12/08/2026 lesakerfrancophone.fr  16min #323059

Une brève histoire de la façon dont les pays se dirigent, tels des somnambules, vers la guerre

Par John P. Ruehl - Le 5 août 2026 - Source  Naked Capitalism

Présentation par Yves Smith : Même si quelques lecteurs objecteront à certains points particuliers de cet article de John Ruehl, il fournit une matière utile à discussion. Une question importante historiquement est la romantisation du combat, qui a été rendue possible par le fait que si peu de gens étaient sur les lignes de front et ne donnaient pas des comptes rendus suffisamment graphiques de ce qu'ils y ont vécu. Ils hésitaient à décrire des horreurs qui ne valorisait pas la guerre. Beaucoup ont rapporté que leurs parents âgés qui ont servi pendant la Première et la Seconde Guerre mondiale refusaient de discuter de leurs expériences. On peut en déduire que c'était traumatisant de se souvenir de ce qu'ils avaient vécu.

Un des nombreux exemples : au début de la Première Guerre mondiale, des hommes britanniques issus de familles aristocratiques se sont inscrits avec empressement pour se battre, en supposant que ce serait une guerre rapide et que ce serait l'occasion de vivre des choses excitantes qui impressionneraient leurs pairs/petites amies. Au lieu de cela, la Grande Guerre a décimé à la fois les classes ouvrières et les jeunes dirigeants de cette époque. Cela a également conduit à l'expression "mutilés de guerre", qui est devenue largement utilisée en France en raison du nombre d'amputés.

Même si les citoyens modernes étaient mieux informés grâce à la télévision, pendant la guerre du Vietnam, et à des films plus réalistes montrant les carnages au combat, les médias nous présentent également des pom-pom girls va-t-en-guerre, comme Jack Keane sur Fox, qui dépeignent la retenue et le calcul correct des risques et des capacités comme étant une preuve de faiblesse.

Début de l'article de John P. Ruehl, journaliste australo-américain vivant à Washington, DC, et correspondant aux affaires mondiales pour  l'Independent Media Institute. Il collabore à plusieurs publications,  et son livre, "Budget Superpower : How Russia Challenges the West With an Economy Smaller Than Texas", a été publié en décembre 2022 :

Le dénommé "cessez-le-feu" conclu en  avril 2026 n'a guère contribué à enrayer l'escalade dans le golfe Persique. Après la "tentative d'attaque surprise" de l'Iran contre les forces américaines le 28 juillet, les États-Unis ont riposté en lançant une "forte vague" de frappes aériennes le 30 juillet,  selon NPR, ciblant les "centres de commandement militaire et les installations de missiles" iraniens et intensifiant les combats au Moyen-Orient.

Depuis le début de la guerre en février, l'Iran a subi d'importantes destructions de ses infrastructures militaires et civiles, faisant des milliers de victimes. Les alliés du Golfe de Washington et Israël ont également fait face à une pression soutenue due aux attaques iraniennes. Pourtant, malgré près de  40 milliards de dollars de dépenses américaines pour cette guerre contre l'Iran et les dommages causés aux actifs militaires américains dans la région, le conflit ne suscite pas de large débat public parmi nos concitoyens.

Protégés par deux vastes océans et une puissance militaire écrasante, les États-Unis ont longtemps été en mesure de séparer leur vie quotidienne des conséquences de la guerre et de protéger les décideurs politiques de tout examen public. Le nombre de victimes dans le conflit actuel reste relativement faible, la dernière frappe iranienne portant le  nombre officiel de morts américains à 18. La vie quotidienne se poursuit en grande partie sans interruption, les États-Unis accueillant même la Coupe du monde de football 2026 pendant le conflit.

Mais la guerre a déjà dépassé les attentes initiales. Le président américain Donald Trump avait précédemment déclaré que la guerre en Iran durerait quatre à cinq semaines,  selon Al Jazeera, et que les frappes américaines entraîneraient  l'effondrement du gouvernement iranien. L'expansion du 26 juillet des  attaques houthies contre la navigation et les infrastructures autour de la mer Rouge a cependant compliqué davantage cette guerre car on ne sait pas ce quelle stratégie ces attaques suivent.

