12/08/2026 dedefensa.org  11min #323048

Les gambaderies labyrinthiques d'Erdogan

 Journal dde.crisis de Philippe Grasset  

12 août 2026 (10H15) - J'avertis du sérieux du projet de cette page : il s'agit d'abord de donner une appréciation des intentions prêtées au président turc d'établir un blocus dans le détroit des Dardanelles pour contrecarrer les avancées russes vers Odessa et toute la côte ukrainienne sur la Mer Noire. Mais on verra plus loin. Pour l'immédiat, je me suis dit que puisque nous parlons donc d'Erdogan, et pour mieux ce faire, je crois qu'une toile de fond de la séquence n'est pas inutile.

A l'origine, je l'avoue sincèrement, - je parle de l'époque du "printemps arabe" organisé par l'équipe de Première Division CIA-MI6, - j'avais été une sorte d'admirateur d'Erdogan. A cette occasion, la chose, - la caractéristique que suggèrent les remarques faites ici, vaut d'être rappelée, pour disposer d'un dossier complet permettant d'embrasser les temps que nous vivons et les aventures chaotiques des ambitions humaines. Des remarques donc,
• sur l'extraordinaire lenteur des actes et l'exceptionnelle paresse d'esprit jusqu'à une sorte de réduction totale façon-Jivaro des dirigeants, essentiellement de l'Occident-compulsif où l'on met ce pauvre Erdogan cette fois ;
• alors que les événements hors-portée humaine se déroulent à une exceptionnelle vitesse et avec un esprit d'une extraordinaire vivacité, bien et loin au-dessus de nous (d'eux).

Le superbe ratage d'Obama

Pour commencer, voici un ratage à rappeler aux admirateurs inconditionnels du personnage. La remarque se trouve dans un texte sur Erdogan de 2011, sur lequel on revient plus loin, - texte avec le titre "Barack Erdogan, la rock star du Caire":

"...En effet, et pour en revenir à notre titre, qui se rappelle encore de la première rock star de la période, le président US, un Africain Américain, Barack Obama, avec son discours du Caire de début juin 2009 (l'époque où nous croyions encore à la possibilité d'un  Obama"gorbatchévien") ? C'est donc Erdogan qui hérite de cette position. Manifestement, Erdogan vient de plus loin qu'Obama, avec quelque bagage culturel et un peu d'intuition en plus, et qui apparaît beaucoup plus déterminé que son prédécesseur dans la position de rock star du Caire."

L'événement auquel il est fait allusion est ce discours d'Obama au Caire de juin 2009 Dans ce texte du  5 juin 2009 "Obama et le chute de Mossadegh en 1953"), où il reconnaît publiquement pour la première fois pour un président US l'implication massive de la CIA (toujours avec son co-équipier MI6) dans le coup d'État qui eut raison du Premier ministre iranien et démocratiquement élu Mossadegh, prestement remplacé par le Shah, "souverain" autocratique, avec dans sa musette la police politique SAVAK, une des plus fameuses du monde pour sa brutalité extraordinaire et ses tortures très sophistiquées. Les foules des élitesSystème, si vigilantes aujourd'hui sur les droits de l'homme-et-de-la-femme à Téhéran, se précipitèrent aux fêtes massives de1971 célébrant le 2 500ème anniversaire de la fondation de l'empire perse par Cyrus le Grand.

... Cela, pour ceux qui s'interrogent sur les causes de l'antagonisme entre les USA et l'Iran, et s'exclament devant la barbarie et l'obscurantisme iraniens. Dans l'article nous reproduisions ce commentaire de 'Press TV', l'agence iranienne aujourd'hui dénoncée comme la voix de la barbarie :

"Le président américain Barack Obama a reconnu l'implication des Etats-Unis dans le coup d'Etat de 1953 en Iran qui a renversé le gouvernement démocratiquement élu du Premier ministre Mohammad Mossadegh."En pleine guerre froide, les Etats-Unis ont joué un rôle dans le renversement d'un gouvernement iranien démocratiquement élu", a déclaré Barack Obama lors de son discours d'ouverture au monde musulman depuis l'Université du Caire, dans la capitale égyptienne.

" C'est la première fois qu'un président américain en exercice admet publiquement l'implication des Etats-Unis dans le coup d'Etat.."

Puis plus rien, - Obama rentra dans le rang à tous égards et n'en sortit plus. Il termina son mandat et bâtit une gentille fortune en poursuivant son rôle de Grand Sage du progrès américaniste auprès de sa communauté.

Place à"Barack-Erdogan", donc

Ainsi, le dirigeant turc eut-il son heure de gloire, à l'heure du"printemps arabe"dont il semblait vouloir et pouvoir devenir le héros. Pour cela, certes, il fallait songer à barrer la route aux instigateurs de ces troubles, où l'on trouvait en tête les mêmes instigateurs que les dynamiteurs de la chute de Mossadegh, - CIA et MI6 toujours en couple.

