
Des rescapés sur une plage après avoir tenté de traverser la frontière entre la ville marocaine de Fnideq,
au nord du pays, et l'enclave espagnole de Ceuta, le vendredi 31 juillet 2026. [AP Photo]
Alors que les reportages relataient largement le périple à la nage de dizaines de milliers de migrants marocains jusqu'à l'enclave espagnole de Ceuta, emportant pour seuls biens leurs vêtements, on s'est peu intéressé aux conditions sociales qui les ont poussés à prendre de tels risques. Au moins 141 personnes ont péri en tentant cette traversée.
Lorsque les difficultés économiques étaient évoquées, elles étaient généralement reléguées au second plan face à l'attrait de la prospérité européenne. Pourtant, pour nombre de ceux qui tentaient la traversée, la question décisive n'était pas le "rêve" européen, mais la nécessité d'échapper à la situation de plus en plus désespérée au Maroc - un pays présenté aux touristes européens comme une destination de vacances idyllique.
e Maroc est marqué par un chômage des jeunes de masse, l'appauvrissement des zones rurales, le travail informel, les bas salaires et des inégalités extrêmes. Pour beaucoup de jeunes, l'émigration apparaît comme la seule voie réaliste vers un avenir meilleur.
Les statistiques officielles ne donnent qu'une image partielle de la vie économiquement et socialement étouffante des quelque 40 millions de personnes gouvernées par le roi Mohammed VI et une minuscule élite financière.
Le chômage s'élève officiellement à environ 13 pour cent, et deux tiers des chômeurs sont sans emploi depuis plus d'un an. La situation est bien plus préoccupante chez les jeunes. Le chômage des jeunes atteint près de 40 pour cent, tandis qu'environ un quart des Marocains de moins de 30 ans - soit près de 2,9 millions de personnes - ne sont ni en études, ni en emploi, ni en formation.
Ceux qui ont la chance de trouver un emploi perçoivent souvent des salaires qui subviennent à peine à leurs besoins essentiels. Le salaire minimum légal mensuel hors agriculture est d'environ 320€, tandis que le salaire minimum agricole s'élève à environ 9€ par jour. Les jeunes diplômés, notamment les enseignants débutants du secteur public, gagnent généralement à peine plus que le salaire minimum, soit environ 300 à 350€ par mois.
Les salaires nominaux ont peu évolué au cours de la dernière décennie. Cependant, suite à la forte hausse des prix mondiaux des produits alimentaires et de l'énergie en 2022, le pouvoir d'achat réel des travailleurs à bas salaires a considérablement diminué, les loyers, l'alimentation, les transports et les produits de première nécessité étant devenus de plus en plus chers.
Bien qu'environ 40 pour cent des Marocains vivent encore en zone rurale, l'agriculture ne contribue plus qu'à hauteur d'environ 10 pour cent au PIB. Près d'un ménage rural sur cinq est pauvre ou menacé de pauvreté.
L'emploi dans l'agriculture est majoritairement informel. Plus de 90 pour cent des travailleurs agricoles n'ont ni contrat écrit, ni couverture sociale, et bénéficient de peu de protections juridiques. Le travail est saisonnier et se concentre sur la récolte des olives, la production d'agrumes, les cultures maraîchères et l'élevage. Le changement climatique a accentué ces difficultés. La multiplication des sécheresses et des vagues de chaleur, conjuguée à des infrastructures d'irrigation insuffisantes, a entraîné de mauvaises récoltes, des pertes de bétail et une baisse des revenus ruraux.
Les conditions de vie dans de nombreuses communautés rurales demeurent difficiles. Les villages sont souvent isolés par des routes non asphaltées, et les habitations, de construction rudimentaire, manquent de toitures, d'isolation et d'installations sanitaires adéquates. De nombreux ménages dépendent de puits et de latrines à fosse, et certains hameaux isolés ne sont que partiellement raccordés à l'électricité et aux autres infrastructures essentielles. Les établissements d'enseignement secondaire sont souvent situés loin des villages, obligeant les élèves à être internes - une dépense inabordable pour de nombreuses familles.
Les ménages ruraux dépendent d'une combinaison d'agriculture de subsistance, de travail informel, d'envois de fonds venant de proches, de migrations saisonnières vers les principales villes du Maroc (notamment Casablanca, Rabat-Salé, Tanger et Agadir) et de migrations irrégulières vers l'Espagne via Ceuta, Melilla et les îles Canaries.
Le déclin de l'agriculture a entraîné le déplacement des populations rurales pauvres. Les travailleurs, incapables de survivre à la campagne, migrent vers les villes où les perspectives d'emploi ne sont guère meilleures. La plupart des migrants ruraux vivent dans la précarité. Environ un tiers des emplois non agricoles sont informels, contribuant à un taux national estimé à près de 50 pour cent. Ces emplois consistent principalement en du commerce ambulant, des ateliers non déclarés, des services de transport informels et des travaux occasionnels sur les chantiers, caractérisés par de faibles revenus et un droit du travail quasi inexistant.
La pauvreté urbaine est très visible. La mendicité est monnaie courante. Selon ONU-Habitat, plus d'un citadin sur dix vit dans des bidonvilles ou des quartiers informels densément peuplés, situés à la périphérie des villes marocaines en expansion, à portée de vue des TGV côtiers et des réseaux de tramway modernes.