Le recul de la population étasunienne vis-à-vis de la guerre est visible par rapport à avant, lorsque les conflits étaient ressentis plus directement et romancés par la gloire et le devoir. La guerre civile avait brisé ces croyances en exposant les Américains aux réalités de la guerre industrielle, tandis que la descente de l'Europe dans la Première Guerre mondiale a révélé à quel point les pays pouvaient facilement sous-estimer les coûts des conflits tout en surestimant leur capacité à s'y adapter. Ces leçons méritent d'être réexaminées à mesure que l'approche américaine moderne face aux conflits continue d'évoluer.

La fin de la Glorieuse guerre

La dernière fois que la guerre a fondamentalement transformé la vie quotidienne aux États-Unis, c'était sans doute pendant la guerre de sécession. Avant cela, un conflit était  encore imaginé à travers le prisme de la Guerre d'Indépendance, de la guerre de 1812, de la guerre américano-mexicaine et des guerres frontalières. Les affrontements armés faisaient l'objet de chansons, de romans, de peintures et de mythes patriotiques, qui les décrivaient comme des batailles décisives gagnées grâce à des charges héroïques, souvent accompagnées de fanfare de drapeaux et de tambours.

Alors que les tensions sectorielles s'intensifiaient à l'approche de la guerre civile, de nombreuses personnalités du Sud insistaient avec confiance sur le fait que le Nord, à l'esprit commercial, ne risquerait jamais de se lancer dans un conflit coûteux. Dans son tristement célèbre discours "Le coton est roi" de 1858, le sénateur de Caroline du Sud James Henry Hammond  déclarait : "Aucune puissance sur terre n'osera faire la guerre" à la lucrative économie cotonnière du Sud.

Même en cas de guerre, les dirigeants politiques assuraient qu'elle serait rapide et avec un minimum de pertes en vies humaines. Le juge Samuel F. Rice se vantait : "nous pouvons fouetter les Yankees avec nos fusils à pompe", tandis que le sénateur de Caroline du Sud, James Chesnut Jr.a,  affirmait qu'il "boirait tout le sang versé" lors de la sécession. Le premier secrétaire confédéré à la Guerre, Leroy Pope Walker, a de même  déclaré à une foule en avril 1861, au début de la guerre, que tout sang versé à la suite de la sécession "pourrait être essuyé avec un mouchoir", prédisant que "avant le premier mai, le drapeau de la Confédération du Sud flottera sur le dôme de l'ancien Capitole à Washington",  selon le magazine Reason.

Plus tard, Mark Twain  blâmera les romans de Sir Walter Scott en particulier pour avoir favorisé les notions romantiques de chevalerie parmi les élites du Sud et l'idée que la guerre serait noble et victorieuse.

Les dirigeants du Nord étaient généralement plus sobres, mais non moins enclins à l'excès de confiance. Le New York Tribune  a déclaré "En avant pour Richmond ! La place doit être tenue par l'Armée nationale !". L'historien David B. Blight  explique que "Lincoln, sous la pression de l'opinion publique", a poussé le général Irvin McDowell à avancer avant que son armée ne soit prête dans l'espoir de porter un coup fatal qui mettrait fin à la rébellion.

Ainsi, la  première bataille de Bull Run, en 1861, est devenue le symbole déterminant de l'optimisme déplacé du Nord. Des politiciens, des journalistes et des civils curieux - certains arrivant avec des paniers de pique-nique - se sont rassemblés pour regarder ce qu'ils croyaient être la bataille décisive de la guerre. Au lieu de cela, ils ont fui aux côtés des troupes de l'Union qui battaient en retraite alors que les forces confédérées l'emportaient, et l'illusion d'une guerre courte a disparu ainsi.

Ce qui a suivi a été l'une des premières  guerres industrielles de l'histoire. Les chemins de fer déplaçaient de grandes armées, les usines produisaient des armes à une échelle sans précédent et des économies régionales entières étaient réorganisées pour la guerre. Une grande partie du Sud a été dévastée par la riposte du Nord, tandis que le Nord a également connu des destructions localisées. Environ  750 000 Américains sont morts pendant cette guerre, ce qui représente environ la moitié de  tous les décès de guerre américains de toute l'histoire du pays. Loin de l'image romantique du combat imaginée en 1861, les deux tiers de ceux qui sont morts pendant cette guerre ont  succombé à la maladie.

