12/08/2026 euro-synergies.hautetfort.com  8min #323007

Dos Passos, cet inconnu

par Marco Iacona

Source:  centrostudilaruna.it

Génération perdue

La "génération perdue", pour ceux qui ne le sauraient pas, est un groupe d'écrivains américains arrivés en Europe dans la première moitié du XXe siècle, dont font partie Ernest Hemingway, Ezra Pound et Francis Scott Fitzgerald ; trois références essentielles pour les contestataires non seulement américains, qui viendront après, y compris l'archiconnue Beat Generation d'Allen Ginsberg et Jack Kerouac. Les deux "générations" incarnent cette Amérique que nous aimons, capable de représenter avec sincérité faits et personnages, de s'auto-représenter (simultanément) avec une "vaillance" affligée ou une confiance acérée ; mais sans négliger rêves et aspirations, même camouflés sous de rigides et froides désillusions... une attitude pleinement anticonformiste (qui plus qu'eux ?), difficilement reconnaissable (avec une prose particulièrement franche, soignée ou non), qui fascinera intellectuels et narrateurs italiens jusqu'à nos jours. Deux noms parmi tous: Italo Calvino et Cesare Pavese.

Du groupe des contestataires du début du XXe siècle, parmi les premiers d'ailleurs à toucher du doigt les dérives de la société du nouveau siècle (guerre comprise, évidemment), fait partie intégrante John Dos Passos. Comment le définir d'abord ? Comment définir cet intellectuel et écrivain qui, dans les premières années soixante, vint en Italie invité par Giano Accame pour participer aux "Rencontres romaines de la culture", grâce aussi à l'organisation du "Centre de vie italienne" d'Ernesto De Marzio, et avec lui Gabriele Marcel, Michel Déon, Odysseus Elytis (futur prix Nobel) et James Burnham ?

Anarchiste assurément, anarchiste dans la mesure où Dos Passos, d'un point de vue politique, fut définitivement peu définissable. De "droite" dans l'après-guerre (même avec des positions maccarthystes), et de "gauche" pro-communiste dans les années précédentes, les années vingt et trente (on rappelle son engagement civique, son refus de l'événement guerrier et sa collaboration à la revue "New Masses"), années où se constate - disent les critiques - une quasi "parfaite" parenté entre engagement politique, thèmes et formes expérimentales de l'activité de l'ancien étudiant de Harvard.

Durant des années disons "intermédiaires" (presque symboliquement, entre deux positions), notre homme fut aussi séduit par les perspectives du "New Deal" américain. Dos Passos peut alors être considéré comme un précurseur idéal et pratique (il fit du bénévolat, entre autres, à la Croix-Rouge), de l'intellectuel jamais fixé sur des positions rigides, capable de se "repositionner" et prêt à défier les (inévitables) vestales de l'orthodoxie politique. Souvent, les "pérégrinations" politiques coïncideront avec les fortunes ou infortunes du romancier, habilement décrétées par la critique internationale.

Dos Passos, et cela le rendait différent de la plupart des écrivains de sa génération, aimait aussi "voler bas", fusionnant les grands idéaux (qui n'en a jamais eu ?) avec des pages de critique ordinaire et de journalisme franc ; il écrivit des pages séduisantes sur les grands mythes du cinéma (mythes pop, mais alors presque personne ne le savait), James Dean et Rodolfo Valentino qu'il vit mourir l'un après l'autre, se confirmant dans ce domaine un écrivain sans beaucoup de "règles", si ce n'est sa propre volonté et son propre goût. Mais anarchiste ou défenseur des anarchistes, il le fut surtout en relation avec les événements liés aux deux anarchistes italiens en terre américaine, à savoir Nicola Sacco et Bartolomeo Vanzetti, malheureux protagonistes d'une histoire jamais oubliée.

En 1926, un an avant leur condamnation à mort (ils étaient anarchistes mais non communistes), l'un ouvrier, l'autre marchand de poisson, Dos Passos publiait, pour le compte d'un "Comité de défense" pour les deux Italiens détenus depuis 1921, Facing the Chair, un livre dans lequel, parfait libertaire, il blâmait le comportement des juges américains victimes, selon lui, de préjugés politiques.

À cette époque, bien avant la "chasse aux sorcières" du prochain après-guerre, l'Amérique vivait en effet un climat répressif tourné contre la dite subversion politique. En pâtirent, entre autres, les deux anarchistes italiens émigrés en 1908 et accusés de vol et double homicide, bien qu'innocentés par un témoin. Avec Dos Passos, d'autres intellectuels éclairés prirent parti pour les Italiens "Nick" et "Bart": de Bertrand Russel à Dorothy Parker, de G. B. Shaw à H. G. Wells. Tout fut inutile, naturellement. Malgré les protestations générales, les deux furent exécutés sur la chaise électrique en août 1927. Ultérieurement réhabilités (cinquante ans plus tard !), mais douloureusement sacrifiés sur "l'autel de la fermeté" d'une Amérique oppressive et justicière, une Amérique violente qui, à ce point, ne pouvait plus être celle de l'écrivain libertaire né à Chicago en 1896.

