10/08/2026 reseauinternational.net  6min #322851

 La Turquie, l'Arabie saoudite et le Pakistan concluent un accord de défense dans un contexte de recul de la puissance américaine

Contradictions du « Pacte de La Mecque » : comment la Turquie pourrait-elle combattre l'Iran ?

par Mohammad Noureddine

La signature, vendredi dernier, de "l'Accord de La Mecque pour la défense commune" entre l'Arabie saoudite, la Turquie et le Pakistan n'a pas été un événement ordinaire, éclipsant même les développements de la confrontation entre les États-Unis et l'Iran ainsi que la situation dans le détroit d'Ormuz.

Les spécificités idéologiques, politiques et géographiques des trois pays signataires, le contexte de cet accord, ainsi que l'annonce que son objectif principal est la dissuasion collective face aux menaces régionales - toute agression contre l'une des parties étant considérée comme une agression contre les deux autres, bien qu'il soit présenté comme n'étant dirigé contre personne -, sont autant de facteurs qui lui confèrent une importance exceptionnelle.

Bien que le communiqué annonçant l'accord ait fait état de discussions en cours depuis un an entre les trois pays, le moment de la signature au palais Al-Safa à La Mecque, entre le prince héritier saoudien Mohammad ben Salmane, le président turc Recep Tayyip Erdogan et le premier ministre pakistanais Shehbaz Sharif, avait des significations évidentes.

Alors que les journaux turcs proches du parti au pouvoir (AKP) ont considéré que cet accord reflète l'émergence d'un "nouveau centre de pouvoir", la presse laïque d'opposition a semblé délibérément ignorer l'événement.

Le ministre turc des Affaires étrangères, Hakan Fidan, a indiqué que l'accord vise à "renforcer la sécurité régionale, étant donné que les interventions extérieures dans les affaires de la région ont accru l'instabilité et les troubles".

Fidan a estimé qu'il incombe aux pays de la région de "bâtir des structures institutionnelles plus efficaces garantissant la sécurité et la stabilité, l'économie ne pouvant se développer dans un environnement sécuritaire instable". Alors que les analyses et spéculations se poursuivent quant aux exigences et répercussions de cet accord, on peut d'ores et déjà relever les points suivants :

Un accord militaire par essence : Il exige la défense de toute partie subissant une agression ainsi qu'une coopération dans les domaines de la défense et de la sécurité. Fidan a précisé que le mécanisme de fonctionnement de l'"Accord de La Mecque" est identique, à tous égards, à celui de l'OTAN, certains allant jusqu'à ressusciter l'idée d'un "OTAN islamique". Toutefois, existe-t-il réellement une possibilité d'appliquer ces textes face à la multiplicité des complexités et aux divergences d'intérêts ?

Des pays dans l'orbite américaine : Les trois signataires gravitent dans le giron des États-Unis, ce qui soulève des interrogations sur la position de ces derniers face à cette initiative, en pleine confrontation avec l'Iran. Certains supposent que l'accord pourrait être un message américain transmis par ces trois pays à Téhéran afin de l'amener à des concessions. Mais si l'Arabie saoudite a un intérêt certain à contenir Téhéran et que la Turquie souhaite renforcer son influence régionale, la présence du Pakistan - qui joue aujourd'hui un rôle de médiateur - suscite de nombreuses interrogations. Certains y répondent en suggérant que des considérations américaines seraient derrière l'adhésion pakistanaise, afin de fournir, théoriquement, un parapluie nucléaire à la nouvelle alliance.

La question de l'identité confessionnelle : L'identité sunnite des trois États suscite chez certains observateurs la crainte de raviver le conflit confessionnel dans la région, ce qui expliquerait la réticence de l'Égypte (du moins jusqu'à présent) à rejoindre ce "bloc sunnite". Cela pourrait lui permettre de jouer un rôle plus important sur le plan diplomatique - un rôle que la Turquie a toujours recherché sans réussir à l'assumer pleinement. Dans ce cadre, l'analyste turc Mansur Akgün estime que l'accord n'est pas dirigé contre Israël et la Grèce, mais vise à équilibrer et contenir l'Iran tout en envoyant un message aux branches de "l'Axe de la résistance". Il estime ainsi que d'autres pays sunnites comme l'Égypte, le Qatar et les Émirats arabes unis pourraient bientôt rejoindre cette alliance.

