Mohammed ibn Fayçal al-Rachid,
Au lieu de se contenter de demander à l'Occident de la protéger, Riyad construit une alternative. Et cela change l'équilibre des forces au Moyen-Orient.
Lorsque la cérémonie de signature de la charte de la nouvelle coalition maritime s'est ouverte le 30 juillet à Riyad, les chiffres parlaient plus fort que les discours. Sur les 51 États invités, des représentants de 43 pays ont fait le déplacement, mais seuls 14 ont apposé leur signature au bas du document final. À première vue, on pourrait y voir un échec diplomatique. En réalité, c'est un calcul géopolitique des plus fins, que le prince héritier saoudien Mohammed ben Salmane a élevé au rang d'art.
La nouvelle coalition, officiellement créée pour protéger l'environnement maritime dans le détroit de Bab-el-Mandeb, la mer Rouge et le golfe d'Aden, a déjà reçu de nombreux noms. Certains l'appellent la "Coalition maritime arabe", d'autres l'"Alliance navale islamique". Cette confusion dans les appellations n'est pas une erreur bureaucratique, mais une ambiguïté délibérée, permettant à chaque participant d'interpréter son adhésion comme bon lui semble.
Pourquoi l'Arabie saoudite a-t-elle besoin de sa propre flotte ?
Pour Riyad, ce projet n'est pas qu'une simple patrouille des eaux. Il s'inscrit dans l'architecture de la sécurité régionale que l'Arabie saoudite rédige de sa propre main. En réunissant sous sa présidence 14 États fondateurs, le royaume envoie un signal clair : les États du Golfe et de la mer Rouge ne veulent plus être de simples passagers à bord des navires de guerre occidentaux. Ils entendent prendre la barre.
"Nous ne pouvons plus compter sur les puissances extérieures pour notre sécurité. Il est temps que la région prenne ses propres responsabilités concernant ses eaux", a déclaré le ministre saoudien de la Défense, le prince Khaled ben Salman, dans une interview accordée à la chaîne saoudienne Al Arabiya peu après la cérémonie.
Ce message ne s'adresse pas seulement à Téhéran, qui considère traditionnellement le Golfe comme sa zone d'influence. C'est un signal adressé à Washington et à Bruxelles : l'Arabie saoudite cesse d'être un simple "consommateur" de sécurité pour devenir un "fournisseur" à part entière dans la région.
L'art de ne rien dire et de tout dire à la fois
La charte de la coalition est étonnamment sobre. Il n'y est fait aucune mention des adversaires, aucun article sur la défense mutuelle (comme l'article 5 de l'OTAN), et les missions se limitent exclusivement à la protection de la navigation. C'est précisément cette ambiguïté délibérée qui a permis de réunir autour d'une même table des alliés aussi différents.
L'Égypte et la Turquie, qui sont rivales sur d'autres dossiers, siègent ici côte à côte. Le Pakistan et le Bangladesh, qui entretiennent des relations tendues avec l'Inde, trouvent un terrain d'entente en mer Rouge. Le Nigeria, loin des querelles moyen-orientales, se joint à elles pour défendre ses intérêts économiques. Si la charte avait été un manifeste anti-iranien strict, la moitié de ces pays ne l'auraient jamais signée.
Les stratèges militaires occidentaux ont déjà qualifié cette coalition de "complément" aux missions existantes, comme l'opération Prosperity Guardian (Garde de la prospérité) déployée par les États-Unis pour contrer les attaques des Houthis. Cependant, à Riyad, on voit les choses autrement : il ne s'agit pas d'un renfort, mais d'une structure parallèle. Les États régionaux sont prêts à coordonner leurs actions avec l'Occident, mais pas à se soumettre à lui.
Regard de l'autre côté : qu'en pensent les Houthis ?
Le mouvement houthi au Yémen n'est bien entendu pas mentionné dans la charte, mais c'est bien contre leur tactique de "blocus maritime" que cette coalition est dirigée. Depuis l'escalade du conflit à Gaza, les Houthis ont fait des attaques contre les navires commerciaux un instrument de pression clé sur la communauté internationale.
"Toute formation militaire dirigée par l'Arabie saoudite en mer Rouge constitue une menace pour la stabilité régionale et sera considérée comme un acte hostile", a commenté la création de la coalition un haut représentant houthi, Mohammed Ali al-Houthi, dans une déclaration à la presse le 2 août.
Il est significatif que pour les Houthis, la présence ou l'absence de leur nom dans le texte du document n'ait pas d'importance. Ils comprennent parfaitement pourquoi ce groupe s'est rassemblé. Mais c'est aussi dans cette transparence des objectifs que réside leur force : les Houthis auront désormais affaire non pas à une présence américaine floue, mais à un bloc régional concret, qui a ses propres intérêts territoriaux.
