10/08/2026 ssofidelis.substack.com  12min #322863

Le mirage ukrainien

Par  Nate Bear, le 6 août 2026

J'ai longtemps hésité à écrire sur la guerre entre la Russie et l'Ukraine, et cet article ne me vaudra probablement pas beaucoup d'adeptes. Mais pour le meilleur ou pour le pire, j'essaie toujours de dire les choses telles que je les vois. Et je suis fatigué. Fatigué de l'illusion libérale, de l'hypocrisie, des analyses puériles et de la soif de sang pure et dure qui caractérisent l'Ukraine.

Je suis las de cette prétention selon laquelle une guerre par procuration, désormais plus longue que la Première Guerre mondiale, serait un combat juste contre le mal pour sauver l'âme du monde.

Je suis las de ceux qui jugent scandaleuse et moralement déplorable toute volonté de mettre fin à une guerre qui a coûté la vie à des centaines de milliers de jeunes hommes et à des milliers de civils.

Je suis fatigué de voir que l'analyse rationnelle et contextualisée soit si souvent qualifiée d'apologie pro-Poutine, et qu'il soit quasiment impossible d'obtenir des informations fiables sur la guerre qui ne soient pas polluées par un agenda anti-russe. Et pourtant, des informations et des analyses de qualité, qui reconnaissent que la Russie n'est pas en train de perdre et que l'Ukraine souffre, suggèrent encore trop fréquemment que l'Occident doit faire durer cette guerre plusieurs années encore.  Cette analyse, par ailleurs rationnelle, bien qu'elle détaille toutes les raisons pour lesquelles l'Ukraine ne gagne clairement pas la guerre, conclut néanmoins qu'il faut la mener pendant encore de nombreuses années pour éviter "une mauvaise paix".

Nous entendons sans cesse ressasser la même rengaine selon laquelle accéder aux exigences de la Russie - à savoir la Crimée, les quatre oblasts annexés et une Ukraine neutre - reviendrait à conclure une "mauvaise paix" qui récompenserait l'agression. Mais rares sont les dirigeants politiques ou les journalistes qui, lorsqu'ils vendent cette histoire, expliquent clairement en quoi consiste une "bonne paix" et ce qu'elle implique. Pas besoin de jouer aux devinettes. Zelensky l'a précisé à maintes reprises. Il a toujours affirmé qu'il n'y a qu'un seul moyen de mettre fin à la guerre : que la Russie restitue à l'Ukraine non seulement les quatre oblasts annexés en 2022, mais aussi la Crimée. Il exige par ailleurs des garanties de sécurité allant jusqu'à l'intégration effective de l'Ukraine au sein de l'OTAN.

C'est là un objectif illusoire qui garantit à coup sûr une guerre sans fin. Et une guerre sans fin n'est pas une notion abstraite. Elle signifie la mort permanente. Des destructions sans fin. Les sociétés européennes militarisées et sous haute surveillance, l'ennemi russe servant à justifier un État totalitaire contrôlé par Palantir. Et pour couronner le tout, on nous rabâche sans cesse une affirmation puérile censée légitimer les hostilités : l'invasion de l'Ukraine par la Russie aurait été "non provoquée".

Rien n'est jamais "non provoqué". On peut être d'accord ou non sur la question de déterminer si la provocation a justifié la réaction. Mais "non provoqué" n'a rien d'une analyse, c'est plutôt un ressort psychologique, et dans le cas de la Russie et de l'Ukraine, une propagande destinée à occulter la longue histoire qui a précédé l'invasion russe.

À bien des égards, elle n'est pas sans rappeler la propagande selon laquelle le 7 octobre aurait été une attaque non provoquée contre Israël. Ou que Pearl Harbor serait une attaque non provoquée contre les États-Unis.

