
par Laala Bechetoula
Il fut un temps, en Algérie, où deux effectivement, un voilà bien placé et un "r" soigneusement travaillé pouvaient presque faire office de promotion sociale. On pouvait dire quelque chose de parfaitement banal ; prononcé en français avec l'accent approprié, cela prenait parfois des airs de thèse soutenue à la Sorbonne.
Soyons justes : ce n'était pas la faute de ceux qui avaient appris le français. Pour des générations entières, cette langue fut un pont vers l'université, l'administration, la science et le monde. Je suis moi-même de cette génération. J'ai appris, lu, travaillé et écrit en français. Le problème n'a jamais été la langue. Il a commencé lorsqu'elle est devenue un privilège, une distinction sociale, presque un certificat de respectabilité culturelle.
Il suffit parfois d'arriver à Alger pour le sentir. Dans bien des hôtels, restaurants, magasins ou cafés, le premier mot qui vous accueille est "Bonjour". Ni "salam", ni "sabah el kheir". Bonjour, automatique, professionnel, élégant, comme si la capitale algérienne devait encore présenter son passeport linguistique avant de vous servir un café.
Le mot n'y est évidemment pour rien. Mais il dit beaucoup. Une langue peut perdre son empire et conserver longtemps... la réception de l'hôtel.
Sauf que le monde a changé. La nouvelle génération ne s'attarde plus beaucoup devant le bonjourrr. Elle ouvre son ordinateur, code, utilise l'intelligence artificielle, consulte des publications scientifiques, suit des cours internationaux et travaille avec Séoul, Bangalore ou San Francisco. Pendant que nous continuions à débattre pour savoir si le français était un "butin de guerre" ou une survivance coloniale, le monde avait déjà changé de logiciel.
L'anglais n'est donc pas une nouvelle identité. C'est une infrastructure stratégique. La science, la technologie, la recherche, l'économie numérique et une immense partie du savoir contemporain circule par lui. On peut ne pas aimer Shakespeare ; il s'en remettra. Mais cela ne dispense pas d'apprendre sa langue.
Quant au français, inutile d'appeler la Protection civile. Molière ne brûle pas. Voltaire n'est pas retenu à la frontière.
Le français restera une grande langue de culture, de littérature, de pensée et de mémoire. Il restera une partie de notre histoire moderne et la langue dans laquelle des millions d'Algériens pensent, écrivent et créent en toute légitimité.
Je ne veux pas qu'il disparaisse. Je veux simplement qu'il descende du piédestal. Ce qui doit prendre sa retraite n'est pas la langue. C'est son privilège.
Puis revient l'éternelle formule : "Mais la France a construit l'Algérie". Et là commence le véritable théâtre.
Oui, la colonisation a construit des routes, des bâtiments, des ports et des institutions. Les empires construisent. Ils ont besoin de routes pour circuler, de ports pour expédier, de bureaux pour administrer et de casernes pour rester.
Mais depuis quand construire signifie-t-il créer un pays ?
Prenons le Hamma. L'administration coloniale a institutionnalisé en 1832 le Jardin d'Essai comme entité botanique et administrative, puis l'a développé. C'est un fait. Mais avant le décret, il y avait déjà le Hamma. La terre était là, Alger était là, l'Algérie était là. Un acte administratif peut créer une institution ; il ne crée ni la terre, ni le peuple, ni l'Histoire.
Alger n'est pas née en 1830. L'Algérie non plus. Cette terre porte des strates amazighes, numides, méditerranéennes, islamiques, zirides, ottomanes et bien d'autres encore. Il y avait des sociétés, des villes, des échanges, des pouvoirs et de la mémoire bien avant le premier képi français à Sidi-Ferruch. La colonisation n'est pas arrivée dans le vide. Elle est arrivée dans un pays.
Et c'est peut-être là l'opération la plus profonde du récit colonial : non pas seulement occuper la terre, mais occuper le point de départ lui-même - faire de 1830 l'année zéro, comme si tout ce qui précédait n'était que brume et tribus dispersées, et tout ce qui suivait, seul, méritait le nom d'Histoire et d'État. Le moment de la conquête devient ainsi celui de la naissance. Puis on demande au propriétaire de remercier celui qui est entré par effraction, parce qu'il a changé les rideaux.
Mais il ne faut pas non plus tomber dans le piège inverse. Nous n'avons pas besoin de nier ce que la colonisation a construit pour rappeler que l'Algérie existait avant elle. Nous n'avons pas besoin de démolir un balcon français pour retrouver la Numidie. Et nous n'avons pas besoin de détester une langue pour nous réconcilier avec les nôtres.
L'Histoire n'a pas besoin de crier lorsque la mémoire est sûre d'elle-même.
Il en va de même pour les civilisations. L'Europe moderne a énormément inventé, construit et transmis. Mais elle n'est pas née du néant. Des siècles auparavant, la civilisation islamique traduisait, discutait et développait des savoirs en algèbre, médecine, optique, astronomie, philosophie ou cartographie, tout en héritant elle-même des traditions grecques, persanes, indiennes et autres. Al-Khwarizmi n'a pas attendu une validation de Bruxelles pour comprendre que les nombres avaient un avenir ; Ibn al-Haytham n'a pas eu besoin d'un visa Schengen pour étudier la lumière. Les grandes civilisations héritent, transforment, ajoutent et transmettent - aucune civilisation ne commence vraiment à zéro, pas même celle qui prétend aujourd'hui l'avoir fait.
Voilà pourquoi dire que "la France a fait l'Algérie" n'est pas seulement une exagération. C'est une inversion historique. La France a laissé en Algérie des routes, des bâtiments et des institutions, oui. Mais elle ne nous a pas laissé l'Algérie en partant. L'Algérie était déjà là lorsqu'elle est arrivée.
Après l'indépendance, nous avons pourtant passé des décennies à opposer français et arabe, tandis que l'Algérien continuait à vivre dans sa langue quotidienne : il riait avec elle, aimait avec elle, négociait avec elle, élevait ses enfants avec elle - puis entrait dans l'administration pour découvrir que la langue dans laquelle il gérait toute son existence attendait encore son autorisation d'entrée. Performance bureaucratique remarquable : un peuple parle couramment, mais sa langue reste à la réception.
Peut-être est-il temps de devenir linguistiquement adultes : l'arabe pour sa profondeur culturelle et civilisationnelle, tamazight pour son enracinement national, nos darijas et nos parlers pour la vie réelle, le français pour la culture, la connaissance et la mémoire, l'anglais pour la science, la technologie et l'ouverture mondiale. Le problème n'a jamais été d'avoir trop de langues. Le problème était d'en transformer une en classe sociale.
Apprenons tout ce que nous pouvons. La connaissance n'a pas besoin de douanes. Mais ne faisons jamais d'une langue étrangère la mesure de la dignité d'un homme, ni d'une autre langue un instrument de revanche.
L'Algérie n'a donc pas besoin d'organiser les funérailles du français. Elle doit simplement réorganiser les sièges : le français dans la bibliothèque, l'anglais prenant davantage de place dans le laboratoire, et l'Algérien, avec toutes ses langues, restant propriétaire de la maison.
Quant au bonjourrr historique, qu'il se rassure. Il peut garder son "r" - il lui restera toujours une occasion de le faire rouler une dernière fois, le jour où il faudra bien admettre que le français a cessé d'être un rang pour redevenir, simplement, une langue parmi les nôtres.
Et l'Algérie, elle, n'a jamais eu besoin d'une langue étrangère pour prouver qu'elle existait. Elle était là avant. Elle sera là après.