L'exode rural a alimenté l'économie informelle et l'expansion des bidonvilles urbains, exacerbant la concurrence pour des emplois précaires et accentuant la pression à la baisse sur les salaires, tout en générant des profits substantiels pour une petite élite économique. L'inégalité des revenus, mesurée par le coefficient de Gini, avoisine 0,40, tandis que l'inégalité des patrimoines, bien que non mesurée officiellement, est généralement considérée comme bien plus élevée.
L'économie est dominée par le roi, l'un des hommes les plus riches d'Afrique, qui, grâce à son groupe Al Mada, le plus grand conglomérat du pays, contrôle et influence une part importante, mais méconnue, de l'économie, échappant largement au contrôle du Parlement et de la population. Les actifs d'Al Mada comprennent la plus grande banque du Maroc, Attijariwafa Bank, la société minière Managem, les chaînes de distribution Marjane et Acima, ainsi que des participations majeures dans l'agroalimentaire, le ciment, l'immobilier et les matériaux de construction. Ces secteurs à forte concentration de capital génèrent une richesse considérable, mais relativement peu d'emplois.
La précarité sociale a engendré de nombreuses grèves, manifestations et protestations, notamment les mouvements de protestation nationaux de la génération Z l'automne dernier. Des manifestations contre le coût de la vie, déclenchées par l'inflation, la hausse des prix alimentaires et la stagnation des salaires, ont éclaté à Casablanca, Rabat, Tanger, Fès et Agadir, réclamant un contrôle des prix, des augmentations de salaire et la création d'emplois.

Des jeunes manifestent contre la corruption et réclament de meilleurs soins de santé
et une meilleure éducation, à Casablanca, au Maroc, le 2 octobre 2025 [AP Photo/STR]
Les enseignants, l'un des groupes les plus militants du Maroc, se sont mis en grève à plusieurs reprises pour protester contre leurs salaires, contrats, pensions de retraite et conditions de travail misérables. Dans la province du Rif, au nord-est du pays, des manifestations ont eu lieu pour dénoncer les pénuries d'eau, l'effondrement du secteur agricole, le manque d'infrastructures publiques et sociales et le chômage.
D'après les Perspectives de la population mondiale des Nations Unies (2024-2026), le Maroc enregistre une émigration nette d'environ 61.000 personnes par an, soit environ 1,6 migrant pour 1.000 habitants. Depuis 1950, la migration nette cumulée a réduit la population marocaine d'environ 4,1 millions de personnes, plaçant le pays parmi les principaux pays d'émigration au monde. Sa diaspora, estimée entre cinq et six millions de personnes, est l'une des plus importantes d'Afrique et figure parmi les plus importantes au monde par rapport à la population nationale.
Les 72.000 migrants qui ont tenté de rejoindre Ceuta étaient la manifestation la plus récente d'un processus structurel de longue durée. L'immense majorité était de jeunes hommes originaires du nord du Maroc, notamment des campagnes environnantes et des villes voisines comme Tétouan, Fnideq, Martil, M'diq, Belyounech et Tanger. Confrontés à un chômage des jeunes élevé, à des inégalités croissantes entre niveau d'instruction et perspectives d'emploi, à la dégradation des moyens de subsistance en milieu rural et à des revenus des ménages toujours faibles, beaucoup ont estimé que les dangers d'une traversée à la nage de 5 kilomètres en mer, d'une durée de 2 à 4 heures, étaient un risque acceptable.

Des migrants marocains et subsahariens passent devant une clôture séparant les côtés marocain et espagnol
de la frontière près de l'enclave espagnole de Ceuta, le 19 mai 2021. [AP Photo/Mosa'ab Elshamy]
L'État marocain a tiré profit de son rôle de gardien des frontières de l'Europe, tant sur le plan politique qu'économique. Autrefois perçu comme un simple pays de transit pour les populations d'Afrique de l'Ouest, le Maroc est aujourd'hui au cœur de la stratégie européenne en matière de frontières extérieures. De nombreux accords lient Rabat à la politique migratoire de l'Union européenne (UE), lui assurant d'importants avantages financiers. Parmi ces accords figure le Fonds fiduciaire d'urgence de l'UE pour l'Afrique (FFUE), qui a alloué en 2023 152 millions d'euros spécifiquement au renforcement des systèmes de gestion des frontières marocaines.
Rabat a fait pression sur l'Espagne et la France pour qu'elles soutiennent son plan d'autonomie pour le Sahara occidental, territoire contesté, et qu'elles annulent les décisions des tribunaux régionaux de l'UE limitant le commerce dans cette région. Elle se positionne ainsi à la fois comme une force de stabilisation et un interlocuteur entre l'Afrique et l'Europe.
Les migrations constituent un levier géopolitique pour Rabat. En démontrant sa capacité à réguler - voire à assouplir - les flux migratoires vers l'Europe, le gouvernement a renforcé sa position de négociation auprès de Bruxelles et des principaux gouvernements européens concernant l'aide financière, le commerce et le soutien diplomatique.
La classe ouvrière, en Europe et dans le monde, doit défendre les réfugiés et les migrants. Toute division fondée sur des critères nationaux et ethniques l'affaiblit. Elle ne peut défendre efficacement ses droits démocratiques, ses normes sociales et ses libertés que si elle est unie et lutte pour l'égalité mondiale, c'est-à-dire pour une alternative socialiste internationale à l'exploitation et à l'oppression.
(Article paru en anglais le 5 août 2026)
Source : WSWS
wsws.org