08/08/2026 chroniquepalestine.com  6min #322701

La promesse que j'ai faite à Ismail al-Ghoul


Ismail al-Ghoul - Capture d'écran / Al Jazeera

Par  Ohood Nassar

Ce journaliste d'Al-Jazeera, qui était un ami de la famille, voulait que je me serve de ma voix pour raconter l'histoire de Gaza. Deux ans après son assassinat par Israël, je n'ai pas cessé de le faire.

Il y a deux ans, le 31 juillet 2024, je passais la soirée avec mes deux sœurs dans le quartier de Remal, à Gaza, où nous faisions du shopping pour acheter de nouveaux vêtements.

Pour la première fois depuis des mois, je me sentais pleine d'espoir, parlant avec confiance du jour où la guerre prendrait fin et où nous retournerions dans notre maison de Jabalia pour la reconstruire.

Alors que je tendais la main vers un vêtement, le commerçant nous a soudainement interrompues. Les larmes aux yeux, il a regardé son téléphone et a dit : "Ismail al-Ghoul a été pris pour cible par l'aviation israélienne."

Je me suis figée et j'ai demandé : "Vous en êtes sûr ?"

La voix tremblante, il a répondu : "Oui,... ils l'ont tué."

Je suis sortie de la boutique en larmes, me répétant sans cesse la même question : pourquoi ? Qu'avait-il fait pour mériter cela ?

Je ne pleurais pas Ismail simplement parce qu'il était un journaliste qui racontait l'histoire de Gaza au monde entier. Je le pleurais parce que je le connaissais personnellement. Pour moi, c'était un homme qui aimait la vie et rêvait du jour où il retrouverait enfin sa femme et sa jeune fille, Zina, après que la guerre les eut séparés.

J'ai rencontré Ismail pour la première fois alors que ma famille et moi étions réfugiés à l' hôpital al-Shifa après avoir été déplacés. Mon père le connaissait et m'a emmené le voir, dans l'espoir qu'Ismail puisse m'aider à recharger mon téléphone. Celui-ci était à plat depuis plus de trois semaines, faute d'électricité.

Quand nous l'avons trouvé, il se tenait devant la caméra, vêtu de son gilet de presse et de son casque, tenant le micro d'Al-Jazeera tandis qu'il rendait compte de ce qui se passait à Gaza. Une fois son reportage terminé, mon père m'a présenté à lui.

Nous n'avons échangé que quelques minutes. Lorsqu'il a appris que je parlais couramment l'anglais, il m'a dit : "Investis dans ton anglais. Utilise-le pour faire entendre notre voix au monde entier."

À l'époque, ses conseils me semblaient impossibles à suivre. Il n'y avait ni électricité, ni Internet, ni aucune possibilité d'écrire ou de travailler dans le journalisme. Pourtant, ses paroles sont restées gravées dans ma mémoire.

Au fil des mois qui ont suivi, Ismail est devenu un ami proche de notre famille, bien plus qu'un simple journaliste qui m'avait encouragée à écrire.

En apprenant à le connaître, nous avons constaté à quel point sa femme et sa fille lui manquaient. Il parlait surtout de sa petite fille, Zina, et de son rêve que la guerre se termine bientôt pour qu'il puisse retrouver sa famille.

Mon père l'appelait toujours "Abu Zina", une forme affectueuse de l'appellation arabe signifiant "le père de Zina", et priait pour qu'Allah le réunisse avec sa femme et sa fille, qui avaient été déplacées dans le sud de Gaza. Chaque fois qu'Ismail entendait cette prière, il souriait et serrait mon père dans ses bras.

Un jour, il a annoncé avec joie à mon père qu'il avait enfin réussi à parler à sa femme et à voir Zina.

Ismail était également un ami proche de mon frère aîné, Oday, et tous deux passaient souvent du temps ensemble. Après que mon père eut été blessé lors de notre exil à al-Shifa, Ismail est venu lui rendre visite pour prendre de ses nouvelles. Il a promis que, dès que mon père serait rétabli, il lui préparerait un repas à base de poisson, pour lui, Oday et leurs amis.

Nous avons tous été surpris. À l'époque, il était pratiquement impossible de trouver du poisson, car se rendre à la mer était extrêmement dangereux, et le peu qui était disponible coûtait une fortune. Lorsque mon père a tenté de le dissuader de se donner tant de mal, Ismail a souri et a répondu : "Tu es mon cher ami, Abu Oday."

On voyait rarement Ismail sans un petit thermos rempli de café chaud. Un jour, Oday est rentré à la maison et a dit : "Aujourd'hui, j'ai bu un café avec Ismail."

Je l'ai regardé avec surprise, car il n'aimait même pas le café.

"Ismail m'a tendu une tasse et m'a dit : 'Si tu m'aimes, bois-le'", a-t-il expliqué. "Alors je l'ai fait."

En juin 2024, ma famille et moi avons de nouveau dû nous déplacer, cette fois chez l'un des amis de mon père, dans le quartier de Remal. Pour la première fois depuis des mois, j'ai pu recharger mon téléphone et accéder à Internet. C'est alors que je me suis souvenue des conseils d'Ismail.

J'ai commencé à rechercher des médias qui pourraient me permettre d'écrire en anglais, dans l'espoir de raconter les histoires de Gaza au monde entier, exactement comme il m'avait encouragée à le faire.

Le mois suivant, quelques heures seulement avant d'être tué, Ismail était assis avec mon frère dans la voiture familiale, près de l'hôpital al-Shifa. Il buvait du café dans son thermos habituel et portait une casquette beige clair pour se protéger du soleil estival.

Lorsqu'il est parti pour ce qui allait devenir sa dernière mission de reportage, il a oublié à la fois la casquette et le thermos dans notre voiture.

Après sa mort, mon père les a conservés tous les deux. Il portait souvent la casquette en disant : "C'est la dernière chose qu'Ismail a laissée derrière lui." Il les a emportés avec lui à chaque déplacement, jusqu'à ce que nous nous installions finalement dans notre maison endommagée, que nous avions espéré reconstruire dans le nord de Gaza.

Mais même ces souvenirs de lui n'ont pas survécu à la guerre.

À la mi-mai 2025, nous avons reçu un appel téléphonique de l'armée israélienne nous ordonnant d'évacuer immédiatement notre maison, car elle allait être bombardée dans les minutes qui suivaient. Nous nous sommes enfuis sans rien, laissant derrière nous nos vêtements, notre nourriture et nos effets personnels, y compris la casquette et le thermos à café d'Ismail.

La maison a été détruite, et avec elle, les derniers souvenirs matériels que nous avions de lui.

Ce jour-là, Israël n'a pas seulement tué un journaliste. Il a tué un père qui rêvait de serrer sa fille dans ses bras, un mari qui attendait la fin de la guerre pour retrouver sa famille et un ami dont la gentillesse touchait tous ceux qui le connaissaient.

Deux ans plus tard, les paroles qu'Ismail m'a adressées à l'hôpital al-Shifa continuent de me guider. Après sa mort, je lui ai fait une promesse : je continuerais à raconter l'histoire de Gaza au monde entier. Chaque article que j'écris est une tentative de tenir cette promesse.

31 juillet 2026 -  Al-Jazeera - Traduction :  Chronique de Palestine - Éléa Asselineau

* Ohood Nassar est journaliste et enseignante à Gaza. Elle écrit pour  We Are Not Numbers,  New Arab, l' Institut d'études palestiniennes,  Electronic Intifada,  Al-Jazeera et  Prism.

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