12/08/2026 legrandsoir.info  10min #323003

Le pouvoir social se construit avant de se voir

Vijay PRASHAD

Chers amis

Je vous adresse mes salutations depuis les locaux de l'Institut Tricontinental de Recherches sociales.

De la famine du Bengale de 1943 à l'élection du gouvernement du Front de gauche en 1977, le mouvement communiste du Bengale occidental, en Inde, a patiemment renforcé son influence auprès des ouvriers, des paysans, des réfugiés, des étudiants et des acteurs culturels. À travers les campagnes pour le pain et la terre, le renforcement du pouvoir syndical, la mobilisation des réfugiés et la résistance à la répression d'État, la gauche a obtenu bien plus que la simple satisfaction de revendications immédiates. Elle a créé des instruments de combat durables, formé des générations d'organisateurs et développé une culture politique commune inscrivant les revendications des différentes couches de la population dans une lutte commune. La victoire dans les urnes en 1977 n'a pas soudainement produit un pouvoir social ; elle a plutôt révélé le pouvoir social qui s'était lentement construit durant les trente années précédentes.

On confond souvent énergie populaire et pouvoir social. Des foules immenses répondent à l'appel d'un leader, un mot d'ordre enflamme les réseaux sociaux, une manifestation submerge les rues, et l'on s'empresse d'y voir la marque d'un mouvement puissant. Ces phénomènes témoignent certes d'une visibilité, d'un élan ou d'une conjoncture favorable, mais ils ne constituent pas - en eux-mêmes - la preuve d'une force organisée : une foule peut se disperser, une élection être perdue et un slogan disparaître aussi vite qu'il s'est répandu. Le pouvoir social est quelque chose de plus profond. Il tient dans la capacité d'une classe organisée à peser sur la marche de la société, à donner une direction aux aspirations individuelles et à faire de sa vision du monde le sens commun d'une époque.

Le pouvoir social de la classe capitaliste ne tient pas à ses usines, ses banques, ses mines, ses plateformes numériques et ses vastes domaines agricoles. Il tient aussi aux institutions qu'elle a mises en place et qui donnent à ses intérêts privés l'apparence de l'intérêt général. Ses médias transforment la protection de la richesse privée en défense de la liberté. Ses économistes présentent les coupes dans les dépenses publiques comme "un acte de responsabilité budgétaire". Ses écoles enseignent que la concurrence est une expression de la nature humaine. Ses lois placent le droit de propriété au-dessus du droit à l'alimentation, au logement et à une vie digne. La classe capitaliste n'a pas à convaincre que sa vision du monde est bonne et juste : il lui suffit de faire passer ses postulats pour naturels, de fixer les limites du débat respectable et de veiller à ce que les alternatives semblent irréalistes avant même d'avoir été envisagées. C'est cela l'hégémonie capitaliste : la capacité de la classe dirigeante à organiser le consentement autour d'un ordre social qui sert ses intérêts tout en donnant l'impression d'exprimer les intérêts de la société dans son ensemble.

Le pouvoir social capitaliste ne repose cependant pas sur le seul consentement, mais bien sur une combinaison de consentement et de répression : d'un côté, les médias et les écoles, de l'autre, la police, les tribunaux et les prisons. Ainsi, avant que la police ne brise une grève, il faut que la presse ait déjà présenté les grévistes comme des égoïstes. La classe dirigeante exerce son pouvoir social en transformant sa vision du monde en "bon sens", tout en maintenant des institutions répressives pour défendre cette vision lorsque le consentement commence à se fissurer.

L'hégémonie capitaliste n'est toutefois jamais totale : les promesses de la société capitaliste se heurtent sans cesse aux réalités de la vie de la classe travailleuse. En Inde, les récentes mobilisations de la jeunesse ont ainsi mis en lumière une contradiction flagrante : on dit aux jeunes diplômés que l'éducation garantit un emploi, alors que c'est le chômage et la précarité qui attendent bon nombre d'entre eux après l'obtention de leur diplôme. Ces contradictions ouvrent une brèche d'où peut émerger un nouveau sens commun. Mais la souffrance ne produit pas automatiquement une conscience socialiste. L'insécurité peut donner naissance à la solidarité comme elle peut être instrumentalisée pour faire croire aux masses que c'est la faute des immigrés, des castes opprimées, des minorités religieuses ou racialisées, des femmes ou d'autres travailleurs. Une crise d'hégémonie peut ouvrir la voie à la gauche - par l'organisation et la lutte. Elle peut aussi ouvrir la voie à l'extrême droite - par la peur, le ressentiment et la recherche de boucs émissaires. Les conditions matérielles ne disent rien en elles-mêmes. Il faut les interpréter. Et la lutte pour leur interprétation fait partie de la lutte pour le pouvoir social. Mais l'interprétation n'est pas un processus abstrait qui se ferait dans une tour d'ivoire : elle se forge dans l'action collective.