Rupture avec la doctrine ataturkiste : L'accord contredit le principe de neutralité d'Atatürk résumé par la devise "Paix dans le pays, paix dans le monde". Certains y voient même une réplique du "Pacte de Bagdad" fondé par la Grande-Bretagne en 1955, auquel la Turquie avait adhéré sous le gouvernement de l'islamique Adnan Menderes. Par cette comparaison, ces analystes soulignent que la Turquie n'est jamais entrée dans des alliances régionales sauf sous des gouvernements d'orientation islamique.

Alignement sur l'OTAN : L'annonce de cette alliance intervient un mois après le sommet de l'OTAN en Turquie et semble en phase avec ses résolutions. Certains y voient une acceptation par Ankara de jouer des rôles au profit de l'Occident face aux menaces venues de Russie et d'Iran. Les trois pays du "Pacte de La Mecque" sont ainsi perçus comme agissant par procuration pour le compte de l'Occident afin de soulager la charge pesant sur les États-Unis.

Un argument politique interne pour Erdogan : Les milieux turcs pro-Erdogan ont commencé à justifier cette adhésion en affirmant qu'elle ajoute un facteur de dissuasion contre les ambitions israéliennes envers la Turquie. Bien que le facteur israélien ne soit pas totalement absent du tableau, mettre l'accent dessus semble servir à Erdogan pour conquérir de nouvelles voix en vue de la présidentielle de 2028, dans un contexte de baisse de popularité de l'AKP.

Une dissymétrie des besoins : La question demeure de savoir quelle partie a réellement besoin d'un tel accord. La Turquie a ses propres calculs internes et régionaux pour lesquels elle n'a pas besoin du soutien de l'Arabie saoudite (incapable de le fournir de toute façon). Le Pakistan est géographiquement éloigné de tout affrontement turc avec Israël ou la Grèce et ne ressent pas le besoin de cette alliance face à l'Inde, disposant déjà de l'arme nucléaire ; la Turquie ne s'aventurerait d'ailleurs pas à soutenir ouvertement Islamabad contre New Delhi. Par conséquent, la partie qui a le plus besoin de cet accord est l'Arabie saoudite, qui souffre de l'érosion de son image dissuasive, que ce soit face à l'Iran ou au Yémen. Si la nouvelle alliance lui offre théoriquement une occasion de redorer son image, le succès de cette tentative reste incertain.

Des contradictions internes majeures : La nouvelle alliance recèle de nombreuses contradictions entre ses membres, notamment la divergence idéologique entre l'islam ottoman et l'islam wahhabite, qui s'affrontent depuis plus de deux siècles. Cela la prive d'un des piliers essentiels à sa réussite, et les déclarations d'un responsable turc au journal Hürriyet affirmant que l'accord repose aussi sur "l'histoire commune et la foi" ne suffisent pas à masquer cette réalité. Ces contradictions risquent de placer la Turquie face à un dilemme complexe dans l'hypothèse, par exemple, d'une attaque iranienne contre l'Arabie saoudite qui solliciterait son aide en application de l'accord. La Turquie franchirait-elle le pas en entrant en guerre pour défendre le Royaume contre l'Iran ?

En tout état de cause, il paraît difficile aujourd'hui de faire preuve d'optimisme quant à cette nouvelle alliance qui rappelle l'époque du "Pacte de Bagdad" et les rivalités et troubles qu'a connus la région à cette période, comme le souligne le célèbre chroniqueur turc Fehim Taştekin dans le journal Karar.

source :  Al-Manar

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