11/08/2026 ismfrance.org  18min #322966

Au cœur de la pyramide des espions israéliens

The Cradle, 7 août 2026. - Aucun État ni aucun organisme de sécurité ne fournit un compte rendu unique et systématique de la manière dont les  agents israéliens sont utilisés, des raisons de leur recrutement ou de la nature des services qu'ils finissent par rendre. En dehors des institutions étatiques chevronnées, les universités et les centres de recherche se livrent rarement à un tel examen. Le monde universitaire israélien constitue, à cet égard, une exception notable.

Les universités israéliennes s'inscrivent dans l'écosystème plus large du renseignement par le biais de la recherche, de la formation de diplômés et de séminaires organisés en collaboration avec les services de sécurité et l'armée. Elles forment du personnel, évaluent la performance institutionnelle - comme elles l'ont fait depuis l'opération "Déluge d'Al-Aqsa" - et analysent en détail le travail de renseignement.

La  deuxième conférence annuelle israélienne sur les études de renseignement, qui s'est tenue à l'Université hébraïque de Jérusalem les 28 et 29 octobre 2025 sous le titre "Transformations du renseignement après l'échec", en est un exemple public. Aucun corpus de travaux comparable n'a vu le jour au sein des institutions arabes et islamiques.

Les témoignages d'acteurs actuels et anciens du secteur de la sécurité, ainsi que l'étude de cas impliquant des agents - qu'ils soient encore en vie ou décédés -, révèlent l'existence d'une pyramide du renseignement : un système stratifié de recrutement, de fidélisation et de déploiement, structuré en fonction de la valeur du renseignement recherché et des risques exigés de chaque espion.

Premier niveau : Élaboration du tableau d'ensemble

À la base de la pyramide se trouve la collecte d'informations, une tâche commune à presque toutes les catégories d'agents recrutés, bien que la valeur et la nature des renseignements varient considérablement. Les services israéliens dissocient généralement l'agent ou la cellule chargés du renseignement de la cellule chargée de l'exécution d'une opération. Les rôles se chevauchent parfois, mais la collecte demeure la porte d'entrée vers l'action.

Un agent peut recueillir des informations durant une phase probatoire, sans savoir à quoi elles serviront ni si d'autres personnes travaillent parallèlement ou successivement à ses côtés, au sein ou en dehors de la même organisation.

Viennent ensuite les "mosaic collectors", qui dépassent le stade des fragments isolés. Eux non plus ne perçoivent peut-être pas l'image globale, mais leurs missions sont plus complexes. Au lieu de transmettre un simple détail ou une photographie, ils peuvent suivre en profondeur les déplacements et les relations d'une personne, ou cartographier un processus complet, comme l'acquisition de motos ou de matériel de communication par une organisation.

Une affaire libanaise récente a impliqué un détenu ultérieurement libéré par la justice, malgré la sensibilité de la mission qui lui était prêtée. Selon des sources sécuritaires connaissant le dossier, il avait pour instruction d'installer un équipement spécialisé sur un véhicule et de circuler dans des zones ciblées afin de capter des données provenant de routeurs Internet (dans des foyers ou des institutions) et de tenter de s'y introduire.

Un second exemple, récurrent, nous vient de Palestine : l'infiltration des filières de formation à l'étranger. Des stagiaires envoyés suivre des formations au Liban, en Syrie (avant la chute du gouvernement) et en Iran (avant la guerre de Gaza) ont ainsi été repérés.

Il est arrivé que les structures de formation elles-mêmes soient compromises et découvrent des caméras dissimulées dans les boîtiers des équipements. La faille opérait alors à trois niveaux : au sein de l'organisation, tout au long de la chaîne de formation et à l'intérieur de l'institution d'accueil.

À un niveau supérieur se trouvent les agents ayant accès à des dossiers sensibles ou jouissant d'une influence au sein de l'appareil militaire ou sécuritaire d'une faction. Leur mission peut consister à dresser un tableau complet d'une compagnie, d'un bataillon, d'une brigade, d'une division ou d'une unité spécialisée. En règle générale, aucun membre ne visualise l'ensemble du théâtre d'opérations ou de l'organisation ; ce niveau d'accès est habituellement réservé au bureau politique ou au conseil militaire (ou djihadiste).

Un bataillon du nord de la bande de Gaza a été infiltré avant la guerre actuelle, plus précisément en 2021. L'agent disposait d'une autorité considérable et occupait environ le troisième rang dans la hiérarchie de commandement ; pourtant, il ne possédait pas de plan complet du réseau de tunnels du bataillon.

