
Diego Cinquegrana
Source: facebook.com
« Être en bataille dans un état de semi-conscience est mortellement dangereux ». Cette phrase concentre le cœur de la dernière analyse d'Alexandre Douguine. La Russie est entrée dans une guerre de civilisation sans avoir encore pleinement compris la nature de son adversaire. Elle continue d'observer le conflit à travers cartes, frontières, gouvernements et négociations, alors que la puissance qu'elle affronte a déjà dépassé la forme classique de l'État. La question ukrainienne est le champ visible de l'affrontement, non son origine : derrière le front opère un système plus vaste et insidieux, capable de produire stratégies, langages, désirs, technologies et même les catégories à travers lesquelles l'ennemi est perçu.
L'image choisie par Douguine est celle des échecs. Moscou continue de croire que la partie se joue à deux, qu'il existe un adversaire reconnaissable assis de l'autre côté de la table et qu'il est donc possible de négocier une solution mutuellement acceptable. Mais, dans l'Occident contemporain, les échecs seraient depuis longtemps devenus un jeu pour un seul joueur : l'autre n'est admis sur l'échiquier qu'en tant que figure interne à la stratégie du joueur dominant. Dans cette perspective, l'Ukraine apparaît comme un simulacre géopolitique, une surface sur laquelle se projette un conflit bien plus profond. Libérer un territoire, obtenir une trêve ou remplacer un gouvernement ne suffit pas, car la machine qui génère la guerre resterait intacte.
Qui sont vraiment Peter Thiel et Elon Musk, et quelles structures s'activent derrière ces figures ? Nous connaissons les noms, mais nous ne connaissons pas en profondeur le monde qui les rend possibles. Nous continuons à chercher le souverain dans la salle du trône alors que le pouvoir s'est déjà fait réseau, algorithme et environnement. L'ennemi ne se limite pas à commander de l'extérieur ; il construit le langage à travers lequel nous nous interprétons nous-mêmes.

Dans notre lexique, « Occident », « globalisme » et « ploutocratie planétaire » sont des noms provisoires donnés à une force contre-initiatrice qui traverse les États et peut s'installer même dans les sociétés qui prétendent la combattre. C'est le « dibbouk » hébraïque : il ne s'avance pas nécessairement devant nous avec son propre uniforme, mais occupe un corps, en altère la voix et agit à travers lui. Pour cette raison, il peut être partout et en chacun. Le dispositif extérieur vit de notre compatibilité intérieure avec lui. Il est temps de porter la guerre à un autre niveau et de briser une fois pour toutes cette compatibilité.
Au sommet de cette dissolution, Alexandre Douguine situe le Sujet Radical. Il apparaît quand il est déjà trop tard, lorsque le monde sacral a disparu et que la postmodernité a dissous identités, hiérarchies et significations dans un réseau de simulacres. Son réveil ne peut être planifié : il est provoqué par la Volonté Post-sacrale, qui ne coïncide plus avec le sacré mais pas non plus avec le néant. Le Sujet Radical surgit au nadir, au point où tout appui extérieur disparaît, créant la possibilité d'une « Réalité Impossible ».

Julius Evola avait reconnu une structure analogue dans la Bhagavadgītā. Arjuna voit devant lui parents, maîtres et amis et, paralysé par la pitié, n'arrive plus à combattre. Krishna déplace alors le conflit du plan sentimental au plan métaphysique. L'ennemi extérieur trouve sa correspondance dans l'ennemi intérieur: la passion, l'attachement, la peur de la perte, la soif animale de continuer à exister. L'action devient pure seulement quand elle n'est plus possédée par l'agent. « En me dédiant toute l'action [...] combats », ordonne Krishna dans le passage cité par Evola. Plaisir et douleur, profit et perte, victoire et défaite doivent être placés sur le même plan, afin que le guerrier agisse comme instrument d'un principe supérieur.

Le même passage se manifeste dans le mystère de Parsifal. Pour Evola, le Graal est le symbole du Centre, de l'épreuve initiatique et de la restauration royale. Le roi est blessé et son infirmité rend le royaume stérile ; le chevalier atteint le château, voit le Graal et la lance, mais se tait d'abord. Il échoue non par manque de force, mais par indifférence et défaut de compréhension, car il ne pose pas la question nécessaire. La dévastation continue tant que connaissance, mission supra-personnelle et action restent séparées. Seule la question appropriée peut guérir le souverain et rouvrir la possibilité de la restauration.
La hache de justice sépare le vrai du faux, le principe du simulacre, la fonction de la parasitose. Elle est destructive car elle coupe les liens qui maintiennent l'homme subordonné à la peur, à la possession et à l'approbation ; elle est constructive car elle rouvre l'espace dans lequel peuvent revenir forme, communauté, responsabilité et destin.
De ce diagnostic découle notre conclusion : notre croisade est, sans périphrase, une guerre totale contre l'Occident. Contre le cancer ploutocratique qui, depuis l'Occident, s'est irradié jusqu'à prétendre coïncider avec le monde entier. L'Occident ne veut pas coexister avec les autres civilisations et pour cela il ne peut être corrigé, réformé ou ramené à mesure : il doit être définitivement annihilé et effacé.

Il n'y aura jamais de compromis stable entre l'Occident et le monde multipolaire, parce qu'ils répondent à des principes inconciliables. La victoire ne consistera pas à rendre plus douce l'hégémonie occidentale, mais à en briser le monopole et à en fragmenter le souvenir, afin de restituer aux civilisations vérité et justice.
Le Graal est le Centre retrouvé depuis lequel cette guerre doit être menée. Celui qui ne possède pas de Centre finira toujours par utiliser les armes de l'adversaire et par édifier, même après la victoire, un autre fragment d'Occident. Le chevalier entre dans la Terre Désolée pour briser l'enchantement. Son action découle de l'obéissance impersonnelle à l'Ordre Supérieur. La guerre contre l'Occident doit être totale : dirigée vers la destruction des démons de la dissolution et l'édification du nouvel oecumène des civilisations. Aucun pacte avec le désert. Réveiller le Roi et refonder le monde.
Diego Cinquegrana