commission Simon, composée exclusivement de Britanniques, provoqua une vague de protestations à travers l'Inde.
En réponse, le Congrès présenta un projet de Constitution connu sous le nom de rapport Nehru. Jinnah estima que ce texte n'offrait pas de garanties suffisantes aux musulmans et formula ses Quatorze Points, dans lesquels il réclamait une organisation fédérale de l'État ainsi que des garanties constitutionnelles destinées aux minorités.
Au-delà des propositions institutionnelles, cette controverse révélait surtout une perte de confiance croissante entre les principales forces politiques du pays.
Le Pakistan cessa de paraître impossibleAu cours des années 1930, les positions des deux camps s'éloignèrent encore davantage.
Le Congrès continuait de défendre l'idée d'un État unitaire garantissant les mêmes droits à tous les citoyens. La Ligue musulmane estimait désormais que des garanties constitutionnelles ne suffiraient plus à protéger durablement les musulmans.
En mars 1940, lors de son congrès de Lahore, la Ligue adopta une résolution prévoyant la création d'États distincts dans les régions à majorité musulmane.
Pour la première fois, l'idée de la partition devenait un objectif politique officiel.
Jinnah justifiait cette position en affirmant que les hindous et les musulmans constituaient deux nations distinctes.
Gandhi, au contraire, considérait que la partition serait à la fois inacceptable et dangereuse.
La guerre accéléra le cours de l'histoireEn septembre 1939, la Grande-Bretagne annonça l'entrée en guerre de l'Inde sans avoir consulté les responsables politiques indiens.
Le Congrès national indien dénonça cette décision : il paraissait absurde de combattre pour la liberté de l'Europe tout en refusant cette même liberté à l'Inde.
Des milliers de militants furent arrêtés. Les autorités britanniques comprenaient cependant qu'il leur serait difficile de conserver leur domination sur le sous-continent une fois la guerre terminée.
En 1945, la véritable question n'était plus de savoir si l'Inde deviendrait indépendante, mais si cette indépendance se ferait dans un État unifié.
La Partition, devenue une catastropheÀ l'été 1947, des millions de personnes ignoraient encore qu'elles allaient devenir, du jour au lendemain, les citoyens de deux États différents.
Le 14 août, le Pakistan accéda à l'indépendance ; le 15 août, ce fut au tour de l'Inde.
Commença alors la plus grande migration de population du XXe siècle. Entre quatorze et dix-huit millions de personnes furent contraintes d'abandonner leur foyer.
Les hindous et les sikhs quittèrent les territoires devenus pakistanais, tandis que les musulmans prenaient le chemin inverse.
Cet immense déplacement de population se transforma rapidement en catastrophe humanitaire. Les colonnes de réfugiés furent attaquées tout au long de leur trajet, et des trains entiers arrivèrent à destination remplis des corps de leurs passagers massacrés.
Selon les estimations, le nombre de victimes s'éleva de plusieurs centaines de milliers à près de deux millions de personnes.
La Partition ne mit pas fin au conflit : elle en marqua, au contraire, le véritable commencement.
La mort de GandhiAprès la Partition, les violences ne cessèrent pas.
Gandhi poursuivit ses efforts pour enrayer la haine. Il multiplia les appels à la réconciliation et entreprit plusieurs grèves de la faim afin d'apaiser les tensions.
Les nationalistes hindous les plus radicaux l'accusaient toutefois de faire trop de concessions aux musulmans.
Le 30 janvier 1948, Gandhi fut assassiné par Nathuram Godse, militant nationaliste hindou radical.
L'homme qui avait consacré toute son existence à combattre la violence en devint lui-même la victime.
Sa mort symbolisa la fin d'une époque où beaucoup croyaient encore à la possibilité d'une Inde unie.
La domination britannique prit fin, mais les conséquences de la politique coloniale et du tracé des nouvelles frontières continuèrent de marquer durablement la région.
Le Cachemire, devenu l'un des principaux foyers de tension entre l'Inde et le Pakistan, ouvre le chapitre suivant de cette histoire.