Ses officiers traitants israéliens lui ont donc fourni des bottes militaires semblables à celles que portaient les combattants de la résistance. Un dispositif de localisation y était dissimulé, et il avait pour seule instruction de parcourir les tunnels, ce qui permettait à Israël de cartographier le réseau.

Une fois la faille découverte - après avoir paralysé les opérations dans ce secteur durant la bataille du " Glaive de Jérusalem" - l'agent a fui vers l'Europe. Une opération de contre-espionnage a par la suite permis de l'attirer de nouveau à Gaza en lui laissant croire que les soupçons à son égard s'étaient dissipés.

Il a été arrêté et la source de la fuite a été identifiée. Des sources sécuritaires ont indiqué à The Cradle que cette découverte a épargné la destruction du bataillon lors du dernier conflit et a contribué à faire de la zone frontalière un problème persistant pour les forces israéliennes jusqu'aux phases finales des combats.

Le commandant du bataillon a réagi par tâtonnements, créant des itinéraires et des ramifications distincts au sein du réseau de tunnels, tout en veillant à ce qu'aucun combattant ne puisse les parcourir dans leur intégralité ni participer à l'ensemble du processus de creusement.

Pourtant, ce même agent s'est évadé de prison peu avant l'opération "Déluge d'Al-Aqsa". Cette histoire hors du commun dépasse le cadre de la présente enquête, bien qu'un détail soit révélateur : un autre agent a facilité son évasion.

Au sommet de ce premier échelon se trouve la source de "l'information en or" (golden information) : un renseignement décisif pour une opération majeure, telle qu'une opération d'élimination ciblée. Il peut s'agir de révéler l'identité d'une personnalité jamais photographiée, de localiser une planque ou de confirmer la présence d'une cible dans les instants précédant une frappe.

Certains de ces agents ont été tués par erreur ; d'autres, selon certaines sources, ont été délibérément abandonnés lorsqu'Israël a estimé qu'ils n'avaient plus rien à apporter ou qu'ils ne pouvaient être exfiltrés.

La technologie a rendu les agents de terrain plus difficiles à repérer et a réduit la nécessité de certaines pratiques anciennes. Au début de la Seconde Intifada, par exemple, on pouvait ordonner à des agents de marquer un bâtiment au laser avant une frappe aérienne.

Ces tâches sont moins nécessaires aujourd'hui, car Israël dispose déjà de cartographies détaillées des institutions publiques - municipalités, gouvernorats et ministères - ainsi que de nombreux sites de la résistance, qu'ils soient connus ou clandestins.

Les publications militaires israéliennes utilisent ouvertement le terme hébreu " yediat zahav" - information en or - pour désigner un renseignement décisif et actualisé, extrait d'une masse de données brutes. Au sein des milieux de la résistance, l'évocation d'un tel renseignement peut également alimenter les soupçons quant à la présence d'un agent de haut rang, même lorsque l'information a été obtenue grâce à une surveillance technique.

Lorsque la source est humaine, les enquêtes montrent à maintes reprises qu'un service israélien peut consacrer des années et des sommes considérables à travailler une personne en vue d'une unique révélation.  L'assassinat de Yahya Ayyash en est un exemple marquant.

Le collaborateur ayant rendu l'opération possible était inévitablement voué à être démasqué, puisqu'il avait fourni à la fois les informations permettant l'identification et l'instrument de l'assassinat : un téléphone portable piégé. En l'absence de tout autre suspect plausible, un plan d'évasion ou d'exfiltration devait être préparé à l'avance.

Deuxième niveau : les agents de terrain

La collecte de renseignements implique déjà un travail sur le terrain, incluant notamment la photographie, la surveillance, les communications et l'usurpation d'identité. Les missions directes sur le terrain requièrent une catégorie d'agents différente. Selon les services de sécurité, la quasi-totalité d'entre eux doivent rencontrer leurs officiers traitants en Israël ou à l'étranger pour recevoir soit des instructions spécifiques à une mission, soit une formation opérationnelle plus approfondie.

Au bas de l'échelle se trouvent ce que les spécialistes de la sécurité qualifient de "missions à faible coût" : des tâches comportant un risque minime, où l'exposition résulte davantage du hasard ou d'une erreur élémentaire que de la nature même du travail. Il s'agit notamment de déposer des appareils de communication, des messages ou de l'argent dans des "boîtes aux lettres mortes" (points de dépôt secrets). Ces tâches nécessitent généralement peu de formation et sont confiées progressivement.