Les luttes paysannes pour le contrôle des terres remettent en cause le caractère sacré des droits de propriété. Les luttes féministes montrent que la domination au sein du foyer n'est pas une affaire privée, mais s'inscrit dans l'organisation sociale du pouvoir. Toute lutte comporte un processus d'éducation, au cours duquel les gens apprennent à identifier leurs alliés, leurs adversaires et quelles institutions prétendent à la neutralité tout en défendant l'ordre établi. Ils découvrent, en eux-mêmes et chez les autres, des capacités que la société capitaliste leur apprend à sous-estimer. Aussi, la construction du pouvoir social ne peut-elle se réduire à la seule communication. Affiches, journaux, vidéos et réseaux sociaux, tout cela est important, mais ne replace pas l'organisation. Les gens ne changent pas leur conception du monde parce qu'ils sont confrontés à l'argument juste. La prise de conscience s'opère par la participation à une action collective.

La mobilisation rassemble les gens autour d'un événement ; l'organisation les unit et développe leur capacité à mener une lutte durable. La mobilisation exprime la colère ; l'organisation transforme cette colère en mémoire, en discipline, en leadership et en stratégie. Le pouvoir social émerge lorsque l'énergie populaire se mue en capacité organisée. Il se construit dans les syndicats, les associations paysannes, les organisations de femmes, les comités de quartier, les écoles politiques, les institutions culturelles, les médias communautaires et les partis révolutionnaires. Ces institutions préservent les leçons des luttes passées et les transmettent aux suivantes. Par ce patient travail d'organisation, le pouvoir social fournit les capacités nécessaires à une nouvelle société.

L'une des forces du capital réside dans la fragmentation de la classe travailleuse. Celle-ci est éclatée dans une multitude de lieux et statut : ouvriers d'usine et agricoles, paysans, salariés de bureaux et enseignants, femmes au foyer et travailleurs informels - tous et toutes indispensables à la production et à la reproduction sociale, mais que l'on prive souvent de leurs droits politiques et dont on dénigre la contribution à la société. Le capital fait de cette dispersion et de ce dénigrement une arme de division : il dresse les travailleurs du secteur formel contre ceux du secteur informel, les citoyens contre les migrants, les urbains contre les paysans, les hommes contre l'émancipation des femmes. Les différences de religion, de "race", d'ethnie, de caste ou de langue deviennent autant de lignes de fracture politiques. Le travail d'organisation socialiste ne nie pas ces différences, pas plus qu'il n'exiger que chaque lutte se fonde dans une unité de classe abstraite : il construit l'unité en montrant que ces diverses formes d'oppression s'inscrivent dans un ordre social commun.

Dans notre tradition, la construction de cette unité porte un nom : la création d'un "bloc historique" - une alliance de forces sociales, unies non seulement par un accord temporaire, mais aussi par un projet politique commun. Ce bloc doit être enraciné dans la classe travailleuse et répondre aux aspirations de toutes celles et tous ceux dont la vie est brisée par le capital, l'impérialisme, le patriarcat, le racisme, l'oppression de caste et la destruction de la nature. Un programme politique saurait se réduire à un catalogue de revendications où chaque groupe social se verrait attribuer une revendication distincte. Il doit offrir une explication cohérente de la crise et tracer une voie crédible pour la société - montrant que la santé publique, la réforme agraire, l'emploi digne, l'émancipation des femmes, la restauration écologique et la souveraineté nationale s'articulent dans un projet commun. La classe dirigeante affirme que la société doit s'organiser autour de la liberté du capital. Un bloc historique socialiste doit, à l'inverse, affirmer que la société doit s'organiser autour de la dignité du travail et de la reproduction de la vie. C'est ainsi que le pouvoir social devient hégémonique : non pas par une stratégie de communication, mais par la construction d'une direction politique forgée sur l'organisation et la lutte.