Malgré la riche biographie, et malgré l'ouverture d'esprit envers un monde qui, depuis le second décade du XXe siècle, offrait plus de canaux de communication (surtout: le cinéma d'Eisenstein, la radio et le théâtre expérimental), Dos Passos est un auteur aujourd'hui peu connu excepté - peut-être - deux volumes : Manhattan Transfer de 1925 et Le 42e parallèle de 1930. Beaucoup, depuis longtemps, ont oublié les témoignages d'estime reçus (de Jean Paul Sartre en 1947, par exemple : « Je considère Dos Passos comme le plus grand des écrivains de notre temps »), mais ils ont oublié surtout ses livres de jeunesse et ceux de la dernière période.

Les premiers sont tout simplement le miroir d'une époque dont le "dépassement" conduira l'auteur à embrasser les positions radicales que la plupart connaissent ; des positions qui au fil des ans ont fasciné la critique de gauche, pour s'entendre...

Par exemple, le "livre de guerre" One Man's Initiation, intéressant pour comprendre la croissance "idéale" de Dos Passos (avec des accents expressionnistes à la manière d'Ernst Jünger, mais très différent par raisons et architectures), et pas si éloigné de l'abondante littérature de guerre qui conquiert les marchés occidentaux dès les années vingt, ou encore Three Soldiers (1921), que l'on peut considérer comme un roman de tradition décadentiste, pessimiste, visant à révéler les terribles mécanismes d'une société moderne à travers l'expérience de la guerre.

Mais les capacités de "narrateur-pluriel" de Dos Passos (ici, oui, précurseur de cette postmodernité qui aime relier en chapitres uniques les sources venant de coins divers du savoir), émergent dans le roman-critique sur la condition du monde investi par le progrès technologique (Manhattan Transfer). À côté de la dénonciation d'une époque où ont pris le dessus les divinités malfaisantes du machinisme (« les turbines, les moteurs à explosion et la dynamite... sont nos divinités cruelles et vengeresses... »), on trouve chez Dos Passos, durant cette période, une quantité importante de citations capables de placer l'auteur au carrefour de deux parcours essentiels de la littérature mondiale: entre les plus classiques comme Mark Twain et les avant-gardes européennes, et auparavant encore Walt Whitman interprété à la manière radicale.

Ici, la "sociologie" de Dos Passos nous montre, avec un langage contemporain, ce monde gris, encore une fois: contemporain de lui-même, que des auteurs très différents (songeons à Chaplin ou à Garcia Lorca) nous ont révélé dans leurs aspects les plus comiques ou sentimentaux. Norman Mailer et William Burroughs tiendront compte, et beaucoup, de ses leçons narratives.

Dos Passos a la "chance" de raconter une période historique qui représente l'alpha de notre époque, croyant en outre y percevoir, en "bon radical" militant, "expérimentateur" et "prolétaire d'élection" (mais bourgeois d'origine), aussi l'inévitable oméga. C'est cela qui fascine les militants de toute "extraction". Ses œuvres des années trente (la célèbre trilogie U.S.A. composée du 42e parallèle, 1919 et Un tas d'argent), représentent le point de l'engagement "guerrier" maximal, ce sont des fresques complexes de la vie américaine (avec apothéose du collectivisme), composées avec des techniques expérimentales de "faux" réalisme.

Mais c'est dans ces mêmes chapitres que se consume aussi politiquement la rebéllion anticapitaliste "de gauche" de Dos Passos. Ayant enfin pris conscience du fossé insurmontable existant entre l'idée et la pratique communiste, dès le milieu des années trente l'écrivain cherchera à orienter ses attitudes libertaires vers des rivages libéraux de "droite". Il était temps... C'est la période (on pouvait s'y attendre après tout), où tous parleront de "crise", de "déclin", etc.

C'est la période (il manquera encore plus de trente ans avant sa mort !) où Dos Passos commence à devenir un grand oublié ("perdu" de nom et maintenant aussi de fait). Pourtant, l'auteur d'essais et de textes théâtraux et de plus de quarante romans (dont les plus connus et déjà cités, traduits en italien par Pavese), poursuivra son travail jusqu'à sa mort, publiant entre autres une autre trilogie de vie américaine, District of Columbia, une histoire de ses ancêtres portugais, des essais sur Jefferson, des journaux et des correspondances. Son indignation ne servira à rien (à part la dimension collective et militante, demeure le thème du danger encouru par l'individu dans le monde contemporain). Les témoignages d'estime des intellectuels anticonformistes "de droite" ne serviront à rien non plus (au contraire !). Quarante ans après sa mort, que pouvons-nous ajouter alors, par rapport au fait que Dos Passos reste un auteur encore presque entièrement à découvrir ?

Extrait de Linea du 30 septembre 2010.

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