
par Abdelaziz Ghedia
La première fois de ma vie que j'ai mangé les spaghettis, c'était au début des années 1970. J'avais 12-13 ans. À l'époque, mon père avait émigré en France par le biais du bureau de main-d'œuvre. Car, dans ces années-là, la France, qui avait bénéficié du plan Marshall, à la fin de la Seconde Guerre mondiale, avait un besoin crucial à la force de travail étrangère pour terminer ses divers chantiers de reconstruction. On était en plein "Trente glorieuses". En plein boom économique.
Par ailleurs, l'Algérie qui venait de recouvrer son indépendance n'était pas encore en mesure d'absorber le chômage lié principalement à un exode massif de sa population rurale.
Alors, entre les deux pays des accords furent établis : les fameux accords de 1968 qui sont tant décriés et même remis en cause actuellement par la partie française.
Bref, le problème n'est pas là.
Que les Zemmour et les Retailleau continuent à dénoncer et à utiliser cette question comme argument principal de leur campagne électorale à la présidentielle de 2027, s'ils sont, toutefois, retenus comme candidats, cela ne nous émeut point. Nous savons bien qu'en réalité, ces accords, après maintes révisions, ne sont plus qu'une "coquille vide", comme souligné, dernièrement, par le président algérien Abdelmadjid Tebboune.
En France, au 92e exactement, à Choisy-le-Roi, mon père vivait dans un foyer pour immigrés. Il avait comme compagnon de chambre un Italien. Immigré comme lui. De Sud de l'Italie. De la Sicile ou de la Calabre. Je ne m'en souviens plus.
Toujours est-il que c'était avec ce compagnon de fortune que mon père apprit la préparation des spaghettis à l'italienne avec une sauce tomate légèrement épicée et agrémentée de quelques pétales de menthe.
Quand il rentrait en Algérie, en été, lors de son mois de congé annuel, il nous gâtait de cette préparation culinaire. C'était un véritable délice et nous en raffolions, mes frères et moi. Rien que d'y penser maintenant, j'ai l'eau à la bouche. Je salive. Et, là, j'avoue que je comprends bien Marcel Proust et sa fameuse madeleine. En fait, il faut dire que dans la vie de tout un chacun il y a bien une "madeleine de Proust", nichée quelque part dans le subconscient.
À moi, il m'a suffi d'évoquer le sujet de l'immigration pour la découvrir. Presque instantanément.
Oui, l'homme est un voyageur éternel. Pour diverses raisons. Et n'en déplaise à Georgia Meloni, il n'y a pas si longtemps, son pays, l'Italie, était pourvoyeur d'immigration. Tout autant que l'Algérie, l'Espagne et le Portugal.
Pour corroborer ce fait, pour argumenter de façon irrécusable ce que j'avance ici, il m'est venu à l'esprit un "chef d'œuvre" du réalisme du cinéma italien des années 70 : pain et chocolat, un film qui traite justement de l'immigration italienne en Suisse. Je ne vous en dis pas plus.
Il est incompréhensible, aujourd'hui, qu'au lieu de venir en aide au gouvernement Pedro Sanchez, surpris par l'invasion de son enclave, Ceuta, par des milliers de Marocains, l'Italie de Meloni en vient à se recroqueviller sur elle-même et à remettre en cause l'existence même de l'espace Schengen. Cette politique est contre-productive. Si tous les pays européens faisaient de même, on pourrait dire "adieu veau, vache, cochon, couvée !"