
Par José Manuel Rivero pour Hojas de Debate, le 3 Août 2026
Le Maroc n'agit pas seul. Il joue un rôle subalterne - celui d'un État sous-impérialiste - au sein d'une structure géopolitique plus vaste. Son adhésion à la transaction coloniale des accords d'Abraham, par lesquels Washington et Tel-Aviv ont cautionné l'occupation illégale du Sahara occidental en échange de la soumission inconditionnelle de Rabat à l'agenda anglo-sioniste, a transformé le royaume nord-africain en gendarme du détroit et en bourreau des gouvernements dissidents.
La synchronicité des événements géopolitiques est rarement le fruit du hasard. Au contraire, elle est le symptôme visible d'une convergence dialectique bien plus profonde. Elle répond à la détérioration structurelle du système capitaliste mondial et à la multiplication des crises que l'impérialisme instrumentalise comme leviers de recomposition autoritaire.
L'Espagne traverse actuellement une période de vulnérabilité multidimensionnelle extrême. Outre la catastrophe climatique incarnée par des incendies de forêt sans précédent, elle subit une violente offensive interne de harcèlement judiciaire et de manipulation médiatique visant à déstabiliser le gouvernement central. Cette offensive est menée par le duo réactionnaire espagnol - l'alliance organique entre le PP et Vox - dont le bras armé est la guerre juridique et médiatique, véritable chaîne de transmission d'une stratégie d'usure plus vaste. Et c'est précisément à cet épicentre de fragilité politique interne que la soupape de sécurité externe s'active : la crise frontalière au sud. L'arrivée massive, en dehors des voies légales, de dizaines de milliers de personnes à Ceuta - un épisode d'une telle gravité que le gouvernement espagnol lui-même a dû le qualifier de violation de l'intégrité territoriale - n'est pas un accident, mais une pièce d'un puzzle plus grand.
La tragédie frontalière est, en termes géostratégiques, une arme de guerre hybride. Entre le 30 et le 31 juillet 2026, plus de 50 000 personnes ont été contraintes de franchir la frontière lors d'une opération sans précédent, qui a déjà coûté la vie à plus de soixante personnes sur le sol espagnol. Ce qui caractérise cet événement comme un acte de chantage, ce n'est pas le flux migratoire en lui-même, mais sa froide orchestration : l'inaction délibérée et la permissivité calculée des autorités de Rabat, qui ont abaissé la garde à des points clés comme la digue frontalière. Il n'y a pas eu d'échec opérationnel. Il s'agissait d'une manœuvre tactique de la monarchie alaouite pour étouffer l'État espagnol à son moment le plus vulnérable.
Mais le Maroc n'agit pas seul. Il joue un rôle subalterne - celui d'un État sous-impérialiste - au sein d'une architecture géopolitique plus vaste. Son adhésion à la transaction coloniale des accords d'Abraham, par lesquels Washington et Tel-Aviv ont cautionné l'occupation illégale du Sahara occidental en échange de la soumission inconditionnelle de Rabat à l'agenda anglo-sioniste, a transformé le royaume nord-africain en gendarme du détroit de Gibraltar et en bourreau des gouvernements dissidents. La position du gouvernement de Pedro Sánchez dans le conflit israélo-palestinien, son refus d'impliquer l'Espagne dans l'agression armée américano-israélienne contre l'Iran - bloquant ainsi l'utilisation offensive des bases aériennes de Rota et de Morón - et sa résistance à l'augmentation excessive des dépenses militaires imposée par les États-Unis à l'OTAN, ont déclenché le mécanisme de répression du bloc impérialiste. Ceuta n'est pas un problème migratoire. C'est une véritable vengeance géopolitique.
Cette offensive déstabilisatrice n'est pas improvisée. Elle est explicitement théorisée et promue depuis les centres du pouvoir américain. Le récent rapport de la commission des crédits de la Chambre des représentants, sous l'impulsion de la faction néoconservatrice menée par Mario Díaz-Balart et soutenue par Marco Rubio, a formellement classé Ceuta et Melilla comme "territoires sous administration espagnole situés au Maroc", et a explicitement appelé à des négociations sur leur statut. Cette déclaration n'est pas une simple rhétorique : il s'agit d'un acte d'agression institutionnelle qui remet en cause la souveraineté espagnole au sein même du corps législatif de la puissance hégémonique.
