07/08/2026 journal-neo.su  10min #322543

 « Urgence humanitaire et sociale absolue » : Ceuta confrontée à une arrivée massive de migrants par la mer

Сeuta comme leçon géopolitique: comment les Etats-Unis et Israël « punissent » l'Espagne

 Mohamed Lamine KABA,

À Ceuta, Israël et États-Unis sanctionnent l'Espagne pour son soutien à la Palestine et son refus de s'associer à la guerre contre l'Iran

La percée massive à Ceuta est devenue l'un des plus grands incidents migratoires aux frontières extérieures de l'Union européenne. L'afflux de personnes a pu être stoppé, mais les conséquences humanitaires, politiques et juridiques de la crise persistent.

Un ambassadeur qui insulte d'un côté; de l'autre, un président qui menace. À la suite, une frontière qui cède en une nuit. Rien de cela n'est le fruit du hasard. Madrid paie une facture. Celle de son refus de s'agenouiller. Cette facture, présentée sur les plages du Tarajal, porte une signature à trois mains : Rabat, Tel-Aviv, Washington.

La nuit où le Maroc a regardé ailleurs

Jeudi 30 juillet, le Tarajal cède. Soixante mille personnes franchissent en vingt-quatre heures ce que des années de coopération policière tenaient hermétiquement fermé. Des dizaines de corps repêchés en mer. Une armée espagnole débordée. Coïncidence, dira-t-on. Mais la coïncidence, en géopolitique, porte toujours une date. Et cette date arrive quatre mois après que Madrid a fermé ses ports aux navires israéliens. Trois mois après que l'Espagne a proposé la suspension de l'accord d'association entre l'Union européenne et Israël. Le Maroc n'a rien improvisé ce soir-là. Il a simplement retiré sa main. Or cette main, depuis 2020, tient un marché précis : la reconnaissance américaine de la marocanité du Sahara occidental contre la garde des frontières espagnoles. Rabat rend un service à qui l'a récompensé. Et ce service se paie en corps jetés à l'eau, en adolescents précipités vers des grillages, en une diplomatie qui préfère noyer des vies plutôt que reconnaître ses calculs. La Chambre des représentants américaine, elle, avait déjà préparé le terrain en  qualifiant Ceuta et Melilla de "territoire marocain" : une phrase en apparence anodine, en réalité un signal envoyé à Rabat, un blanc-seing distribué avant l'heure.

Cette situation critique suscite des réactions immédiates. Juan Jesús Vivas, président de Ceuta,  alerte : "La situation est intenable". Pedro Sánchez, chef du gouvernement espagnol,  dénonce "une atteinte à l'intégrité territoriale de l'Espagne" et une réponse européenne "plutôt asymétrique". Óscar Puente, ministre espagnol des Transports, observe : "Eh bien, tout semble devenir assez clair", tandis que Santiago Abascal, chef de Vox, qualifie l'afflux d'"invasion". Le  CIDOB (centre de réflexion espagnol) y voit une "instrumentalisation de la migration" entre États, et l'Observatoire du Nord des droits de l'Homme (ONG marocaine) critique : "Ce silence constitue un mépris du droit de la société à l'information et du droit des familles à la vérité". Enfin, Hespress (site d'information marocain) note que les incursions ont "remis au premier plan le débat sur la situation sociale et économique dans les zones frontalières des deux enclaves".

Danon, ou l'aveu par la provocation

Vendredi 31 juillet, l'ambassadeur israélien à l'ONU, Danny Danon, ne cherche même plus l'euphémisme. Il  somme l'Espagne de s'expliquer sur ses "enclaves coloniales" avant de continuer à donner des leçons. La phrase se voulait une pique. Elle fut un aveu. Pourquoi Tel-Aviv se sent-il autorisé à commenter une crise migratoire espagnole, sinon parce qu'il s'y reconnaît un intérêt ? On ne défend pas le Maroc par charité diplomatique. On le défend parce que chaque avancée marocaine consolide les accords d'Abraham, et que chaque humiliation infligée à Madrid venge, par ricochet, la reconnaissance de la Palestine par ce même Madrid en mai 2024. La diplomatie du ressentiment ne dit jamais son nom. Elle le laisse échapper.

Danny Danon  déclare : "L'Espagne, qui ne rate jamais une occasion de faire la morale à Israël, a déclaré l'état d'urgence à Ceuta" et ajoute : "Peut-être devrait-elle d'abord expliquer pourquoi elle maintient des enclaves coloniales en Afrique". Israel Katz, ministre israélien de la Défense,  évoquait des "mesures punitives préliminaires" : "Ceux qui nous nuisent, nous leur nuirons en retour", en écho à Yair Netanyahu, fils du Premier ministre israélien : "Voilà un bon début !". Amine Ayoub, analyste marocain proche d'Israël, estime que ces tensions ouvrent une fenêtre pour les revendications marocaines avec l'appui de Tel-Aviv. Esmail Baghaï, Porte-parole du ministère des Affaires étrangères de l'Iran,  accuse "les États-Unis et Israël d'avoir orchestré la crise migratoire meurtrière de Ceuta pour punir Madrid de sa position sur Gaza et l'Iran", soutenu par l'Ambassade iranienne au Kenya pour qui "la traversée massive visait à sanctionner l'Espagne pour son refus de céder aux pressions sur les conflits du Moyen-Orient". Gabriel Rufián, porte-parole parlementaire de la Gauche républicaine de Catalogne (ERC),  affirme que "la crise migratoire servait les intérêts américains et israéliens", alors qu'Alex Jones, commentateur américain,  prétend : "Israël a lancé une invasion islamique de l'Espagne".