Les récits qui font abstraction des causes et effets et proclament qu'un événement tragique s'est simplement produit du jour au lendemain, sans aucun signe avant-coureur, et que des gens bien ont donc été entraînés à contrecœur dans cette guerre pour se défendre contre les personnes malveillantes, sont les plus vieilles ruses de la propagande de guerre, conçues pour museler toute pensée critique.

Donc, en bref (pour plus de détails,  lire cet article de John Mearsheimer), les événements précédant l'invasion de l'Ukraine par la Russie incluent une  promesse faite en 1990 par le secrétaire d'État américain James Baker, qui déclarait que si la Russie post-soviétique accordait à l'Allemagne unifiée de rester au sein de l'OTAN,

"celle-ci ne se déplacerait pas d'un pouce vers l'est".

Cette promesse reposait sur la reconnaissance de la Russie comme un État légitime aux intérêts de sécurité légitimes. Elle a bien sûr été rompue à maintes reprises, jusqu'à ce que l'OTAN s'étende aux frontières de la Russie. Parmi les événements antérieurs figurent également la remilitarisation de l'Ukraine, soutenue par l'OTAN, après la destitution de Viktor Ianoukovitch en 2014, l'annexion de la Crimée par la Russie en réponse à cette remilitarisation, et le bombardement du Donbass par l'Ukraine, qui  a coûté la vie à des centaines d'Ukrainiens russophones. Les dirigeants russes ont parfaitement conscience que la France napoléonienne, l'Allemagne impériale et l'Allemagne nazie ont toutes traversé l'Ukraine pour envahir leur pays.

Sans nécessairement considérer que la Russie avait raison d'envahir l'Ukraine, on peut essayer de comprendre pourquoi elle l'a envahie - une réflexion qu'on n'est jamais encouragé à mener dans une rhétorique dominée par des jugements moraux normatifs, vus exclusivement à travers le prisme de l'impérialisme occidental.

La configuration de l'Ukraine après 2014 a fait craindre à la Russie que Kiev ne serve à nouveau de tremplin à une nouvelle invasion. Et ce n'est pas comme si Poutine l'avait caché.  Il a averti à plusieurs reprises, fin 2021 et début 2022, que la poursuite de la militarisation de l'Ukraine constitue une ligne rouge et que si l'Ukraine et l'Occident refusent la voie diplomatique, la Russie passerait à l'action. Avant 2014, l'Ukraine ne le préoccupait pas outre mesure. On ne parlait pas de guerre, car elle ne constituait pas alors la menace que Poutine a vue ensuite prendre forme.

Encore une fois, il ne s'agit pas ici de défendre Poutine, mais d'évoquer une relation de cause à effet, et surtout l'arrogance et l'orgueil occidentaux convaincus que seules leurs lignes rouges en matière géostratégique font autorité.

Les États-Unis auraient-ils permis qu'une alliance militaire dirigée par la Chine s'établisse en Amérique du Sud, jusqu'au Mexique, sans réagir ? Les médias occidentaux auraient-ils qualifié de "délire paranoïaque" les inquiétudes américaines face au militarisme chinois si des bases militaires chinoises fleurissaient en Amérique du Sud ? Bien sûr que non ! Les médias auraient réclamé la guerre et nous l'auraient vendue sans surprise. Mais lorsque les rôles s'inversent, le militarisme américain redevient une simple paranoïa russe.

Et aujourd'hui, la guerre que l'expansionnisme de l'OTAN faisait craindre n'est pas seulement là, mais risque de s'installer durablement dans nos vies, les économies européennes se résignant au carnage et mettant en place des économies de guerre. Et pour développer ces économies de guerre, la classe libérale exige de nouvelles coupes dans un État-providence déjà laminé dans bien des secteurs par deux décennies d'austérité. Cette semaine, le Financial Times a publié cet article, illustrant le culot avec lequel des mesures anti-ouvrières, hypercapitalistes et hyperimpérialistes sont désormais présentées comme des opinions sensées.

