11/08/2026 dedefensa.org  7min #322967

La nouvelle ère de la piraterie

 Les Carnets de Dimitri Orlov  

À l'époque où j'étais un jeune blogueur naïf s'apprêtant à me lancer dans le "seasteading" (c'est-à-dire vivre à bord d'un voilier et voguer au gré des vents), j'avais rédigé un manifeste. Je l'ai fait principalement pour me motiver. Je l'ai intitulé, de manière assez pompeuse, "La nouvelle ère de la voile". Voici ce qu'en dit la 1ère IA qui passe :

La nouvelle ère de la voile est un manifeste en ligne publié en 2006 par l'ingénieur et écrivain russo-américain Dmitry Orlov. Il prédit que l'effondrement de la civilisation industrielle mondiale et le pic pétrolier forceront un retour au transport maritime à voile et à un mode de vie côtier décentralisé et à faible consommation d'énergie.

En matière de prédictions, celle-ci s'est avérée être un véritable fiasco. Le pic pétrolier est arrivé puis s'est dissipé, et la civilisation industrielle mondiale ne s'est pas effondrée. Au contraire, elle s'est désintégrée en plusieurs pôles ; certains, comme la Chine, la Russie et quelques autres, se portent mieux que jamais ; d'autres, comme l'Allemagne, l'Italie et le Royaume-Uni, vont de mal en pis. Le transport à voile est introuvable, mais le transport maritime alimenté au fioul de soute connaît une situation étrange : désormais, n'importe quel malfaiteur en tongs et turban peut couler un navire pratiquement à sa guise, à condition que quelqu'un lui fournisse des informations précises sur sa cible (tandis qu'une balalaïka joue doucement la musique de Tetris en arrière-plan), et d'autres malfaiteurs battant divers pavillons de l'UE peuvent déclarer que tout navire qui ne leur plaît pas fait partie d'une "flotte fantôme russe" (un terme qui ne dispose d'aucune définition juridique valable), s'en emparer comme des pirates et vendre le butin - je veux dire la cargaison. J'aurai davantage à dire plus tard sur ce fiasco maritime mondial.

Voilà pour mes capacités de prédiction, mais avec un recul de 20 ans, le mode de vie "seasteading" dans lequel je me suis lancé à l'époque ne semble pas avoir été si naïf. Il m'a aidé à résoudre un problème fondamental de la vie aux États-Unis, à savoir que l'immobilier américain, qu'il soit hypothéqué ou loué, est une arnaque et un système d'extorsion. Ce système est conçu pour fonctionner en tandem avec un emploi en entreprise et une voiture (elle aussi en leasing ou financée) pour faire la navette entre le domicile et le lieu de travail. Supprimez l'un de ces éléments et vous vous retrouvez soudainement sans abri et sans ressources. Mais que se passe-t-il si vous voulez vous passer des trois - comme je l'ai fait ? Je n'ai plus aimé le travail en entreprise une fois que mon poste de longue durée en tant qu'architecte de systèmes Internet a pris fin (ce qui était en fait plutôt sympa !) et je n'ai jamais aimé me rendre au travail en voiture. Puis j'ai voulu me réinventer en tant qu'écrivain/blogueur - ce que j'ai fait, avec succès.

Donc, l'immobilier est une arnaque. La navigation de plaisance, en revanche, n'est pas prise au piège de cette arnaque car elle est généralement considérée comme une forme de loisir, et non comme un logement - et ce, malgré le grand nombre d'alcooliques divorcés d'âge mûr que l'on trouve vivant à bord de bateaux à moitié délabrés dans des ports de plaisance délabrés ou au mouillage dans des estuaires boueux et des marigots. (Ce n'est pas mon cas ; je me suis lancé dans la vie en mer avec une femme et, par la suite, un fils, et je suis réellement parti en mer, parcourant à plusieurs reprises la côte Est, du Maine à la Floride.)