Le choix d'un point de dépôt secret s'effectue après une étude de la géographie et de la démographie du pays concerné. Un agent y dépose le matériel ; un autre le récupère sans connaître le premier, parfois dans le cadre d'une opération totalement différente. De nombreuses recrues dotées de compétences de collecte correctes peuvent accomplir ces tâches. Elles restent en deçà du seuil de risque réservé aux agents plus expérimentés et ayant suivi une formation intensive.

L'échelon supérieur concerne la logistique. Il s'agit d'obtenir du matériel de communication, d'acheter ou de louer des logements et des véhicules, ou de se procurer d'autres outils destinés à être utilisés ultérieurement par des cellules opérationnelles.

À ce stade, le travail peut devenir bien plus dangereux. Les agents peuvent saboter des armes de la résistance ou y insérer des puces de localisation, notamment sur des munitions antichars (comme les roquettes RPG et les missiles Kornet) ou même sur des missiles et leurs ogives explosives. D'autres installent des dispositifs de surveillance. À ce stade, l'agent comprend généralement parfaitement la nature de sa mission.

Un exemple marquant est celui d'un agent travaillant dans un atelier de fabrication appartenant à une organisation islamiste à Gaza ; il fut responsable de la mort d'au moins 30 combattants entre 2008 et 2012 en plaçant des dispositifs de localisation dans les roquettes qu'ils tiraient et en affaiblissant la charge explosive des ogives.

Issu d'une autre organisation, il s'était forgé une image de dévouement exceptionnel pour détourner les soupçons, allant jusqu'à porter des camarades blessés sur ses épaules tout en effectuant le "tawaf" (circumambulation) autour de la Kaaba.

Bien qu'il ait fini par être démasqué, il a réussi à fuir Gaza et, selon les mêmes sources, occupe toujours un poste officiel dans un pays à majorité musulmane.

Au sommet de la hiérarchie se trouvent les missions les plus périlleuses : la pose d'explosifs ou l'exécution directe d'assassinats. Israël n'a adopté cette voie à grande échelle qu'au cours de la dernière décennie. Pendant des années, les enquêteurs palestiniens et libanais partaient du principe qu'Israël n'éliminait ses cibles que par l'intermédiaire de ses propres agents. Cette hypothèse a souvent conduit les enquêteurs à écarter d'emblée la piste d'un auteur local.

 L'assassinat, en 2010 à Dubaï, du commandant du Hamas Mahmoud al-Mabhouh a renforcé cette conviction. Le vaste groupe aperçu sur les images de vidéosurveillance émiraties utilisait des passeports étrangers ; nombre de ses membres étaient présumés juifs. Toutefois, des affaires ultérieures survenues à Gaza, au Liban, en Syrie et en Iran indiquent qu'Israël a cherché à réduire les risques encourus par les agents juifs, les agents israéliens arabophones et les recrues druzes ou bédouines en confiant une plus grande part de la phase d'exécution à des collaborateurs locaux.

L'assassinat, en mars 2017, de Mazen Fuqaha - un ancien prisonnier libéré - à Gaza a mis en lumière les limites d'une hypothèse jusqu'alors admise. Fuqaha, commandant au sein des brigades Al-Qassam, était chargé de soutenir les activités militaires en Cisjordanie occupée. Les enquêteurs se heurtaient à un chaînon manquant : même après les aveux d'un agent palestinien, certains restaient convaincus qu'une unité spéciale israélienne s'était infiltrée à Gaza pour perpétrer l'attaque.

Près de neuf ans plus tard, le 5 février 2026, Netanyahou a publiquement  reconnu la responsabilité d'Israël dans l'assassinat de Fuqaha. Il a confirmé que l'opération avait été menée grâce au recrutement d'un  collaborateur palestinien, Ashraf Abu Leila, qui a abattu Fuqaha devant son domicile, dans le quartier de Tel al-Hawa à Gaza.

Cette révélation n'était probablement pas fortuite. Elle est intervenue alors que les mouvements de résistance palestiniens procédaient à une évaluation approfondie de leurs dispositifs de sécurité et de leurs performances militaires à la suite de l'opération "Déluge d'Al-Aqsa".

Le lendemain, Al Jazeera a diffusé une  enquête sur des groupes armés à Gaza soupçonnés de servir les intérêts d'Israël.

