29/07/2026 ssofidelis.substack.com  8min #321688

La résistance d'un village menace la stratégie israélienne en Cisjordanie

Incursion israélienne à Naplouse, dans le nord de la Cisjordanie, lors de l'offensive de l'armée israélienne contre Gaza, en janvier 2025. (Service de presse de l'armée israélienne / Wikimedia Commons / CC BY-SA 3.0)

Par  Ramzy Baroud, le 28 juillet 2026

Lors d'un raid militaire contre la petite ville de Tell, au sud-ouest de Naplouse, un acte de résistance directe a brisé l'illusion d'une soumission totale des Palestiniens.

Confrontés à des incursions militaires incessantes, à la confiscation de leurs terres, au harcèlement et à la violence des colons, les villageois et agriculteurs locaux ont refusé de battre en retraite.

Au cours de cet affrontement, un Palestinien a désarmé un soldat israélien et ouvert le feu sur les forces d'invasion près de l'avant-poste illégal de Havat Gilad, tuant deux soldats et en blessant trois autres.

Comme on pouvait s'y attendre, l'occupation a réagi avec une violence implacable : l'armée israélienne et les colons armés soutenus par l'État ont immédiatement lancé une série de raids à travers Tell et les communautés voisines, tuant quatre Palestiniens, incendiant des maisons et transformant des bâtiments résidentiels en centres d'interrogatoire de fortune.

Dans le cadre d'une campagne éclair de représailles collectives, les troupes d'occupation israéliennes ont arrêté plus de 70 Palestiniens - dont plus de 40 rien qu'à Tell - tout en étendant leurs incursions militaires à Jénine, Tubas, Tulkarm, Ramallah, Hébron (Al-Khalil), Bethléem et Jéricho.

Le Premier ministre Benjamin Netanyahu et le ministre de la Défense Israel Katz ont aussitôt ordonné une "opération militaire de grande envergure", tandis que la rapporteure spéciale des Nations unies, Francesca Albanese, a condamné sans équivoque les assauts conjoints de l'armée et des colons, les qualifiant de "pogroms contre des civils sans défense", et a réitéré ses appels en faveur d'un embargo immédiat sur les armes et de sanctions  commerciales contre Israël.

Pourtant, pour comprendre l'étincelle qui a mis le feu aux poudres à Tell, il faut saisir la situation explosive qui règne en Cisjordanie occupée.

Le grossier calcul de Netanyahu

La réaction immédiate de Netanyahu à l'incident de Tell ne s'écarte pas de sa politique habituelle, mais constitue la mise en œuvre d'une doctrine profondément enracinée : tout acte de résistance palestinienne - aussi localisé soit-il - doit être instrumentalisé pour accélérer les spoliations de terres palestiniennes orchestrées par l'État.

Depuis des décennies, l'appareil sécuritaire israélien se sert de la résistance locale comme prétexte pour réaliser ses ambitions démographiques et territoriales. Sous l'actuelle coalition d'extrême droite, cette stratégie a atteint des niveaux de célérité et de cruauté sans précédent.

L'ampleur des destructions

Incursion israélienne à Naplouse, dans le nord de la Cisjordanie, lors de l'offensive de l'armée israélienne contre Gaza, en janvier 2025. (Service de presse de l'armée israélienne / Wikimedia Commons / CC BY-SA 3.0)

Depuis octobre 2023, alors que l'attention des médias internationaux se porte principalement sur les horreurs commises à Gaza, Israël a systématiquement étendu son offensive à l'ensemble de la Cisjordanie occupée :

  • Plus de 1 090 Palestiniens - dont au moins 239 enfants - ont été tués par les forces israéliennes et des colons armés soutenus par l'État.
  • Plus de 6 800 Palestiniens ont été blessés par balles réelles, éclats d'obus et agressions physiques, les attaques des colons représentant à elles seules une part croissante des blessés civils récents.
  • Plus de 10 000 Palestiniens ont été déplacés de force suite aux démolitions de leurs habitations, aux violentes agressions des colons et aux restrictions d'accès sévères. Des communautés bédouines et rurales entières, dans les collines du sud d'Hébron et la vallée du Jourdain, ont été systématiquement dépeuplées et soumises à un nettoyage ethnique.
  • Plus de 11 000 Palestiniens ont été arrêtés lors de raids militaires nocturnes et placés en détention administrative arbitraire, sans inculpation ni procès.Sous l'égide du ministre des Finances Bezalel Smotrich - à qui a été confiée l'autorité officielle sur les affaires civiles en Cisjordanie -, le gouvernement israélien a déclaré des dizaines de milliers de dunams de territoire palestinien "terres de l'État", marquant ainsi le plus grand pillage de terres depuis les accords d'Oslo.
  • Parallèlement, des dizaines d'avant-postes de colons illégaux ont été légalisés rétroactivement, et la construction de milliers de nouveaux logements dans les colonies a été encouragée.
L'objectif stratégique derrière cette escalade

La campagne systématique menée par Israël en Cisjordanie sert trois objectifs politiques et militaires distincts pour Netanyahu et son gouvernement :