Les bateaux relèvent eux aussi d'un système d'escroquerie, mais différent de celui de l'immobilier, car les loisirs sont généralement financés par le revenu disponible et, à ce titre, ne se prêtent pas aux mêmes formes d'extorsion que le logement. Cela dit, les bateaux neufs sont des biens de consommation à des prix exorbitants, conçus pour l'ostentation, la consommation ostentatoire et le sport. Les bateaux d'occasion sont toujours conçus pour ces mêmes fins, mais ne les remplissent plus, n'étant plus les plus rapides ni les plus à la mode. Les bateaux d'occasion deviennent également rapidement des cauchemars d'entretien, étant conçus, comme à peu près tout le reste, dans une optique d'obsolescence programmée.

Ainsi, le logement est une arnaque et les bateaux constituent une faille dans le système, mais sont aussi une arnaque. Il existe toutefois une faille au sein de cette faille : les bateaux de construction artisanale. Ceux-ci peuvent être construits sans tenir compte de l'obsolescence programmée et, au contraire, être entretenus indéfiniment grâce à des compétences de base en menuiserie, en métallurgie et en fibre de verre. J'ai eu la chance d'en trouver un, construit par un passionné qui avait mis la main sur une énorme pile de contreplaqué marin (lors d'une vente de succession, disait-il) et qui l'avait entièrement utilisée pour fabriquer une embarcation à voile pratiquement indestructible. Elle était un peu bâclée, mais elle a étonnamment bien tenu le coup malgré les mauvais traitements incessants que deux marins amateurs lui ont infligés, que ce soit en s'échouant ou en percutant de plein fouet des bouées de navigation.

À l'époque, la navigation de plaisance aux États-Unis était réglementée de manière assez laxiste. Il suffisait de donner un peu d'argent à un inspecteur de bateaux pour qu'il délivre un numéro d'identification de coque et un certificat d'inspection correspondant. Il suffisait ensuite d'apporter ce certificat, accompagné d'un peu d'argent, à la Garde côtière pour qu'elle délivre un certificat de documentation (COD), formulaire CG-1270, vous donnant le droit de battre pavillon américain dans les eaux internationales. Tant que le bateau se déplace, il reste exonéré d'impôts. Et voilà, c'est parti... pour la vie en mer !

Bien sûr, cette faille dans la faille n'est pas à la portée de tout le monde. Il faut disposer d'un pécule conséquent pour se lancer, ainsi que de la volonté et de la capacité de vivre modestement. (La plupart des personnes qui ont des revenus élevés ont des habitudes de dépenses à la hauteur.) Il ne faut avoir aucune dette. (Les dettes vous enchaînent inévitablement à un emploi.) Il faut être en bonne santé mentale et physique, très en forme et assez bricoleur. (Il n'y a ni psychiatres, ni médecins, ni coachs sportifs, ni techniciens maritimes à appeler lorsque vous êtes à 100 milles marins au large et qu'une panne survient à bord.) Il faut être immunisé contre le mal de mer, car on ne peut pas barrer un bateau quand on est pris de haut-le-cœur et qu'on délire à cause de la déshydratation, faute de pouvoir garder quoi que ce soit dans l'estomac. Et il faut avoir la présence d'esprit de ne pas paniquer quand on est bien loin de la terre ferme et que le temps se gâte.

Les personnes correspondant à cette description constituent une si infime minorité que rédiger un manifeste pour elles relevait de la perte de temps. Les jeunes n'ont soit pas d'argent, soit sont de petits idiots riches et choyés ; les personnes âgées ont peut-être de l'argent, mais sont rarement en bonne santé ou en forme. En fait, il n'existe qu'une seule catégorie de personnes capables d'adopter le mode de vie "seasteading" : les marins. Mais pourquoi des marins écouteraient-ils un novice comme moi ? Eh bien, quelques-uns l'ont fait, mais strictement pour le plaisir, ce qui est le but de cet article - pour l'instant.

Le 4 août 2026,  Club Orlov - Traduction du ' Sakerfrancophone'

Note du Saker Francophone

Depuis quelques temps, des gens indélicats retraduisent "mal" en anglais nos propres traductions sans l'autorisation de l'auteur qui vit de ses publications. Dmitry Orlov nous faisait l'amitié depuis toutes ses années de nous laisser publier les traductions françaises de ses articles, même ceux payant pour les anglophones. Dans ces nouvelles conditions, en accord avec l'auteur, on vous propose la 1ere partie de l'article ici. Vous pouvez lire la suite en français  derrière ce lien en vous abonnant au site  Boosty de Dmitry Orlov.

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