06/08/2026 les-crises.fr  9min #322421

La guerre en Iran ne détrônera pas le dollar. Mais Washington pourrait s'en charger

L'unilatéralisme sape la confiance, les institutions, les atouts macroéconomiques et les circuits financiers efficaces sur lesquels repose le système.

Source :  Responsible Statecraft, Sam Fraser
Traduit par les lecteurs du site Les-Crises

Même si l'accord-cadre visant à mettre fin à la guerre entre les États-Unis, Israël et l'Iran aboutit, les répercussions économiques du conflit persisteront au moins jusqu'à la fin de l'année. Et les conséquences pour le système économique mondial, en particulier concernant le rôle central du dollar américain et sa domination sur le commerce du pétrole, pourraient avoir une portée encore plus grande.

Certains analystes ont laissé entendre que cette guerre pourrait bien amener la fin du pétrodollar, ou au contraire qu'elle pourrait marquer le début d'une ère de domination renouvelée du dollar, ou encore que, en réalité, le pétrodollar a cessé d'être un élément clé de l'hégémonie monétaire américaine et ce, il y a déjà plusieurs décennies.

Cette dernière approche est globalement pertinente.

Dans le cadre du système du pétrodollar, le prix du pétrole est fixé en dollars américains, et la grande majorité des transactions pétrolières, 80 % en 2025, sont facturées en dollars. On considère que ce système trouve son origine en 1974, lors d'un accord entre les États-Unis et l'Arabie saoudite : les Saoudiens fixeraient le prix de leurs exportations de pétrole en dollars et réinvestiraient leurs recettes dans des actifs libellés en dollars, tandis que les États-Unis garantiraient la sécurité dans le Golfe.

Si cet accord informel a bel et bien existé, son importance a été surestimée. Le dollar dominait déjà le commerce du pétrole depuis des décennies avant 1974, en raison de son rôle plus large en tant que monnaie du commerce mondial et des réserves de change, tel qu'établi à Bretton Woods. Et surtout, les Saoudiens et les autres producteurs de l'OPEP n'avaient guère d'autre choix que de réinvestir leurs recettes dans des actifs libellés en dollars, car seuls les marchés du dollar disposaient d'une taille et d'une liquidité suffisantes pour absorber ces afflux de capitaux.

Le recyclage des pétrodollars, par lequel les principaux États producteurs de pétrole investissaient à l'étranger leurs recettes pétrolières libellées en dollars, a certainement contribué à faciliter la transition du système monétaire mondial de l'ère de l'étalon-or vers celle de la monnaie fiduciaire et des taux de change flottants, et les pétrodollars ont constitué une source cruciale dans la demande d'actifs libellés en dollars pendant les décennies qui ont suivi. Cependant, l'importance du pétrodollar ne cesse de diminuer depuis un certain temps déjà.

Une analyse du FMI montre que, dans les années 1970, près de la moitié des recettes issues des exportations de pétrole finissait sous forme de dépôts dans des banques occidentales. Entre 2018 et 2023, ce pourcentage semble avoir chuté pour atteindre un montant inférieur à 10 %. Au lieu de canaliser la majeure partie de leurs recettes d'exportation vers les banques occidentales et les bons du Trésor américain, les États du Golfe orientent ces revenus vers d'énormes fonds souverains qui investissent principalement dans des projets nationaux.

Parallèlement, les excédents en exportation et l'accumulation de dollars par les économies manufacturières d'Asie de l'Est ont fini par éclipser ceux des États du Golfe, faisant de ces premières une source plus importante de liquidité mondiale en dollars.

Ce que les analyses actuelles, centrées sur le pétrodollar, négligent, c'est que le commerce du pétrole n'a jamais été qu'un pilier parmi d'autres dans le système complexe et en constante évolution qu'est l'ordre mondial du dollar. La caractéristique la plus connue de cet ordre est son rôle de monnaie de réserve mondiale, grâce à sa stabilité, ses liquidités et son solide soutien institutionnel. Sa part dans les réserves s'élève aujourd'hui à environ 58 %.

Plus important encore est le rôle dominant du dollar sur les marchés via la facturation transfrontalière et la dette. Au-delà du seul pétrole, le dollar est utilisé dans plus de 50 % des transactions commerciales mondiales. Environ la moitié de l'ensemble des prêts bancaires transfrontaliers et des émissions internationales de titres de dette, obligations d'entreprises et souveraines, sont également libellés en dollars.

Cette activité s'appuie sur un gigantesque système bancaire offshore en dollars, au sein duquel des banques non américaines créent des milliers de milliards de nouveaux dollars par le biais de leurs activités de prêt. Ces dollars offshore ont été efficacement garantis, lors des crises financières mondiales, par les lignes de swap mises en place par la Réserve fédérale avec les banques centrales étrangères.

Comme l'ont brillamment démontré des analystes tels que Karthik Sankaran et Brendan Greeley, c'est principalement cette activité qui soutient la centralité du dollar, plutôt que la répartition des réserves officielles ou la facturation du pétrole des États du Golfe. Et des données récentes montrent que les engagements en dollars offshore n'ont cessé de croître au cours de la dernière décennie.

C'est pourquoi la guerre contre l'Iran n'aura qu'un impact limité sur la position centrale du dollar. De nombreux pays risquent de perdre confiance dans le soutien sécuritaire des États-Unis et de s'irriter de l'imprudence américaine. Les pays soumis à des sanctions continueront de trouver des canaux alternatifs pour la facturation de leurs échanges commerciaux et leurs emprunts, ce qui entraînera un éloignement marginal par rapport au dollar. Mais pour la majorité des transactions mondiales, il n'existe toujours pas d'alternative économiquement compétitive au billet vert.