C'est cette idée que je développais dans ce texte du  14 septembre 2011, saluant la visite triomphale d'Erdogan au Caire... Qu'on mesure donc la naïveté de l'auteur, qui jugeait encore selon les traditions des temps anciens où des conquérants et des tacticiens de génie étaient capables de susciter des événements remarquables :

"Erdogan a bien arrangé son "Arab Spring tour", comme certains nomment son voyage au Caire, en Tunisie et en Libye, - du moins pour ses débuts au Caire, de loin l'étape la plus importante. Outre la fameuse idée que la reconnaissance d'un Etat palestinien n'est "pas une option mais une obligation", il a eu des interventions dans tous les sens qui ont montré son penchant pour se ménager une place importante, dans le champ de la communication et de sa popularité, dans le monde arabe. [...]

"...Son succès est d'abord dû à la façon dont sa politique épouse les sentiments populaires qui sont devenus aujourd'hui une menace permanente pour tous les représentants de l'ordre américaniste-occidentaliste, y compris les diverses"oppositions de Sa Majesté". De ce point de vue, Erdogan est le vecteur d'un courant général, qu'il épouse avec intelligence, notamment parce que ce courant épouse lui-même autant les intérêts de son pays que la perspective d'un réarrangement des choses et des situations au Moyen-Orient. Ce réarrangement, qui est l'une des conditions du développement d'une situation de rupture, se base essentiellement sur la réduction radicale du rôle terroriste du gouvernement israélien et de son appareil de sécurité nationale, comme courroies de transmission des forces issues du Pentagone américaniste ; la narrative démocratique est absolument secondaire et ne trouvera sa place que dans la mesure où, comme Erdogan, elle épousera ce même"courant général"."

Rien de tout cela ne fut fait et sa tournée achevée, Erdogan se retira sous sa tente. Il n'avait pas fait mieux qu'Obama et simplement, pour son compte, facilité la transformation du "printemps arabe" en un été torride, sanglant et monstrueux où il allait pouvoir grapiller quelques chaparderies de fortune, en Syrie notamment, sans tenter quoi que ce soit qui fut grand.

Erdogan, quinze ans plus tard

Cela nous ouvre la voie vers mon sujet du jour qui est "Erdogan aujourd'hui", quinze ans plus tard. On écrivait plus haut sur "l'extraordinaire lenteur des actes et l'exceptionnelle paresse d'esprit des dirigeants" par contraste avec l'"exceptionnelle vitesse et l' esprit d'une extraordinaire vivacité" des événements hors de notre portée. Avec la situation actuelle, et Erdogan en vedette pour le cas, nous sommes servis.

Bien, Erdogan a lancé son grand projet de traité de défense, signé devant notaire, avec l'Arabie et le Pakistan. J'ignore pourquoi mais j'ai dans l'esprit comme un goût de "revenez-y" en pensant à son coup fameux du "printemps arabe". Pardonnez-moi ce scepticisme mais depuis que l'eau a coulé sous les ponts, je ne crois plus du tout aux traités et accords signés à l'encre sympathgique sur chiffon de papier type-poubelle.

"Verve de dérision" dans les Dardanelles

...Et puis, il y a les menaces, voire les premières mesures ordonnées et prises par Erdogan pour contrer les Russes et leur investissement de la Mer Noire par le biais d'Odessa, désormais encerclée et prisonnière d'un blocus naval. Les duettistes C&M (Christoforou & Mercouris) se sont emparés du sujet le 10 août 2026 avec une verve de dérision qui devient de plus en plus le style de leurs interventions si fameuses et suivies par un public grandissant.

Cette "verve de dérision", je l'attribue à leur exaspération grandissante devant le traitement des simulacres de narrative qui encombrent non seulement la presseSystème jusqu'au 'Financial Times' (lecture favorite et cible privilégiée de Mercouris), mais surtout et essentiellement les croyances absolument ahurissantes et abracadabrantesques qui forment les jugements et les décisions des dirigeants de l'Occident-compulsif et de leurs plus proches conseillers.

Ainsi me suffira-t-il de passer cet extrait plein de verve et de dérision des deux C&M, Mercouris s'étant chargé de décortiquer les causes et mécanismes de "la folie" que constitue par rapport à la puissance russe ce projet d'Erdogan sans doute appuyée sur les excellentissimes conseils de l'équipe CIA-MI6,...

Mercouris : "Les Russes ont de nombreux moyens de pression sur la Turquie. Ils l'ont prouvé par le passé lors de crises dans les relations turco-russes. En 2015, lorsque les Turcs ont abattu un avion de chasse ou un bombardier russe au-dessus de la Syrie, les Russes ont imposé des sanctions à la Turquie. Ils ont bloqué les importations de produits alimentaires turcs, empêché les entreprises de construction turques de travailler en Russie et interdit aux touristes turco-russes de se rendre en Turquie. Cela a engendré une crise importante pour l'économie turque."