La guerre a préservé l'Union et mis fin à l'esclavage, l'une des réalisations les plus importantes de l'histoire américaine, mais elle ressemblait peu à la campagne rapide et sans effusion de sang envisagée avant son déclenchement. L'assassinat de Lincoln a également  fait dérailler les espoirs d'une reconstruction plus en douceur et a conduit à la poursuite des divisions politiques et raciales pendant des générations. Le conflit a démontré que même les conflits combattus pour des causes essentielles se déroulent rarement de manière aussi prévisible que leurs partisans l'attendent, produisant un traumatisme et un ressentiment durables parallèlement à des victoires historiques.

La route vers la Première guerre mondiale

La guerre civile a laissé les Américains réticents à entrer dans un autre conflit de la même ampleur, alors même que le pays devenait une puissance mondiale affirmée. Alors que l'Europe dérivait vers la Première Guerre mondiale, en 1914, Washington a d'abord regardé de loin, observant un continent qui avait évité un conflit entre grandes puissances depuis des décennies, et semblait s'être convaincu qu'une nouvelle guerre serait courte et même souhaitable.

Les chefs militaires européens croyaient pouvoir remporter la victoire avant que la calamité ne s'installe. Les officiers de l'armée allemande Wilhelm von Blume et le général von Liebert assurait que la guerre  serait rapide, tandis que l'empereur allemand Kaiser Wilhelm II  aurait dit aux troupes en août 1914 que "vous serez à la maison avant que les feuilles ne tombent des arbres".

Certains autres dirigeants politiques étaient moins optimistes, comme l'ancien ministre britannique des Affaires étrangères Sir Edward Grey,  qui craignait qu'une guerre continentale soit désastreuse, mais concédait à l'idée qu'un tel conflit était inévitable. L'historien William Mulligan  soutient que "les élites politiques savaient que la guerre entraînerait dans son sillage la révolution, le chaos et l'appauvrissement", mais "n'avaient pas les cadres émotionnels pour saisir l'ampleur de la destruction."

Dans The State, publié à titre posthume en 1919, Randolph Bourne soutient que les sociétés démocratiques cultivaient un " désir démocratique de guerre", encourageant les citoyens à identifier les intérêts de l'État avec ceux de la nation. Les écrivains français Henri Massis et Alfred de Tarde, sous le  pseudonyme d'Agathon, ont décrit comment de jeunes citoyens français, sans expérience de la guerre, ont embrassé le militarisme et le patriotisme avec un enthousiasme saisissant.

Alors que la mobilisation commençait, des foules  se pressaient dans les gares à travers l'Europe pour acclamer les soldats qui partaient. Les écoliers mentaient sur leur âge pour s'enrôler, beaucoup croyant qu'ils seraient "à la maison d'ici Noël" et craignaient de rater l'aventure s'ils restaient à l'arrière. Nationalistes et révolutionnaires ont accueilli la guerre comme une force créatrice capable  de refaire la société. L'enthousiasme était plus fort dans les grandes villes et les populations rurales  plus inquiètes, acceptant la mobilisation comme inévitable et un devoir plutôt qu'une fête.

En quelques mois, l'optimisme de la période d'avant-guerre avait cédé la place au carnage de la guerre des tranchées. Des millions de personnes ont été tuées ou blessées alors que le conflit s'installait dans une impasse brutale.

Au moment où les États-Unis sont entrés en guerre en 1917, l'Europe était épuisée par l'attrition, la révolution et l'effondrement économique. La guerre sous-marine sans restriction de l'Allemagne, y compris le naufrage du Lusitania, ainsi que le  télégramme Zimmerman proposant une alliance allemande avec le Mexique, avaient contribué à pousser Washington à intervenir. Le président américain de l'époque, Woodrow Wilson, a été encouragé par des personnalités de premier plan, dont le major général Leonard Wood, le Secrétaire d'État Robert Lansing, ainsi que l'ancien président Teddy Roosevelt et des intérêts commerciaux influents comme JP Morgan, à rejoindre la guerre.

Mais, contrairement à l'Europe en 1914, Wilson comprenait que le public américain avait encore besoin d'être convaincu. Peu de temps après avoir déclaré la guerre à l'Allemagne en avril 1917, son administration créa le  Comité de l'information publique, mobilisant des dizaines de milliers de volontaires pour prononcer des discours patriotiques dans les cinémas, les églises et autres rassemblements publics. Les journaux, les publicités, les films et les brochures, quant à eux, décrivaient l'intervention à la fois comme le chemin le plus rapide pour mettre fin à la guerre et comme une croisade morale pour rendre le monde " plus sûr pour la démocratie".