Pourtant, le système du dollar entraîne des coûts importants pour bon nombre de ses participants, en particulier dans les pays en développement. Dans le contexte de la guerre en Iran, ses effets sont flagrants. La guerre a provoqué une flambée des prix des combustibles fossiles, et maintenant que les États-Unis sont un exportateur net d'hydrocarbures, cela fait grimper la valeur du dollar. Pour les pays qui dépendent des importations de combustibles fossiles payées en dollars, la flambée des prix du pétrole a des répercussions dévastatrices.

Partout en Asie du Sud et du Sud-Est, qui dépendent fortement du pétrole du Moyen-Orient, cela a conduit à un rationnement des carburants, à des mesures d'austérité et à des campagnes visant à permettre de réduire les importations. Les banques centrales de la région ont puisé dans leurs réserves de change pour éviter une dépréciation plus drastique.

Ces conséquences néfastes de la position dominante du dollar ne datent pas d'hier. Lors de ce qu'on a appelé "choc Volcker" pendant les années 1980, les hausses spectaculaires des taux d'intérêt américains avaient entraîné une flambée des coûts du service de la dette pour les pays en développement, contribuant ainsi à une décennie de récession et de stagnation économique.

À eux seuls, les pays en développement ont peu de pouvoir pour modifier le système du dollar ou s'en affranchir. Et malgré la volonté de l'Arabie saoudite d'expérimenter la vente d'une partie de son pétrole en yuan, les producteurs de pétrole n'ont guère intérêt à s'éloigner du dollar, à moins d'y être contraints par des sanctions.

Les deux émetteurs de devises ayant le poids nécessaire pour rivaliser avec le dollar sont l'Union européenne et la Chine. L'euro bénéficie du soutien d'une banque centrale solide, d'une liberté totale de conversion et de marchés financiers vastes et flexibles, mais il souffre de problèmes de fragmentation et de coordination entre les États membres de l'UE.

L'internationalisation du renminbi est freinée par les contrôles des capitaux et le manque de liquidité des marchés. La Chine a remporté un certain succès dans la création de canaux alternatifs pour les paiements en renminbi et règle désormais environ 30 % de ses échanges commerciaux dans sa propre monnaie, même si la part du renminbi dans le total des transactions commerciales mondiales et des réserves de change reste faible.

Dans l'état actuel des choses, aucune de ces deux monnaies n'est susceptible de supplanter le dollar dans son rôle mondial. Toutes deux devraient toutefois représenter une part croissante des réserves et des paiements, tandis que le dollar conservera une position dominante dans ces domaines.

L'administration Trump, pour sa part, estime que le système du dollar fait peser un fardeau intolérable sur les États-Unis en créant une demande supplémentaire en dollars, ce qui fait grimper la valeur de la devise et compromet la compétitivité des exportations américaines. Sa stratégie tarifaire vise, de manière désordonnée, à réduire les coûts de l'hégémonie du dollar tout en préservant ses avantages : des emprunts meilleur marché et un pouvoir de sanction exceptionnel.

Cette manœuvre s'inscrit dans le cadre d'une tentative plus large de l'administration Trump visant à remplacer une stratégie d'hégémonie par une stratégie de domination. C'est un mauvais choix. L'hégémonie fonctionne grâce à la promulgation de règles et à la mise en place d'institutions, ainsi qu'à la cooptation d'autres acteurs systémiques puissants par le biais d'accords mutuellement avantageux. L'hégémonie, c'est la capacité de mettre en quarantaine le système bancaire de toute une nation par la simple promulgation d'une règle par le ministère des Finances. La domination s'exerce par des démonstrations ostentatoires de force et de coercition.

C'est la capacité d'assassiner les plus hauts dirigeants d'un adversaire lors d'une frappe de précision et de finir malgré tout par perdre la guerre.

Jusqu'à présent, les erreurs commises par l'administration Trump n'ont pas suffi à mettre fin à la position dominante du dollar. Mais pour que le système du dollar s'effondre rapidement, le coup devra venir de l'intérieur. Les attaques contre l'indépendance et la crédibilité de la Fed pourraient compromettre la mise à disposition de lignes de swap en dollars, indispensables lors de la prochaine crise mondiale. Entre les baisses d'impôts décidées par l'administration et les demandes colossales de nouvelles dépenses militaires, les déficits américains ont atteint des niveaux sans précédent en période de croissance économique, ce qui pourrait éroder la confiance dans les bons du Trésor américain, fondement des marchés financiers riches et fluides qui rendent le dollar si attractif.

Contrairement à ce qu'affirme la Deutsche Bank, la guerre contre l'Iran ne constitue pas une "tempête parfaite" pour le dollar. Mais elle est révélatrice de l'imprudence et de l'unilatéralisme croissants qui sapent la confiance, les institutions, les atouts macroéconomiques et les circuits financiers performants sur lesquels repose le système du dollar. La tempête n'est pas encore là, mais les nuages s'amoncellent.

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Sam Fraser est écrivain, il vit à New York. Il est titulaire d'un master en finance internationale et politique économique de la School of International and Public Affairs de l'université Columbia, où ses études ont principalement porté sur l'évolution du système commercial mondial. Auparavant, Sam a occupé les fonctions de chargé de communication senior et de responsable des publications au Quincy Institute.

Les opinions exprimées par les auteurs sur Responsible Statecraft ne reflètent pas nécessairement celles du Quincy Institute ou de ses collaborateurs.

Source :  Responsible Statecraft, Sam Fraser, 23-06-2026

Traduit par les lecteurs du site Les-Crises

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