08/08/2026 reseauinternational.net  8min #322659

Le monde sans durée

par Mounir Kilani

Il y a des matins où l'on cherche un souvenir qui tienne. Un souvenir qu'on pourrait toucher, porter comme on porte une montre au poignet. On cherche une lettre, une odeur, un objet. On cherche une trace qui ne soit pas numérique. Et parfois, on ne trouve rien.

Parce que tout a été remplacé, effacé, jeté.

Une civilisation ne s'effondre pas seulement sous les bombes. Elle disparaît aussi, plus silencieusement, lorsque plus rien n'a le temps de durer. Objets jetables, rites effacés, seuils abolis - c'est la trame d'un monde qui s'oublie lui-même.

Le temps uniforme

Il fut un temps où le temps avait une architecture. Les saisons structuraient l'année avec une rigueur poétique. Les dimanches avaient une identité propre, faite de silence, de rues désertes, d'une pause qui n'était pas de l'oisiveté mais de la célébration. Les fêtes créaient une mémoire : Noël n'était pas une date sur un calendrier, mais une accumulation de gestes répétés, de recettes transmises, de récits qui se racontaient autour de la même table.

Le temps, dans cette architecture, modelait les hommes lentement, leur donnant une profondeur, une consistance, une histoire intérieure. On ne naissait pas adulte : on le devenait.

Aujourd'hui, le temps est devenu uniforme. Les saisons n'ont plus de prise sur les vies climatisées, éclairées, digitalisées. On mange quand on veut, on travaille quand on peut, on se divertit quand l'envie passe - c'est-à-dire constamment. Les écrans ne s'éteignent pas, les notifications crépitent sans interruption.

Cette permanence n'est pas une plénitude : c'est une dilution. Quand tout est disponible en permanence, plus rien ne marque le temps. Le dimanche ressemble au lundi, la nuit ressemble au jour. Le temps lent, celui qui permettait de s'installer dans soi-même, de s'ennuyer, de rêver, a été chassé par l'actualisation permanente.

On est devenu des habitants du présent continu, et ce présent sans épaisseur ne laisse pas de traces.

Des objets sans mémoire

Il y avait, au fond d'un tiroir, une montre. Elle ne fonctionnait plus très bien. Elle retardait de quelques minutes chaque jour. On l'avait oubliée là, pendant des années, sans y toucher.

Elle avait été offerte à vingt ans. Elle avait accompagné des mariages, des naissances, des deuils. Cinquante ans plus tard, on la léguait en racontant d'où elle venait, quels souvenirs elle portait. La montre n'était pas parfaite. Elle était cabossée, le verre portait une rayure. Mais elle avait duré.

Ce qui a duré porte toujours une histoire.

Autrefois, les objets vivaient avec nous. Une table racontait une famille : on y voyait les entailles des couteaux d'enfance, les brûlures des casseroles oubliées, les cercles laissés par des verres innombrables. Une bibliothèque n'était pas un meuble de rangement, mais un paysage intérieur, où chaque livre avait été choisi, lu, relu, prêté, discuté. Un couteau passait de génération en génération, affûté mille fois, dont le manche poli par des mains successives était devenu lisse comme une pierre de rivière.

Les objets, dans cette durée, transformaient les souvenirs. Ils les matérialisaient. Ils leur donnaient un corps, une odeur, une texture. On ne se souvenait pas de sa grand-mère seulement par des photos : on se souvenait d'elle à travers sa montre, sa table, son couteau. Les souvenirs étaient incarnés. Ils tenaient dans la main.

Aujourd'hui, on remplace. On ne répare plus parce que réparer coûte plus cher que remplacer, parce que les objets sont conçus pour ne pas durer. On ne transmet plus parce que ce qu'on possède n'a pas de valeur symbolique : pourquoi transmettre un smartphone qui sera obsolète dans deux ans ?

On est passé de la possession à l'usage, de l'usage à la consommation, de la consommation à l'effacement.

On possède moins. On utilise davantage. Mais ce qu'on utilise ne nous appartient pas vraiment : les abonnements remplacent l'achat, la location remplace la propriété, le cloud remplace l'armoire, la mise à jour remplace la réparation, l'objet jetable remplace l'objet durable.

On recycle, certes, mais recycler n'est pas transmettre. Recycler, c'est effacer la mémoire de l'objet pour en faire autre chose. Transmettre, c'est faire passer la mémoire intacte, de main en main.

Et dans ce mouvement, quelque chose de profond disparaît : la mémoire matérielle d'une vie. Car on ne se souvient pas seulement par la tête. On se souvient par les choses, par leur poids, leur odeur, leur usure. Quand les choses disparaissent avant d'avoir vieilli, la mémoire perd ses ancres.

Rien ne devient héritage sans avoir d'abord duré.

Les seuils ont fondu

Il existait autrefois des seuils partout. Entrer dans une maison exigeait un geste : franchir le seuil, passer du froid au chaud, du public au privé, de la rue à l'intime. Entrer dans une église, c'était quitter le profane pour le sacré, baisser le ton, ralentir le pas. Entrer à l'école, c'était entrer dans un monde à part, avec ses règles, ses rituels, ses temporalités propres.