Rota, Morón : le prix du refus

Il faut remonter à mars. Washington exige l'usage des bases andalouses de Rota et Morón pour frapper l'Iran. Pedro Sánchez  refuse. "Nous ne serons pas complices", dit-il, invoquant un traité de 1953 que Franco lui-même avait signé sans jamais imaginer qu'un jour l'Espagne oserait dire non. Donald Trump  menace alors de "cesser tout commerce" avec Madrid. L'Allemagne, la France, le Royaume-Uni s'alignent, hésitent, puis cèdent. L'Espagne, seule, tient. Elle devient l'unique capitale européenne à opposer un front réel à la guerre israélo-américaine contre Téhéran. Ce refus-là ne s'oublie pas dans les chancelleries. Il se facture.

Donald Trump, Président des États-Unis, intervient sur Fox News : "C'est terrible. Souvenez-vous de cette image. C'est ce qui nous attend dans trois ans si le mauvais camp arrive au pouvoir" et "Si les Démocrates arrivent au pouvoir, vous ne vivrez pas une très bonne vie". Sur  Truth Social : "Ce qui se passe en Espagne, avec des dizaines de milliers d'immigrés illégaux qui l'envahissent, s'est déjà produit aux États-Unis sous l'administration de Sleepy Joe Biden, et cela se reproduira, mais en pire, si les Démocrates reviennent un jour au pouvoir". À Camp David : "On dirait l'invasion d'un pays par des centaines de milliers de personnes", "La même chose va nous arriver si les Républicains ne sont pas élus" aux midterms 2026. En cabinet, il qualifie la crise de "catastrophe" : "si nous ne sommes pas au pouvoir, notre pays sera envahi à un niveau qui fera passer l'Espagne pour un cas mineur".

Dans le Cercle Trump, JD Vance, vice-président,  pointe sur X "les politiques mondialistes de la gauche radicale qui ont permis l'invasion de l'Occident". Stephen Miller, chef adjoint de cabinet à la Maison-Blanche,  écrit : "Les Démocrates ont fait subir cela à l'Amérique chaque jour pendant 4 ans sous Biden" et "Les Démocrates verront votre foyer piétiné et volé par des envahisseurs, et ils s'en réjouiront". En Europe, Giorgia Meloni, cheffe du gouvernement italien,  dénonce une régularisation ayant encouragé "le trafic d'êtres humains" et évoque "la suspension de l'accord de Schengen avec l'Espagne", mesure appuyée par  Antonio Tajani, vice-Premier ministre italien, "favorable" à cette fermeture. La France de Macron, quant à elle, militarise ses frontières avec l'Espagne.

1991, l'année du grand redéploiement

Il faut ici remonter plus loin encore. En 1991, l'Union soviétique s'effondre. Le monde perd son contrepoids. L'Europe occidentale, débarrassée du spectre communiste, ne cherche pas la paix : elle cherche un nouveau glacis. La Méditerranée Sud devient ce glacis. Le processus de Barcelone en 1995 habille de partenariat ce qui n'est qu'une architecture de contrôle : contrôle des flux migratoires, contrôle des routes énergétiques, contrôle des littoraux stratégiques du détroit à Suez. On externalise la frontière plutôt que l'abolir. On sous-traite la répression à Rabat, à Tunis, au Caire, comme hier on sous-traitait l'administration coloniale aux chefferies locales. Le vocabulaire a changé. L'architecture de domination, non. Bruxelles finance des garde-côtes, arme des polices, négocie des quotas de refoulement, et appelle "partenariat" ce que l'histoire nommerait sans détour un protectorat renouvelé.

Le Sud, toujours la variable d'ajustement

Ceuta illustre cette continuité mieux que n'importe quel rapport d'expert. L'enclave espagnole sur sol africain est elle-même un vestige colonial que personne, à Bruxelles, ne songe à interroger. Mais quand cette même Europe a besoin de punir un État récalcitrant, elle réactive sans complexe les circuits de domination hérités du XIXe siècle : elle arme le voisin africain contre la capitale européenne dissidente, elle transforme des corps de migrants marocains en munitions diplomatiques, et elle fait payer à des adolescents de Fnideq le prix politique d'une reconnaissance palestinienne votée à Madrid. C'est là toute la grammaire du post-1991 : les peuples du Sud ne sont jamais des sujets de l'histoire européenne, seulement ses instruments. Hier les comptoirs, les protectorats, les mandats. Aujourd'hui les vagues migratoires calibrées, les accords de réadmission, les leviers énergétiques. Le colonisateur a changé de costume. Il n'a pas changé de méthode.

Une leçon donnée dans le sang

L'Espagne découvre ce que l'Algérie, la Libye ou la Syrie savaient déjà : on ne quitte pas impunément l'orbite occidentale. Sánchez pensait qu'un "non" suffirait à préserver sa souveraineté morale. Washington et Tel-Aviv lui répondent par le langage qu'ils maîtrisent le mieux : celui des corps jetés à la mer et des bases militaires transformées en chantage. Ceuta n'est pas un accident migratoire. C'est une leçon de géopolitique, donnée dans le sang, à l'usage de quiconque, en Europe, s'aviserait encore de dire non. Reste à savoir si Madrid, une fois les corps comptés et les caméras reparties, choisira de plier l'échine ou de tenir la ligne qui, pour la première fois depuis trente ans, dérangeait vraiment les maîtres du jeu.

Mohamed Lamine KABA, Expert en géopolitique de la gouvernance et de l'intégration régionale, Institut de la gouvernance, des sciences humaines et sociales, Université panafricaine

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