La classe dirigeante propose une lecture émotionnelle du monde. Elle fait croire aux travailleurs que leurs voisins sont dangereux, que les étrangers leur volent leur avenir, que la pauvreté est une honte et que l'action collective ne sert à rien. Elle cultive le ressentiment tout en empêchant que celui-ci ne débouche sur une compréhension du système, détournant ainsi la colère légitime vers ceux qui ont encore moins de pouvoir. C'est sur ce terreau émotionnel que prospère l'extrême droite d'un genre nouveau. Elle offre un sentiment d'appartenance à ceux qui se sentent abandonnés, de la fierté à ceux qui ont été humiliés et des certitudes à ceux dont la vie est devenue précaire. Ses explications sont fausses, mais la souffrance à laquelle elle fait écho, elle, est bien réelle.

Une politique socialiste qui ne répondrait que par des statistiques restera faible. Elle doit apporter la dignité, la solidarité, le courage et l'espoir - non pas sous forme de slogans creux, mais à travers des expériences concrètes que l'organisation rend possibles. La culture est au cœur de ce travail : les chansons, la poésie, le théâtre, les arts visuels et les rituels collectifs préservent la mémoire historique et font entrevoir un avenir que les documents politiques ne sauraient encore vraiment décrire. La culture révolutionnaire enseigne ce que nous combattons, mais aussi ce que nous tentons de devenir. Le pouvoir social exige une lutte idéologique, car la classe dominante fait passer sa domination pour du bon sens. Il exige aussi une lutte émotionnelle, car ce bon sens ne tient pas que par des arguments : il tient aussi par la peur, le désir, la honte et l'espérance.

Le pouvoir social est indispensable, mais ne suffit pas. Un mouvement peut bâtir de solides organisations populaires sans pour autant arracher à la classe capitaliste le contrôle des investissements, de la production et de l'appareil répressif d'État. Un projet socialiste doit donc s'accompagner d'une stratégie visant à convertir le pouvoir social en pouvoir gouvernemental et à transformer l'État lui-même. Il ne faut toutefois pas prendre les victoires électorales pour l'aboutissement de ce processus. Un parti de gauche peut former un gouvernement alors que les banques, les grandes entreprises, les hauts fonctionnaires, les juges, les officiers supérieurs et les monopoles médiatiques restent aux mains de l'ancien bloc dirigeant. Aussi, un gouvernement de gauche doit-il renforcer l'organisation indépendante du peuple et les organisations populaires ne doivent pas se contenter de défendre passivement des ministres qui leur sont favorables. C'est le pouvoir social qui permet à un projet de survivre au-delà d'un gouvernement, d'une élection ou d'une génération de dirigeants.

On a souvent tendance à ne considérer la politique qu'au moment de la récolte : qui a remporté les élections, qui a formé le gouvernement, quelle loi a été votée et quels palais ont été occupés ? Mais chaque récolte est précédée d'un travail long et largement invisible. Il faut sélectionner les graines et les planter, préparer le sol, acheminer l'eau et protéger les jeunes pousses de la chaleur et des maladies. L'essentiel de ce travail tombe dans l'oubli une fois la récolte venue. Pourtant, c'est précisément sur ce travail patient que repose la construction du pouvoir social : des cadres politiques qui organisent une formation politique après une longue journée de travail, un syndicaliste qui va rendre visite à un travailleur craignant d'être licencié, un groupe de femmes qui mettant sur pied un comité contre les violences, des paysans qui étudient la structure de la dette agricole, des jeunes qui lancent un collectif culturel dans un quartier abandonné par l'État. Aucune de ces actions ne transforme à elle seule la société, mais ensemble, elles forgent un peuple capable de changement.

Les gens ne manquent pas de forces. Ce qui leur fait défaut, ce sont les moyens organisés de les identifier, les combiner et les mettre en œuvre. Le pouvoir social commence là où les individus cessent de se voir uniquement comme ceux qui souffrent et se découvrent comme ceux qui peuvent agir.

Amitiés,

Vijay

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