Un "État de guerre" destiné à combattre une Russie mythique qui, comme Mearsheimer l'a expliqué dans cette vidéo , n'a pas envahi l'Ukraine avec suffisamment de moyens pour conquérir le pays, mais a plutôt recouru à un dernier coup de poker pour forcer l'Ukraine à passer à la table des négociations.

Bien sûr, ce pari a échoué. Les médias libéraux et la classe politique continuent toutefois d'affirmer que l'objectif de la Russie est une conquête totale, suivie de nouvelles conquêtes afin de cautionner l'instauration d'économies de guerre. Que la classe libérale préfère instaurer un État belliciste qui décime l'État-providence pour affronter la Russie, plutôt qu'opter pour la diplomatie et le partenariat avec un pays riche en ressources minérales indispensables à la construction, par exemple, d'un système énergétique plus propre, témoigne d'un échec total.

Et qui alimenterait ces économies d'"État en guerre" ? En partie Israël, qui a  conclu un accord de 4 milliards de dollarsavec la Grèce pour fournir un système de défense aérienne, a livré un  système similaire à l'Allemagne pour le même prix l'année dernière et un système de missiles à un demi-milliard de dollars à la Slovaquie.

Israël est impliqué dans le conflit entre l'Ukraine et la Russie de plusieurs manières très significatives, dont certaines s'avèrent aujourd'hui clairement contre-productives pour l'Ukraine et Zelensky.

Dès le début de la guerre contre l'Iran, Zelensky l'a chaudement saluée, reprenant tous les clichés habituels,  affirmant que l'offensive américano-israélienne serait une bonne chose car elle "libérerait le peuple iranien d'un régime terroriste". En mars, alors que la guerre contre l'Iran faisait rage, il a appelé Netanyahu à une collaboration, affirmant : "Il a ce dont j'ai besoin et j'ai ce dont il a besoin". Mais aujourd'hui, l'Ukraine est à court de missiles intercepteurs, ceux-ci ayant tous été utilisés dans la guerre contre l'Iran, laissant Kiev vulnérable aux attaques de missiles russes. Hier, tous les missiles lancés sur Kiev ont atteint leur cible, sans qu'aucun missile intercepteur n'ait été tiré. Et aujourd'hui, après avoir encouragé la guerre contre l'Iran, Zelensky  se plaint du manque de missiles intercepteurs, une conséquence directe de la guerre qu'il a soutenue. Il s'est rallié à l'empire, mais à cause de l'aventurisme impérialiste à outrance qui lui est précieux, cet empire est désormais incapable de défendre son pays. Cet homme n'a visiblement élaboré aucune stratégie, si ce n'est espérer que les armes et les fonds continuent d'affluer.

Les libéraux semblent réticents à établir un lien entre ces deux guerres impériales, préférant la dissonance inhérente à une mentalité impérialiste.

Cette dissonance s'est également manifestée ailleurs, chez des influenceurs favorables à la guerre en Ukraine qui exigent que l'Occident envoie davantage d'armes à l'Ukraine et s'indignent que la Corée du Nord en envoie à la Russie, apparemment incapables de suivre leur propre logique concernant l'envoi d'armes par des pays tiers aux principales parties belligérantes d'un conflit. Des esprits impérialistes aveuglés par leur propre hypocrisie flagrante.

Mais à l'heure où j'écris ces lignes, j'entends déjà venir les critiques, et je peux même en formuler une. Pourquoi, Nate, alors que tu te montres si intransigeant sur le plan moral sur Israël et la Palestine, dénonces-tu les "jugements moraux normatifs" concernant l'Ukraine et la Russie ?

Parce que ces deux cas de figure ne pourraient être plus dissemblables.