L'émission présentait des éléments concernant des  membres de milices locales chargés de repérer des cibles et d'exécuter des missions armées. L'un des cas évoqués impliquait deux hommes chargés d'éliminer une personnalité recherchée à l'aide d'une arme munie d'un silencieux. L'un d'eux a été capturé alors qu'il n'avait reçu qu'une formation sommaire et n'était pas un membre de longue date - une autre rupture avec le modèle en vigueur avant l'opération "Déluge d'Al-Aqsa".

Durant la guerre menée par Israël contre l'Iran en juin 2025, la communication israélienne a cherché à présenter chaque opération terrestre comme l'œuvre d'agents du Mossad. Toutefois, les enquêtes de terrain et les sources suivant ces dossiers dressent un tableau différent. Des Iraniens juifs vivant à l'étranger, des migrants et leurs descendants ne représentaient qu'une infime partie des personnes présumées impliquées.

Bon nombre des exécutants se sont révélés être des résidents iraniens, ce qui signifie que le personnel du Mossad n'avait pas agi seul, contrairement à ce que laissaient entendre les versions israéliennes. Certaines personnes ayant contribué à faire entrer clandestinement du matériel dans le pays ignoraient, semble-t-il, que celui-ci serait utilisé pour des opérations militaires ou de renseignement, pensant transporter des biens civils à des fins lucratives.

Troisième niveau : Reconfigurer l'ennemi

Au niveau le plus élevé, la sélection, la conduite et la mission d'un agent changent radicalement. Israël étudie une organisation cible d'un point de vue stratégique, cherchant à la démanteler ou à infléchir sa trajectoire. Ce travail nécessite des recrues haut placées et soigneusement travaillées. Une mission peut consister à décrypter le comportement d'un dirigeant ou à retracer les courants idéologiques au sein de tout un mouvement.

Lors d'un interrogatoire, un agent a admis que sa tâche s'était limitée à observer la vie sociale et le discours politique d'un dirigeant. Il devait rester à proximité d'une personnalité d'une organisation islamiste de Gaza - assassinée en 2003 - afin de cartographier ses relations au sein de la communauté, d'enregistrer ses propos tenus hors micro et d'évaluer s'il appartenait au camp des "faucons" ou à celui des "colombes" du mouvement. Ces informations ont aidé Israël à définir ses priorités en matière de ciblage.

Les déclarations et signaux émis par Israël par le passé accréditent l'idée que les assassinats, en particulier ceux de personnalités politiques, ne sont pas toujours ordonnés pour des raisons militaires immédiates. Une élimination peut créer une vacance au sein de la hiérarchie d'un mouvement.

Les planificateurs israéliens anticipent alors qui occupera ce poste et si ce successeur sert mieux leurs objectifs. En somme, il est possible de reconfigurer la trajectoire politique d'une organisation alors même que ses membres croient réagir à des circonstances internes.

Cette pratique est ancienne. Elle remonte au moins à l'époque de la rivalité entre le Fatah et le Front populaire de libération de la Palestine (FPLP). À cette période, les services israéliens cherchaient à exploiter les dissensions au sein des factions palestiniennes et entre elles, utilisant des agents pour les attiser.

En période d'escalade militaire intense, toute personne apparaissant sur les radars peut être éliminée, Israël cherchant alors à multiplier les assassinats. La campagne lancée après l'opération "Déluge d'Al-Aqsa" a constitué l'exception la plus marquante à cette règle.

Les États-Unis se sont livrés à un jeu similaire, parfois sans même recruter d'agent conventionnel. L'ancien officier de la CIA John Kiriakou a décrit une telle méthode dans un podcast diffusé le 29 janvier 2026, expliquant comment l'agence a contribué à fragmenter l'Organisation Abou Nidal.

Ne parvenant pas à infiltrer directement le groupe, la CIA a semé le doute. Par le biais de contacts directs et indirects, elle a laissé entendre qu'un haut responsable avait été recruté. Un cadre a alors tué un autre membre, le soupçonnant de trahison, déclenchant ainsi une spirale de règlements de comptes internes.

L'organisation a ainsi été poussée à s'autodétruire sans qu'un seul agent n'ait eu besoin d'être recruté. Son fondateur, Sabri Khalil al-Banna - plus connu sous le nom d'Abou Nidal - est mort à Bagdad en 2002. Selon les sources de sécurité de l'auteur, Saddam Hussein l'aurait fait assassiner après avoir utilisé son organisation pendant des années pour des opérations tant intérieures qu'extérieures, bien que les circonstances de sa mort restent  contestées, certaines versions évoquant un suicide.