À la fin de la guerre, en 1918, l'entrée tardive de l'Amérique  limita les pertes en vies humaines à 116 000 soldats, garantissant que la patrie échappait à la dévastation qui engloutissait l'Europe. Pourtant, de nombreux Américains ont émergé en remettant en question l'implication de la nation, aidant à propulser  la campagne isolationniste de Warren G. Harding à la présidence en 1920. Malgré cela, la guerre a élargi de façon permanente le rôle de Washington dans les affaires européennes et a établi la "promotion de la démocratie" comme justification récurrente de l'intervention militaire pour le 20e siècle.

La longue retraite de la Guerre de masse

Les États-Unis sont de nouveau entrés dans la Seconde Guerre mondiale après des années de combats entre combattants européens. Elle a subi beaucoup moins de pertes et de destructions et est devenue la puissance militaire dominante du monde. Par la suite, les États-Unis ont assumé la responsabilité de contenir l'influence soviétique, définissant là encore l'intervention militaire comme une défense de la démocratie. Mais les guerres américaines en Corée, et en particulier au Vietnam, ont démontré que des conflits prolongés avec des dizaines de milliers de victimes américaines étaient devenus politiquement insoutenables.

À partir des années 1980, les États-Unis se sont de plus en plus engagés dans un modèle de guerre plus léger. De brèves interventions à  la Grenade et  au Panama, suivies de la  guerre du Golfe et des  guerres yougoslaves dans les années 1990, ont démontré qu'une supériorité technologique écrasante pouvait apporter la victoire avec des pertes américaines limitées.

Même si les occupations de l'Afghanistan et de l'Irak ont temporairement relancé la guerre expéditionnaire à grande échelle dans les années 2000, l'historien Andrew J. Bacevich soutient que les Américains  s'étaient habitués à cet engagement militaire quasi permanent parce que ses coûts étaient supportés par une force de volontaires relativement petite plutôt que par la société dans son ensemble. Sans conscription, rationnement ou lourdes pertes, les guerres pouvaient s'étendre avec peu d'effet sur la vie quotidienne, mis à part quelques gros titres dans les journaux.

Les insurrections prolongées et les efforts ratés de Nation Building suite aux occupations militaires des années 2000 ont rapidement poussé Washington vers un modèle plus léger, appliqué en Libye en 2011. Construit autour de la puissance aérienne, des forces spéciales, des entrepreneurs privés et des partenaires locaux, les coûts américains immédiats étaient limités, même si les  conséquences plus larges - effondrement de l'État, flux de réfugiés et instabilité régionale - furent très graves pour les pays concernés.

La guerre en cours en Iran représente le dernier test de cette approche. Les promesses de propagation de la démocratie et l'enthousiasme patriotique qui accompagnaient les interventions précédentes ont pratiquement disparu. À la place, on constate une apathie générale, la plupart des Américains  s'opposant au conflit iranien sans vraiment le ressentir, ni même le voir directement. Les conséquences potentielles, cependant, restent importantes : que se passera-t-il si l'Iran accélère sa quête d'armes nucléaires, si le détroit d'Ormuz ou la mer Rouge sont confrontés à des perturbations permanentes, si les prix des ressources augmentent, si les représailles atteignent la patrie américaine ou si le conflit s'étend considérablement au-delà de la région ?

De la guerre de sécession à la Première Guerre mondiale jusqu'à l'invasion moderne de l'Irak par les États-Unis et l'invasion de l'Ukraine par la Russie, les gouvernements et les sociétés ont maintes fois sous-estimé le déroulement des guerres. Le manque actuel d'intérêt du public pour le conflit iranien peut sembler un progrès par rapport à l'euphorie nationaliste qui accompagnait les conflits antérieurs, mais une société isolée de la guerre est moins susceptible de se demander pourquoi une guerre est-elle lancée, combien de temps elle peut durer et à quoi ressemblerait un succès. La distance par rapport au conflit peut retarder ses coûts, mais les conséquences de la guerre peuvent encore se répercuter longtemps après que le coup de feu final a été tiré.

John P. Ruehl

Traduit par Wayan, relu par Hervé, pour le Saker Francophone.

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