L'Ukraine est un État doté d'une armée permanente soutenue par l'empire, qui combat un autre État doté d'une armée permanente. La Palestine s'est vu refuser le statut d'État malgré l'accord de partition en deux États conclu par l'ONU en 1947 (quelle que soit l'opinion que l'on puisse avoir sur la légitimité de cet accord), elle ne dispose d'aucune armée permanente pour se défendre et les Palestiniens luttent contre une occupation coloniale armée par l'empire. L'Ukraine ressemble donc davantage à Israël qu'à la Palestine. En effet, en 2024, Zelensky a proclamé qu'Israël serait le modèle idéal pour l'Ukraine, affirmant vouloir faire de son pays un "Grand Israël".

L'Ukraine et Israël sont tous deux des mandataires aux avant-postes impériaux, l'un en Europe, l'autre au Moyen-Orient. Il n'est pas nécessaire d'être l'envahisseur pour être un instrument de l'impérialisme. Parfois, être envahi s'avère plus utile, car une telle réalité confère une assurance morale qui contribue à protéger son rôle impérial de toute analyse critique. Je dirais même que c'est exactement ce qui s'est produit dans le cas de l'Ukraine.

Cela ne veut pas dire pour autant que je n'éprouve aucune sympathie pour les Ukrainiens ordinaires. Au contraire. Ils ont été trahis, tant par l'Europe que par leurs propres dirigeants, et contraints de mener une guerre que la majorité  souhaite désormais voir prendre fin par des négociations. L'Ukrainien moyen est bien différent de l'Israélien moyen qui soutient le génocide et défend l'apartheid.

Pourtant, malgré les aspirations de la majorité des Ukrainiens, l'Europe et Zelensky se refusent à toutes négociations et continuent de se battre, infligeant des coûts phénoménaux à l'Ukraine et aux Ukrainiens ordinaires, comme en témoignent les nombreuses vidéos montrant les commandos ukrainiens enlever en pleine rue des citoyens ukrainiens pour les expédier manu militari au front.

"Voici la liberté et la démocratie ukrainiennes que les dirigeants européens ont échoué à soutenir : les sbires de Zelensky enlèvent encore un civil ukrainien en pleine rue pour l'envoyer au front comme chair à canon - simplement pour gonfler les chiffres et continuer à soutirer des milliards à l'Occident". -

Bien sûr, des coûts énormes sont également infligés à la Russie, mais ils ne sont pas, et ne seront pas, assez élevés pour garantir une "bonne paix". Et tout coût supplémentaire risquerait de déclencher une escalade incontrôlée et catastrophique.

Parmi ceux qui estiment que la guerre n'apporte que des souffrances à l'Ukraine et que le pays devrait négocier avec la Russie pour y mettre fin figure  Iuliia Mendel, ancienne attachée de presse et porte-parole de Zelensky. Mais qui, en Occident, a déjà entendu parler d'elle ? Vous pouvez toutefois être sûr que si l'ancienne porte-parole de Poutine avançait les mêmes arguments à propos de la Russie, son visage ferait la une de tous les médias occidentaux.

L'ironie ultime est que, bien que la guerre soit présentée aux Occidentaux comme un affrontement entre totalitarisme et démocratie, les Ukrainiens ne sont même pas en mesure d'élire un dirigeant qui donnerait suite à leur souhait de voir la guerre prendre fin par la voie de la négociation, puisque Zelensky, dont le mandat a officiellement expiré en 2024,  a instauré la loi martiale et annulé les élections.

Donc, comme je l'ai déjà précisé, pour le meilleur ou pour le pire, voici mon point de vue sur le conflit russo-ukrainien.

Une guerre qui ne sert que des intérêts impérialistes, des intérêts qui vont à l'encontre de la sécurité et de la prospérité européennes. Une guerre qui menace, dans le pire des cas, de prendre une tournure nucléaire. Une guerre provoquée. Une guerre qui, faute d'esprit critique et d'une véritable solidarité, conscience ou justice, s'est imposée comme un principe d'organisation intellectuel incontournable pour les médias libéraux et la classe politique.

Je ne me suis probablement pas fait beaucoup d'amis, mais, si c'est le cas, vous m'en voyez ravi.

Traduit par  Spirit of Free Speech

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