Une autre approche stratégique consiste à hisser un agent au sein de la direction. Cette personne doit pouvoir se prévaloir de succès pour asseoir sa crédibilité, quitte à ce qu'Israël laisse une opération paraître réussie - ou annonce des pertes dans ses propres rangs - afin de fabriquer le palmarès nécessaire.

Une source au sein des Brigades des martyrs d'Al-Aqsa (Fatah) a révélé à The Cradle qu'un agent, identifié sous les initiales A.N., a rapidement gravi les échelons après la destruction apparente d'une jeep israélienne par un engin explosif près de la ligne de démarcation - un incident ayant causé un mort et plusieurs blessés côté israélien. Une transaction ultérieure impliquant du matériel de vision nocturne a fini par le démasquer, le poussant à fuir vers les territoires occupés en 1948.

L'enquête a révélé par la suite que la jeep avait été conduite à distance vers l'emplacement d'une bombe dont la pose avait été signalée au préalable. L'explosion a fourni un "fait d'armes" filmé, conférant à l'agent crédibilité, accès facilité et une confiance difficile à remettre en question.

Une fois parvenu au niveau de commandement visé, l'agent peut recevoir pour mission d'identifier d'autres cadres à recruter. Une autre tâche récurrente consiste à favoriser la corruption, tant financière que morale. L'objectif est de convaincre les membres que leurs sacrifices sont exploités à des fins de profit personnel. Ces tactiques fonctionnent précisément parce que la corruption existe déjà, à des degrés divers, au sein des structures de plusieurs organisations.

L'un des cas les plus frappants mis au jour par la résistance palestinienne impliquait un dirigeant historique identifié sous les initiales M.N. Il ne lui a pas été demandé de transmettre des renseignements opérationnels ; sa mission consistait plutôt à amplifier les défaillances de l'organisation et à entraver ses actions fructueuses.

D'autres agents ont reçu pour instruction de nouer des partenariats et des accords commerciaux impliquant des personnes non recrutées directement, renforçant ainsi la perception - et parfois la réalité - de corruption et d'exploitation.

La volonté de créer un contre-exemple s'inscrit dans cette même stratégie. Les officiers traitants israéliens peuvent cibler les enfants de dirigeants qu'ils n'ont réussi ni à recruter ni à assassiner. Les pressions sécuritaires et l'absence prolongée du père - autrefois figure protectrice et garante de la discipline - peuvent rendre ces enfants plus vulnérables. Les familles de "martyrs" sont exposées au même risque.

Les dossiers palestiniens et libanais regorgent d'exemples de ce type. Les cas les plus embarrassants sur le plan politique concernent les fils d'un dirigeant influent d'un mouvement islamique en Cisjordanie : l'un d'eux s'est publiquement converti au judaïsme et s'est rendu à plusieurs reprises en Israël.

Il n'est pas établi s'il s'y est installé de manière permanente. Bien que rares, ces cas sont amplifiés par Israël pour discréditer les mouvements concernés, déshonorer des familles en vue et affaiblir leur prestige au sein de la société palestinienne.

L'issue la plus dangereuse combine deux volets : des assassinats visant à restructurer l'organisation et la promotion d'un agent au sein de sa haute direction. Ces deux actions conjuguées ouvrent la voie à une influence directe sur les décisions et la stratégie. Le risque est maximal après l'élimination de figures historiques difficiles à remplacer.

Les services de renseignement israéliens misent sur le long terme. Ils étudient les dirigeants restants, l'historique de leurs différends et la nature de leurs relations, puis cherchent à susciter des tensions au sein de l'organisation. Comme l'expliquent des sources au fait de ces dossiers, l'objectif est d'affaiblir l'efficacité du groupe, de gaspiller ses efforts et de mettre ses structures à nu.

Un tel travail peut mobiliser des ressources humaines considérables. Des spécialistes peuvent consacrer dix ans ou plus à reconstituer la biographie d'une seule cible, depuis ses habitudes quotidiennes - heure de lever, plats préférés - jusqu'à ses relations et ses secrets les mieux gardés.

Dans plusieurs cas, cette connaissance intime a abouti à un assassinat. La contribution d'un espion à Israël ne se mesure donc pas uniquement au secret qu'il dérobe ou au dispositif qu'il installe. Dans sa dimension la plus stratégique, elle consiste à aider l'occupant à remodeler un adversaire de l'intérieur, bien avant que la cible ne réalise que ses choix ne lui appartiennent plus tout à fait.

Article original en anglais sur  The Cradle / Traduction MR

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