Les seuils transformaient les individus. Ils marquaient un avant et un après. On n'était plus le même après avoir franchi un seuil. On le sentait. On le célébrait. On le partageait.

Certes, beaucoup de ces seuils étaient aussi des barrières. La fluidité actuelle a dissous des prisons autant que des sanctuaires. Mais ce qu'elle n'a pas su reconstruire, c'est la densité symbolique du passage.

Le seuil amoureux s'est effacé : la rencontre se fait par écran, sans regard, sans attente. Le seuil du deuil s'est dissous : autrefois, le deuil durait des mois, voire des années. Aujourd'hui, on retourne au travail après trois jours de congé, et les condoléances se résument à un message sur les réseaux sociaux. Le seuil du savoir s'est ouvert trop grand. L'info-fluide remplace le livre. La connaissance se consomme sans être digérée.

Aujourd'hui, tout est accessible. On n'attend plus parce que l'attente est devenue une insulte à l'efficacité. On ne franchit plus de seuils parce qu'il n'y a plus de seuils à franchir : la maison est une suite de pièces ouvertes, l'église est un monument touristique, l'école est un flux continu d'informations, l'âge adulte est un glissement imperceptible où l'on reste adolescent jusqu'à quarante ans.

On ne prépare plus parce que la préparation prend du temps, et que le temps est devenu notre ennemi. On ne célèbre plus parce que célébrer suppose qu'on reconnaisse la valeur d'un passage, et que nous ne croyons plus aux passages : nous croyons aux transitions fluides, aux glissements, aux continuités.

Sans seuil, il n'y a pas de passage. Sans passage, il n'y a pas de transmission.

Une civilisation sans durée

Une société qui ne garde plus ses objets finit par ne plus garder ses souvenirs. La mémoire n'est pas une faculté purement mentale : elle est incarnée, matérielle, spatiale, temporelle. Elle habite les choses qui durent, les lieux qui portent les traces, les rites qui répètent les gestes.

Quand tout est jetable, quand tout est remplaçable, quand tout est immédiat, la mémoire n'a plus de support. Elle devient volatile, fragmentaire. Combien de photos numériques n'ont jamais été regardées une seconde fois ? Combien de messages vocaux sont effacés après écoute ? On se souvient de soi, de ses émotions, de ses expériences instantanées, mais on ne se souvient plus d'un nous, d'une histoire commune, d'une continuité qui nous dépasse.

Autrefois, une civilisation se construisait dans le temps. Elle sédimentait. Elle accumulait. Elle transmettait.

Aujourd'hui, elle fonctionne dans l'instant. Elle optimise le présent, maximise l'efficacité immédiate, remplace avant que l'usure ne s'installe. Elle produit des êtres vifs, réactifs, connectés. Mais des êtres sans mémoire profonde, sans ancrage, sans héritage. Des êtres qui consomment le présent sans pouvoir le transformer en passé, parce que le présent permanent ne devient jamais passé : il s'efface pour faire place à un autre présent identique.

Rien ne devient héritage sans avoir d'abord duré.

La maison est vide

Un enfant ouvre une vieille armoire. Il y trouve une montre qui ne fonctionne plus, des lettres jaunies attachées avec une ficelle, un couteau dont le manche est poli comme une pierre de rivière, des photographies sépia, une nappe brodée. Et une odeur. Une odeur qu'il ne connaît pas mais qui lui semble étrangement familière, comme un souvenir qui ne serait pas le sien.

Il ne sait pas encore que c'est cela, un héritage. Il croit que l'héritage, c'est ce qu'on reçoit. Il découvrira plus tard que l'héritage, c'est ce qui nous transforme. Que les objets ne sont que des passeurs. Que les lettres contiennent des voix. Que la montre ne mesurait pas seulement le temps : elle contenait du temps.

Le véritable héritage n'était pas la montre. C'était le temps qu'elle contenait.

Un dimanche de novembre, aujourd'hui, les magasins sont ouverts. Les rues sont bruyantes. Les cloches sonnent, mais personne ne les entend.

Pourtant, quelque part, une main repousse un écran. Une autre ravaude une chemise. Une autre accorde une pendule. Une autre jardine.

Il y a des gens, aujourd'hui, qui réparent. Qui gardent. Qui écrivent sur du papier. Qui habitent le même appartement pendant vingt ans. Qui ne partent pas en week-end pour rester chez eux, un dimanche de novembre, à ne rien faire. Ils ne savent peut-être pas qu'ils résistent. Mais c'est d'eux que se reconstruira, lentement, une mémoire.

Faire durer, c'est planter des arbres dont nous ne verrons pas l'ombre. Mais c'est la seule façon de laisser une trace.

Faire durer n'est pas qu'une vertu privée. C'est une structure du monde qu'il faut défendre.

 Mounir Kilani

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