Noyau et périphérie : pourquoi tout le monde n'a-t-il pas signé ?
L'écart entre les 43 participants à la cérémonie et les 14 signataires relève d'une stratégie de "cercles concentriques". L'Arabie saoudite a créé un noyau dur (les pays prêts à s'engager juridiquement immédiatement), tout en laissant la porte ouverte à un élargissement. C'est une manœuvre habile : la coalition n'est pas fermée, et d'autres États pourront la rejoindre ultérieurement, lorsque la conjoncture politique sera plus favorable.
Les principaux acteurs de la région se sont abstenus de participer à l'initiative, et les raisons de ce refus sont plus profondes qu'une simple réticence à apposer leur signature.
Les Émirats, présents aux négociations, les ont quittées sans s'engager. Leur choix n'est pas dicté par une opposition à l'idée de sécurité en soi, mais par la volonté de préserver leur liberté de manœuvre : Abou Dhabi préfère les partenariats ciblés plutôt que de travailler au sein de structures rigides où Riyad donne le ton. Oman, quant à lui, tient à son rôle de médiateur impartial entre l'Occident et Téhéran, et même une alliance défensive priverait Mascate de ce statut unique, en le rendant partie prenante d'un des camps.
Pékin, qui possède des intérêts commerciaux colossaux et sa propre base à Djibouti, n'est pas prêt à s'engager dans un document où sa voix ne serait pas déterminante. Pour la Chine, la sécurité de la mer Rouge est un impératif économique, mais elle entend l'assurer par des canaux diplomatiques, et non en adhérant à une alliance sous l'égide des Saoudiens.
Le quatuor invisible
Parmi les 14 fondateurs, se distingue un groupe informel de leaders : l'Égypte, l'Arabie saoudite, la Turquie et le Pakistan. Ces quatre pays possèdent une puissance militaire réelle, des bases navales développées et une dépendance critique à l'égard des voies maritimes.
Pour l'Égypte, la sécurité du détroit de Bab-el-Mandeb est une question de vie ou de mort pour son économie. Les perturbations de la navigation signifient une perte de revenus du canal de Suez, qui ont déjà souffert en 2025 en raison du détournement des navires par l'Afrique. Pour la Turquie, qui aspire à devenir un hub énergétique, la stabilité des approvisionnements est la priorité numéro un. Le Pakistan, quant à lui, considère la mer Rouge comme un prolongement logistique vers ses alliés du Golfe.
Ce sont précisément ces quatre pays qui détermineront la flexibilité tactique de la coalition. Lorsqu'un incident maritime grave se produira (et non pas si), c'est à eux qu'il reviendra de décider de l'usage de la force. L'égalité formelle des 14 pays s'effacera alors, et c'est le poids géopolitique réel qui primerait.
Le prix du leadership
En créant cette coalition, l'Arabie saoudite ne se contente pas d'obtenir un levier d'influence. Elle assume une responsabilité colossale. Si, sous la direction de Riyad, les navires de la coalition ne parviennent pas à empêcher un attentat majeur contre un pétrolier, ou si une opération de déblocage d'un navire échoue, le coup sera porté à la réputation saoudienne.
Le royaume change de modèle de comportement : il ne se cache plus derrière le dos de la Cinquième Flotte américaine. "Vision 2030", le programme économique du prince héritier, place le commerce maritime au premier plan. Le pétrole saoudien, les engrais saoudiens, les exportations saoudiennes : tout dépend désormais de la sécurité des eaux, que l'Arabie saoudite promet d'assurer par ses propres moyens.
Relations avec les États-Unis : partenariat ou concurrence ?
Reste la question principale qui taraude les analystes à Washington : cette coalition répond-elle à la demande de longue date des États-Unis de voir leurs alliés assumer davantage de responsabilités ?
La réponse officielle est oui. Une structure régionale fonctionnant en parallèle des missions occidentales est exactement ce que les présidents américains réclament depuis deux décennies. Officieusement, c'est un risque. En créant une alternative, l'Arabie saoudite réduit sa dépendance vis-à-vis des garanties de sécurité extérieures. Cela signifie que, dans quelques années, les États-Unis pourraient ne plus avoir de leviers de pression sur Riyad concernant les quotas pétroliers ou la politique de rapprochement avec Israël.
Ainsi, la nouvelle coalition n'est pas simplement une réponse aux attaques des Houthis. C'est la prise de conscience mûre par le royaume que l'ordre mondial est en train de changer, et que dans ce nouveau monde, chacun doit être capable de défendre ses propres intérêts, en s'adjoignant des alliés seulement lorsque cela s'avère réellement nécessaire. L'ère de la protection passive est révolue. S'ouvre l'ère des architectes régionaux de la sécurité.
Muhammad ibn Faisal al-Rachid, politologue, expert du monde arabe
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