  1. Prévenir l'ouverture d'un deuxième front : Israël a pris conscience que si la Cisjordanie se soulevait dans une rébellion organisée à grande échelle alors que son armée est engagée dans une campagne génocidaire épuisante et sans fin à  Gaza, il sera pratiquement impossible de contenir ces deux fronts simultanément. Après avoir échoué à écraser la résistance palestinienne à Gaza malgré sa supériorité militaire écrasante, Israël a recouru à une violence préventive et extrême en Cisjordanie pour terroriser la population et la contraindre à une soumission totale.
  2. Protéger Netanyahu grâce à l'influence de l'extrême droite : pour survivre aux retombées politiques internes du 7 octobre et à l'incapacité de son armée à atteindre ses objectifs de guerre déclarés, Netanyahu doit préserver l'intégrité de sa coalition. Il a accordé aux ministres d'extrême droite Bezalel Smotrich et Itamar Ben-Gvir carte blanche pour mettre en œuvre leur programme idéologique, soit étendre les colonies illégales, annexer la zone C, armer les milices de colons et envahir à plusieurs reprises le complexe de la mosquée Al-Aqsa, à Jérusalem-Est occupée, pour en modifier le fonctionnement.
  3. Masquer l'échec par une posture offensive : déterminé à ne pas passer pour un dirigeant impuissant, pris au piège dans une guerre d'usure sur plusieurs fronts, Netanyahu a recouru à des raids militaires, des frappes aériennes par drones et des incursions blindées dans les camps de réfugiés de Cisjordanie (de Jénine et Tulkarm à Naplouse) afin de projeter une image de puissance et de contrôle auprès de son électorat  de droite.
Terrorisme des colons et faillite de l'Autorité palestinienne

Soldats de l'armée israélienne lors d'un raid à Jénine, en Cisjordanie occupée, janvier 2025 (Service de presse de l'armée israélienne/Wikimedia Commons/CC BY-SA 3.0)

Cette campagne d'expansion soutenue par l'État a été facilitée par deux facteurs majeurs sur le terrain :

  1. Le paramilitarisme incontrôlé des colons : armés par le ministère de la Sécurité nationale d'Itamar Ben-Gvir, des bandes de colons ultra-violents ont été pleinement intégrées aux milices paramilitaires agréées par l'État. Les colons mènent régulièrement des pogroms organisés contre des villages palestiniens - incendiant des maisons, détruisant des oliveraies, volant du bétail et tirant à balles réelles sur des civils - sous la protection directe et avec la participation active de l'armée israélienne.
  2. L'asservissement et l'inaction de l'Autorité palestinienne : l'Autorité palestinienne (AP) a complètement renoncé à son devoir fondamental de préserver son peuple. Plutôt qu'élaborer une stratégie de défense nationale ou d'assurer a minima un leadership symbolique pour résister au vol de terres, les forces de sécurité de l'AP ont poursuivi leur coordination en matière de sécurité avec l'occupant. L'AP a activement réprimé les combattants de la résistance locale, confisqué des armes et interdit les manifestations publiques, agissant comme une force administrative sous-traitante chargée de gérer l'asservissement des Palestiniens pour le compte d'Israël.
Où l'analyse conventionnelle échoue

La plupart des médias et analystes politiques ne manqueront pas de présenter l'escalade actuelle à l'aune de critères parlementaires étriqués. Ils mettront en avant les prochaines élections israéliennes, affirmant que Netanyahu provoque la violence dans le seul but de rassembler les voix d'extrême droite, de satisfaire Ben-Gvir et Smotrich, et de prendre de court ses rivaux politiques.

Les organismes internationaux de défense des droits de l'homme émettront des avertissements habituels, des organisations humanitaires comme Médecins Sans Frontières (MSF) tireront la sonnette d'alarme face aux raids contre des établissements médicaux tels que l'hôpital spécialisé de Naplouse, et des blocs politiques comme l'Union européenne lanceront des appels sans suite à "toutes les parties pour calmer les tensions".

Pendant ce temps, le gouvernement américain continuera à verser des milliards de dollars en armement lourd à Israël, renforçant ainsi leur complicité historique.

Ce que ces analyses omettent systématiquement de reconnaître, c'est la réalité de la capacité d'action des Palestiniens.

Ils traitent les Palestiniens comme des victimes passives attendant une intervention internationale ou des changements politiques à Tel-Aviv et à Washington. Mais l'explosion de Tell a prouvé que le statu quo, marqué par un blocus total, des humiliations quotidiennes et une dépossession existentielle, est intrinsèquement intenable.

La rébellion n'a pas éclaté là où les analystes militaires habituels s'y attendaient : elle s'est déclenchée dans une petite ville rurale, chez des gens qui ont décidé que riposter est la seule réponse possible à l'extermination silencieuse et progressive.

La Cisjordanie ne se taira pas éternellement. Elle se soulèvera quand et où son peuple le décidera, réduisant à néant les pronostics politiques conventionnels.

Traduit par  Spirit of Free Speech

* Le Dr Ramzy Baroud est un auteur largement publié et traduit, un chroniqueur diffusé à l'échelle internationale et rédacteur en chef de The Palestine Chronicle. Son dernier ouvrage s'intitule  The Last Earth: A Palestinian Story (Pluto Press, 2018). Il a obtenu un doctorat en études palestiniennes à l'université d'Exeter (2015) et a été chercheur non résident à l'Orfalea Center for Global and International Studies de l'UCSB. Visitez son  site web.

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