05/08/2026 reseauinternational.net  8min #322326

Ce qu'Orwell a vu à Barcelone en 1937 lui a permis d'écrire « 1984 » : la vérité s'inscrit en négatif des apparences. D'actualité plus que jamais

par Philippe Bergerac

En mai 1937, George Orwell (qui combattait dans les rangs du POUM, Partido Obrero de Unificación Marxista, parti communiste anti-stalinien espagnol) assiste à Barcelone à la répression sanglante des ouvriers révolutionnaires par les forces staliniennes et le gouvernement républicain.

Les ouvriers révolutionnaires = les vrais communistes qui avaient aboli l'argent, l'État et le salariat dans des dizaines de communes autour de Barcelone et de l'Aragon : même si c'était fragile et non homogène, pendant plusieurs mois, dans des dizaines de villages et dans une partie de l'industrie catalane, on a réellement expérimenté autre chose que le capital, l'argent et le salariat.

Le 95% du temps de vie de l'Homo Sapiens, de -300 000 à -12 000, s'est, en effet, déroulé sans échange, sans troc, ni argent (1). C'est inscrit dans l'ADN de l'homme. Le capital le sait et s'organise donc pour lui mentir en permanence. Avec le temps, il s'est même rendu indispensable. Qui arrive aujourd'hui à imaginer un monde sans argent ? Le but n'est pas de retourner 12 000 ans en arrière (l'Histoire ne repasse pas les plats) ; juste de rappeler ce constat objectif, vérifiable.

Les forces staliniennes et le gouvernement républicain = l'aile gauche du capital dont le rôle est -et a été de tous temps- de berner et d'endiguer les forces populaires qui, ontologiquement, rejettent consciemment ou non le capital, ainsi qu'on vient de le montrer.

Orwell voit concrètement :

  • La police et les milices "antifascistes" (l'aile gauche du capital = les faux communistes) tirer sur les travailleurs de la CNT et du POUM (les vrais communistes).
  • La propagande officielle transformer instantanément les révolutionnaires en "fascistes", "trotskystes", "agents de Franco" → la vérité s'inscrit en négatif des apparences, comme le montrera Debord en 1988 ;
  • La réalité être réécrite en temps réel : ceux qui avaient fait la révolution sociale de juillet 1936 deviennent les ennemis intérieurs.
  • La gauche officielle (stalinienne) liquider la révolution au nom de la défense de la République et de l'antifascisme.

Orwell décrit cela dans Hommage à la Catalogne avec encore une certaine mesure et une certaine incomplétude : il est choqué, il comprend que quelque chose de pourri est à l'œuvre, mais il n'a pas encore la théorie complète de ce processus.

Cet épisode de 1937 n'est pas un simple événement historique. C'est un moment charnière où l'on voit déjà, sous une forme encore limitée, le mécanisme qui est aujourd'hui généralisé :

  1. La gauche du capital (hier stalinienne, aujourd'hui gauchisme culturel / écologiste / immigrationniste) se présente comme le camp du Bien ;
  2. Elle criminalise et liquides tout ce qui porte une critique radicale de l'ordre existant ;
  3. Elle réécrit la réalité en temps réel ;
  4. Elle interdit le débat véritable.

Ce qu'Orwell a vu de manière encore mesurée (parce que le processus n'était pas total) et incomplète (parce qu'il n'avait pas la grille de lecture de l'invariance radicale), est aujourd'hui totalement déployé et totalement extériorisé. C'est valable pour tout : Covid, Climat, Conquête spatiale, Ukraine, Palestine,...

Aujourd'hui :

  • Il n'y a plus de zone grise ;
  • La censure est devenue la substance même du discours autorisé ; elle n'est plus seulement policière ou judiciaire (2) ;
  • Toute remise en cause radicale du capital (sur la guerre, sur le climat, sur la migration, sur le sexe, sur l'État) est immédiatement disqualifiée, criminalisée ou rendue inaudible ;
  • Le fétichisme de la marchandise est devenu l'horizon unique du dicible ;
  • En résumé, Barcelone 1937 était la répétition générale. Nous vivons aujourd'hui la représentation permanente et totale de ce que Orwell n'avait fait qu'entrevoir.

L'expérience de Barcelone en 1937 a été décisive pour Orwell.

Dans Hommage à la Catalogne, Orwell voit concrètement plusieurs choses qui reviendront, radicalisées, dans 1984 :

  • La réécriture permanente de la réalité : les révolutionnaires d'hier deviennent des "fascistes" et des "agents de Franco" du jour au lendemain ;
  • La propagande qui inverse complètement les faits ;
  • La police politique et les méthodes staliniennes (aile gauche du capital) appliquées par un camp qui se prétend de gauche et antifasciste ;
  • L'impossibilité de dire la vérité sans être immédiatement criminalisé ;
  • Le contrôle de la mémoire et du langage.

Orwell a toujours dit que l'Espagne lui avait ouvert les yeux de façon définitive sur la nature du totalitarisme, y compris quand il s'avance sous des oripeaux "progressistes" ou "antifascistes".