À cette pression politique s'ajoutent les provocations des idéologues de l'impérialisme et du sionisme. Michael Rubin, de l'American Enterprise Institute - lié aux services du renseignement israéliens et connu pour avoir fabriqué de fausses preuves d'armes de destruction massive ayant justifié le génocide irakien de 2003 - a publiquement incité le Maroc à organiser une "nouvelle Marche Verte". Son plan est clair : envoyer des bulldozers pour démolir les barrières périmétriques et faciliter l'invasion des villes par des foules non armées, afin de procéder à un remplacement démographique et à l'expulsion forcée de la population locale. Cette rhétorique n'est pas un coup de sang. Elle s'inscrit dans une campagne de déstabilisation narrative amplifiée par la machine de désinformation numérique de magnats comme Elon Musk et par la rhétorique agressive de Donald Trump, qui a déclaré :
"On dirait une invasion de pays... et la même chose nous arrivera si les Républicains ne sont pas élus [...] Si nous ne sommes pas au pouvoir, notre pays sera envahi à une échelle qui fera passer l'Espagne pour un petit pays".
Par ces mots, Trump orchestre une attaque coordonnée pour consolider le récit de l'Espagne comme un "État failli", réduisant la tragédie humanitaire à une simple opportunité électorale américaine et intensifiant le chantage pour présenter l'Espagne comme une répétition générale d'une invasion continentale par les nouveaux "barbares".
Pour saisir toute la portée de ce moment historique, il est essentiel de replacer ce chantage dans un contexte continental. L'alignement du gouvernement néo-fasciste italien de Giorgia Meloni, la suspension de l'accord de Schengen avec l'Espagne et l'annonce par Emmanuel Macron du déploiement de renforts militaires à la frontière franco-espagnole ne sont pas des incidents isolés. Ils s'inscrivent dans une stratégie coordonnée, orchestrée par le mouvement international réactionnaire et anticommuniste de Washington, visant à la création, tant idéologique que matérielle, d'un véritable "Quatrième Reich" au sein de l'Union européenne. L'objectif central de ce bloc est la militarisation totale du continent afin de soutenir, à tout prix, le conflit armé contre la Fédération de Russie en Ukraine, tout en préparant le terrain pour l'affrontement stratégique final avec la République populaire de Chine.
Dans le cadre de ce macro-projet impérialiste, l'assaut contre Ceuta et la menace latente qui pèse sur Melilla agissent comme des catalyseurs idéologiques de premier ordre.
À l'approche des élections en Europe, les attaques incessantes à la frontière sud et l'exacerbation du racisme institutionnel visent à instiller la panique morale nécessaire au sein des sociétés européennes. Il s'agit d'une manipulation de la peur, utilisée pour détourner l'attention de la crise systémique du capitalisme, éliminer les derniers vestiges de souveraineté populaire et propulser au pouvoir des dirigeants ouvertement nazis-fascistes, disciplinés par le nouvel ordre paneuropéen.
Dans cet échiquier d'agressions croisées, les habitants des îles Canaries doivent tirer une leçon historique urgente. La vulnérabilité manifestée à la frontière nord-africaine révèle l'erreur de placer la sécurité de l'archipel sous l'égide de l'atlantisme ou de la subordonner aux intérêts géopolitiques de Washington. Le Maroc, renforcé par le soutien anglo-sioniste dans l'occupation du Sahara occidental et par la complaisance européenne, poursuit sans entrave son expansionnisme dans les eaux territoriales et sur les ressources marines et minières adjacentes aux îles Canaries. Croire qu'une soumission militariste à l'OTAN ou une intégration aux pôles industriels d'armement protégeront l'archipel relève d'une tragique naïveté. Les îles Canaries ne peuvent plus servir de plateforme logistique d'arrière-garde ni de pion sacrifiable dans les aventures impérialistes en Afrique. La véritable protection du peuple canarien passe par l'exigence de neutralité, le strict respect du droit international, un soutien sans équivoque au processus de décolonisation du Sahara occidental et une opposition ferme à toute implication dans la spirale expansionniste alaouite.
Face à cette offensive, la dénonciation doit être implacable et la riposte stratégique. Prétendre que la souveraineté de Ceuta et Melilla, y compris celle des îles Canaries, puisse se négocier à Washington, ou que leur intégrité puisse être bafouée impunément sous l'instigation d'idéologues sionistes et avec la complicité du régime alaouite, constitue une violation flagrante du droit international. Remettre en question le statut de ces territoires pour les instrumentaliser dans des manœuvres géopolitiques viole non seulement le droit international à l'autodétermination, mais porte également atteinte aux droits fondamentaux et à la sécurité de milliers de citoyens. La population des îles Canaries doit rester vigilante.
Organiser la résistance exige de dénoncer cette manœuvre sans céder au chauvinisme réactionnaire ni à la xénophobie latente que la droite tente d'exploiter. Cela implique d'appliquer la pédagogie politique et l'analyse de classe aux relations internationales afin d'empêcher l'axe anglo-sioniste de détruire l'autodétermination des peuples et de consolider son projet néofasciste de domination en Europe. Le "Quatrième Reich" n'est ni une métaphore rhétorique ni une exagération alarmiste : c'est le nom d'une structure de pouvoir qui se cristallise sous nos yeux et dont la première ligne de défense se trouve aujourd'hui dans le détroit de Gibraltar.
Traduit par Spirit of Free Speech