Christoforou : "L'économie turque est très fragile actuellement en raison des pénuries de carburant liées à la crise du Golfe. Elle semble plus vulnérable aujourd'hui qu'en 2015. Oui. Et Erdogan s'est rendu [en 2015] à Moscou pour présenter ses excuses à Poutine. Et Erdogan a attendu devant son bureau pendant trois ou quatre heures."

Mercouris : "C'est exact. C'est exact. Avec la sculpture de la victoire de la Grande Catherine [la fondatrice d'Odessa] dans la pièce, n'est-ce pas ? C'est exact. Exactement. Oui. Vous vous souvenez de cela ?"

Christoforou : "Oui. Oui. Oui. Et ils ont fait attendre Erdogan pendant trois ou quatre heures. Oui. Oui. Oui. Sans oublier que Poutine a sauvé Erdogan quand ils ont essayé de le renverser. Absolument. De le renverser par un coup d'État."

Mercouris : "Exactement. Et la Turquie aurait dû penser à tout cela, tout comme les États-Unis et l'OTAN, lorsqu'ils ont commencé à attaquer les navires céréaliers russes en mer d'Azov il y a quelques semaines. Ils auraient dû y penser, mais ils n'ont rien dit à Zelinski, ni l'OTAN, ni les États-Unis, ni la Turquie, ni personne d'autre. Ils n'ont pas dit :"Écoutez, n'attaquez pas les navires céréaliers, car nous avons un accord, un accord fragile, ou plutôt une entente concernant ces navires. La mer Noire est, pour la Russie, d'un intérêt national et sécuritaire crucial. Alors, n'allons pas trop loin. Dites à Zelinski et à l'Ukraine, aux États-Unis et à l'OTAN de ne pas lancer de drones contre les navires russes, car cela ne ferait qu'empirer les choses."Mais non, ils n'ont rien dit. Ils n'ont rien fait. Et la Russie a riposté."

Christoforou : "C'est pour ça qu'on est dans ce pétrin. Oui. Ou du moins, c'est pour ça que la Turquie est sur le point d'y entrer."

Mercouris : "Absolument. [Son projet des Dardanelles], c'est l'un des plus grands actes de folie que nous ayons vus depuis le début de ce conflit. Je pense que beaucoup trop de gens en Occident ont intériorisé ce récit mensonger sur l'Ukraine."

Le machiavélisme labyrinthique d'Erdogan

Où s'est situé et se situe Erdogan par rapport aux adversaires qui s'affrontent en Ukraine ? Christoforou a répondu avec une minutie non exempte d'ironie :

"Il est à 40% pour les Russes et à 60% pour les Ukrainiens... Ou alors, je dirais plutôt à 30% pour les Russes..."

Ca, c'est du Erdogan. Toujours traître trahissant tout le monde, et plutôt autour du demi-traître ou des deux tiers traître que traître à temps plein, - car l'on manœuvre, certes. Le seul coup de maître qu'il ait réussi, c'est le 'Divangate' : recevoir les dirigeants de l'UE, placer le président du Conseil Charles Michel sur l'un des deux fauteuils placés pour le tête-à-tête et expédier Ursula sur un divan contigu. La Hyène n'a jamais oublié cette insurpassable insulte, elle en hurle encore de son rire fou caractéristique de l'animal.

J'espère que je ne prends pas comme une "insurpassable insulte" de m'être aussi platement trompé pour avoir cru pendant quelques semaines à la grandeur du personnage. C'est pourtant bien la couleur du temps que le constat de telles faiblesses d'impuissance, mais il faut du temps pour s'y faire.

J'irais même jusqu'à dire que je ne condamnerais pas trop Erdogan, sinon d'avoir suivi une posture agressive, conquérante en même temps que sinueuse (le coup du labyrinthe) dans des temps qui ne permettent pas de telles finasseries humaines. Aujourd'hui, les hommes qui tiennent leur rang, qui obtiennent par défaut des résultats (sauf lorsque l'existence du pays qu'ils dirigent est en cause) sont des hommes prudents, avisés, cherchant les compromis sans rien céder sur l'essentiel, qui respectent leur parole sur les principes qu'ils jugent partagés par leurs interlocuteurs. Les noms (Poutine, Xi) viennent avec l'évidence. Mais ces hommes-là ont conscience des limites de l'action politique dans le chaos qui agite le monde ; peut-être même, - et je suis poussé à le croire, - ont-ils dans le secret de leurs âmes conscience d'être dans des temps si exceptionnels où le destin de la communauté humaine se décide complètement en-dehors et au-dessus de la communauté humaine.

Erdogan n'est pas de ces hommes-là, quelle qu'aient été ses qualités, parce qu'il n'a cessé de se perdre et de tourner en rond avec son machiavélisme labyrinthique où ce qui compte est le labyrinthe et rien d'autre. A la fin de sa carrière, il verra, s'il lui reste de la lucidité, que tout ce qu'il a fait était comme s'il n'avait rien fait et que sa fin retrouve la situation de son point de départ. Lui n'a aucune conscience de ce que nous sommes au cœur de la  GrandeCrise, et que tout le reste pâlit et retourne poussière, écrasé par cette référence.

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