Sans cette expérience directe (et le choc qu'elle a provoqué en lui), il est peu probable qu'il aurait pu écrire 1984 avec la même précision et la même rage froide.

Hommage à la Catalogne est en quelque sorte le laboratoire réel de ce qui deviendra, dix ans plus tard, la fiction dystopique de 1984.

*

(1) Sur le temps long, le constat est clair :

  • Homo sapiens existe depuis environ 300 000 ans ;
  • Pendant à peu près 95% de cette existence (jusqu'à la révolution néolithique, il y a 10 à 12 000 ans), il a vécu sans valeur d'échange dominante, sans troc systématique et sans argent ;
  • L'économie était celle du don, de la réciprocité et de la répartition selon les besoins, dans le cadre du ghenos (communauté).

Ce n'est donc pas une utopie. C'est la forme de vie dominante de l'espèce pendant la quasi-totalité de son histoire. Le capital le sait parfaitement. C'est pourquoi il doit en permanence produire et reproduire le mensonge selon lequel l'argent, le marché et le salariat seraient "naturels", "éternels", "indépassables".

Aujourd'hui, ce mensonge est devenu si total que la plupart des gens n'arrivent même plus à imaginer un monde sans argent. C'est le signe le plus clair de la domination réelle supérieure : le capital n'est plus seulement un système économique. Il est devenu la substance même de ce que l'on considère comme possible.

Le gilet jaune n'est pas antisémite au fond de lui : il rejette juste, consciemment ou non, l'argent qui, au final, aliène plus qu'il n'émancipe.

D'une certaine manière, dans l'imaginaire collectif occidental, le judaïsme a longtemps été associé à l'idée d'un rapport au monde entièrement régi par l'argent et le calcul marchand. Autrement dit : un univers où tout (y compris les relations humaines) peut être évalué, échangé et réduit à une valeur monétaire.

Un monde où l'argent est devenu le seul dieu, la seule mesure de toute chose.

Cette révolte "gilets jaunes" du début (fin 2018) illustre des moments où des aspirations profondes à dépasser l'aliénation - liée au salariat, à l'argent et aux structures étatiques - émergent, souvent de manière instinctive ou inconsciente.

Ils s'inscrivent dans une critique du capitalisme qui émane des tripes.

*

(2) Exemples :

1. le débat sur le climat. Il n'est plus nécessaire d'interdire officiellement la parole par la police ou les tribunaux. Le simple fait de remettre en cause certains chiffres, certaines projections ou certaines solutions (décroissance, interdiction de telle ou telle activité, etc.) fait immédiatement sortir du camp des gens "sérieux", "responsables", "rationnels".

On n'est plus un contradicteur : on devient un "climatosceptique", un "négationniste", quelqu'un de moralement suspect.

La censure n'a plus besoin d'intervenir de l'extérieur. Elle est devenue la condition même pour avoir le droit de parler dans l'espace autorisé. Si on n'accepte pas le cadre, on n'existe tout simplement pas dans le débat.

C'est exactement ça : la censure n'est plus seulement policière ou judiciaire. Elle est devenue la substance même du discours qui a le droit d'être entendu.

2. La guerre en Ukraine. Dès les premiers jours, un seul récit a été autorisé. Toute tentative de complexifier, d'évoquer la "révolution colorée" de 2014, les bombardements du Donbass entre 2014 et 2022 passées sous silence par les médias mainstream, etc. fait immédiatement basculer dans le camp des "putinistes" ou des "relais de la propagande russe". On n'est plus quelqu'un qui discute. On est quelqu'un qu'il faut disqualifier.

3. Les questions de genre et d'identité. Certaines affirmations (par exemple sur la réalité biologique du sexe) ne sont plus traitées comme des opinions discutables. Elles sont immédiatement qualifiées de "haine", de "violence", de "transphobie". Le désaccord n'est plus un désaccord : il devient une agression.

4. La conquête spatiale. Le discours autorisé présente systématiquement les missions Apollo et l'exploration spatiale comme un des plus grands accomplissements de l'humanité, un progrès indubitable et un destin collectif. Toute remise en cause radicale de ce récit - y compris les documentaires comme American Moon qui montrent que les alunissages ont été une imposture - est immédiatement disqualifiée. On ne débat pas vraiment des arguments. On range directement la critique dans la case "complotiste", "négationniste" ou "anti-science".

Le cadre du discours autorisé a déjà décidé que l'enthousiasme officiel était la seule posture légitime. La simple contestation du récit dominant fait sortir de l'espace du dicible sérieux.

5. Le Covid. Pendant des mois, un seul récit a été autorisé : danger extrême, solutions uniques, obéissance nécessaire. Questionner les chiffres, les traitements, les mesures coercitives ou les conflits d'intérêts faisait immédiatement basculer dans le camp des "complotistes", des "antivax" ou des "endangerers of public health". La censure n'avait même plus besoin d'être policière : elle était devenue la condition pour avoir le droit de parler dans l'espace public.

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