30/07/2026 euro-synergies.hautetfort.com  5min #321807

Rendons à Rome ce qui appartient à Rome

Claude Bourrinet

Il y a bien un thème aussi redondant que celui de l'Apocalypse, c'est la Chute de l'Empire romain, ou, plus précisément, celui de la présumée "décadence" romaine.

Pour bien saisir ce dont on parle, il est nécessaire de donner une idée du cadre spatial et temporel. On disserte là d'une civilisation qui a couvert un territoire considérable, bigarré, complexe, mêlant des ethnies et des cultures variées, voire opposées, de l'Euphrate à l'Atlantique, et de l'Ecosse à l'Afrique. Dans l'Antiquité, avec les moyens de transport d'alors, c'était l'équivalent du continent eurasiatique. D'autre part, il faut s'entendre sur la notion d'"Empire". En latin, il signifie emprise politique et militaire sur un territoire. Quant à "Imperator", le général qui était désigné ainsi par ses soldats, après une victoire, sur le champ de bataille même, il n'était pas forcément chef de l'Etat. A ce titre, on peut dire que l'"Empire" a commencé avec l'extension de la Cité latine après l'abolition de la Royauté à la fin du VIe avant J.C. Ce qu'on appelle l'"Empire" n'est que la continuité de l'Etat romain, donc de la République romaine. Auguste ne fut pas "roi", mais le primus inter pares, le "Prince". Cet "Empire" a quand même, en gros, duré plus de 1000 ans en Occident, et 1500 ans en Orient hellénisé. Excusez du peu !

En général, on invoque, pour donner les cause de la soi-disant "décadence" qui a eu raison de Rome, l'éclatement de la famille, les divorces, l'avortement, les orgies et j'en passe. On s'inspire paresseusement, pour nous asséner ces clichés, d'Edward Gibbon, de l'Histoire Auguste, de la littérature tendancieuse, caricaturale et quelque peu excessive de quelques auteurs latins, comme Juvénal, Suétone, ou Tacite, qui avaient des raisons politiques de salir les dynasties antérieures, suivis avec gourmandise par les propagandistes chrétiens. On sait maintenant que ce qui est raconté sur Tibère ou Néron, et d'autres, relève souvent plus du roman grivois ou d'épouvante que de l'Histoire sérieuse. Mais cela n'empêche pas certains, encouragés par Hollywood, de récupérer ces ragots pour en faire des analyses, qui se répètent du reste depuis plus de deux cents ans.

En vérité, on ne sait pas de quoi on parle. Rome a évolué, a changé, il y a eu des crises, des moments d'harmonie (et d'ennui), des effondrements, des redressements, des régimes politiques fondés sur un consensus entre le Sénat et l'exécutif, ou sur l'armée, à partir du IIIe siècle, qui a eu tendance, avec un Dioclétien par exemple, ou d'autre avant lui, à transformer l'Empire en système "totalitaire", préparant ainsi la voie à l'Empire chrétien, au césaro-papisme.

Rappelons quand même, pour ceux qui rameutent les slogans de la droite bourgeoise, qu'il a existé plusieurs sortes de mariages, à Rome, que les esclaves n'avaient pas le droit de fonder une famille (et ce, bien avant la "chute" de l'Empire, et c'était même un fait de toujours), que les empereurs, durant les siècles de crises, surtout à partir de la mort de Marc Aurèle, en 180, ont fait preuve d'un courage, d'une lucidité, d'une volonté, d'une ténacité exceptionnelles, face aux invasions, aux désastres etc., et que la plupart sont morts de mort violente (mais l'Etat a tenu plusieurs siècles), que les moeurs immorales ne concernaient qu'un extrême minorité des classes possédantes, qu'en général, les Romains, du bas en haut de l'échelle, étaient des gens sobres, durs, rudes, se contentant de peu, que l'infanticide a toujours existé, à Rome - comme dans l'ensemble des peuples antiques, sauf peut-être les Juifs - et que cela n'a pas empêché la Conquête, la Gloire et le Triomphe, que s'il y a une cause qui mit en péril l'Empire, ce furent les épidémies, notamment de peste, qui ravagèrent la population. Le miracle fut qu'un tel ensemble, si disparate et immense, ait tenu autant de siècles.

Quant à savoir s'il y eut "chute", comme certains tableaux, narratifs ou picturaux, nous le font voir avec brio, il faudrait adopter une prudence de sioux. Personne de sérieux ne reprendra la date de 476. Les spécialistes ont de la peine à fixer un terminus à l'Empire d'Occident. Pour celui d'Orient, on est plus assuré, puisqu'on a la date de la prise de Constantinople, en 1453. Mais les contemporains ont longtemps eu le sentiment de continuer à vivre dans l'ensemble "romain". Il faut préciser que les masses, et même l'élite, n'avaient plus le coup d'oeil historique permettant de balayer des siècles de passé. La Rome de Théodose ne ressemblait pas du tout à celle de César, mais personne ne le savait. On pensait que la société romaine de la fin du IVe siècle avait toujours existé. Il n'y eut, pendant très longtemps, qu'une seule date à retenir, c'était celle de la conversion de Constantin, en 312. Dans certaines nations, comme la Grèce actuelle, l'Antiquité, c'est avant tout Byzance, non la République romaine. Et Clovis était encore "Consul", même si ce fut par convention - mais c'était un signe. En général, les peuples ont rarement la perception des "cassures" : ils vivent comme des grenouilles qui ne saisissent pas les changements de températures, et comme des poissons rouges pour lesquels le temps est celui du tour du bocal, et pas plus.

L'Empire romain n'a pas "chuté", il s'est transformé.

 euro-synergies.hautetfort.com