12/08/2026 linvestigateurafricain.tg  6min #323032

Le retour du Djidji Ayôkwé : comment le tambour parleur est devenu le symbole de la reconquête du patrimoine africain

Komla YAWO

L'emblématique tambour parleur retrouve sa terre natale. Le 7 août 2026, sur le boulevard de la Solidarité à  Yopougon, le traditionnel défilé marquant le 66e anniversaire de l'indépendance de la Côte d'Ivoire a réservé un moment chargé d'émotion. Pour la première fois depuis plus d'un siècle, le Djidji Ayôkwé, le mythique tambour parleur du  peuple Atchan (Ébrié), a été présenté aux Ivoiriens lors d'une cérémonie officielle. Plus qu'un objet de musée, son apparition symbolise le retour d'une partie de la mémoire nationale après 110 années d'exil en France.

Cette restitution dépasse largement le cadre culturel. Elle s'inscrit dans un mouvement continental qui pousse les anciennes puissances coloniales à rendre des œuvres et objets acquis dans des conditions contestées pendant la colonisation. Le Djidji Ayôkwé devient ainsi le symbole d'une Afrique qui réclame non seulement ses trésors, mais aussi son histoire.

Le tambour qui parlait aux villages... et inquiétait les colons

Contrairement à ce que son nom pourrait laisser croire, un tambour parleur n'est pas un simple instrument de musique. En Afrique de l'Ouest, ces tambours reproduisent les intonations des langues locales grâce à des rythmes complexes. Ils servaient de véritables moyens de communication à longue distance.


Le retour du Djidji Ayôkwé, le tambour parleur lors du défilé à la place de la solidarité à Yopougon

Le Djidji Ayôkwé, sculpté dans un unique tronc d'iroko, mesure environ 3,30 mètres de long et pèse près de 430 kilogrammes. Chez les Atchan, il annonçait les cérémonies, les décès, les grandes réunions communautaires ou encore les dangers imminents. Sa portée sonore permettait de transmettre des messages de village en village autour de l'actuelle ville d'Abidjan.

Mais son rôle allait bien au-delà de la communication sociale.
Au début du XXe siècle, alors que l'administration coloniale française cherche à imposer son autorité, le tambour devient un formidable outil de résistance. Chaque mouvement des troupes coloniales pouvait être signalé rapidement, permettant aux populations de s'organiser.

Pour les autorités coloniales, le Djidji Ayôkwé représentait donc un obstacle stratégique.
En 1916, lors d'une expédition punitive menée contre les villages Atchan, les forces coloniales françaises s'emparent du tambour à Adjamé. Cette confiscation ne relève pas d'un simple pillage d'objet d'art : elle vise à briser un système de communication considéré comme dangereux pour le pouvoir colonial. Le tambour est ensuite transféré en France en 1929, où il intègre progressivement les collections nationales françaises avant d'être conservé au musée du quai Branly-Jacques Chirac.

Une restitution obtenue après un long combat diplomatique

Le retour du Djidji Ayôkwé n'est pas le fruit d'une décision spontanée. En 2019, le président ivoirien Alassane Ouattara adresse officiellement à la France une demande de restitution portant sur 148 biens culturels emportés durant la période coloniale. Le tambour figure parmi les priorités.
Deux ans plus tard, lors du Sommet Afrique-France de Montpellier, Emmanuel Macron annonce son intention de restituer cet objet emblématique.

Mais la procédure se heurte au principe juridique français de l'inaliénabilité des collections publiques. Une loi spécifique est finalement adoptée en juillet 2025 afin d'autoriser sa sortie des collections nationales françaises.
Le 20 février 2026, à Paris, les ministres français et ivoirien de la Culture signent officiellement l'acte de restitution. Quelques semaines plus tard, le tambour retrouve enfin Abidjan avant d'être destiné au Musée des Civilisations de Côte d'Ivoire, actuellement modernisé pour l'accueillir. L'UNESCO accompagne également cette opération par un soutien financier destiné à la conservation, à la recherche scientifique et à la valorisation de l'objet. (Ministère de la Culture)

Une vague de restitutions qui gagne l'Afrique

Le retour du Djidji Ayôkwé s'inscrit dans un mouvement beaucoup plus large.
Pendant plusieurs décennies, les demandes africaines étaient restées sans véritable réponse. Le tournant intervient après la publication, en 2018, du rapport Savoy-Sarr qui recommande la restitution des œuvres acquises dans un contexte colonial.

Depuis, plusieurs États africains enregistrent des avancées.

Le cas le plus emblématique demeure celui du Bénin, qui a obtenu en 2021 la restitution de  26 trésors royaux du royaume du Dahomey, conservés jusque-là au musée du quai Branly. Ces œuvres sont désormais exposées à Cotonou et constituent un puissant levier de valorisation culturelle et touristique.
Cependant, le dossier est loin d'être clos. Le Bénin continue de réclamer plusieurs milliers d'objets conservés dans différents musées européens. La Côte d'Ivoire, elle aussi, attend encore le retour des 147 autres biens culturels figurant sur sa liste officielle. (Ministère de la Culture)

D'autres pays comme le Nigeria, le Sénégal, le Ghana ou encore l'Éthiopie poursuivent également leurs démarches pour récupérer des bronzes, des statues, des manuscrits ou des objets sacrés dispersés dans les musées occidentaux.
Au-delà de leur valeur artistique, ces restitutions interrogent les relations entre l'Europe et l'Afrique. Elles posent une question fondamentale : à qui appartient le patrimoine culturel ?
Le retour du Djidji Ayôkwé montre que ces objets ne sont pas de simples pièces d'exposition. Ils incarnent des langues, des croyances, des savoir-faire et une mémoire collective.

En présentant le tambour parleur lors des festivités du 7 août, les autorités ivoiriennes n'ont donc pas seulement exposé une œuvre retrouvée. Elles ont fait entendre, symboliquement, une voix réduite au silence pendant plus d'un siècle. Une voix qui rappelle que la restitution des biens culturels ne consiste pas uniquement à rendre des objets, mais aussi à réparer, autant que possible, une partie de l'histoire. (Facebook)

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