
Par Nate Bear, le 12 août 2026
Mon dernier article sur la guerre entre la Russie et l'Ukraine a été le deuxième plus lu de tous ceux que j'ai écrits, mais c'est de loin celui qui a suscité le plus de critiques, tant à l'encontre de mon argumentation que de ma personne.
Je trouve cela inquiétant.
Après quatre ans et demi d'une guerre qui a fait peut-être deux millions de morts et de blessés, qui fait rage sans qu'on entrevoie la fin, analyser les raisons de cette guerre, les moyens de l'arrêter et les solutions pour prévenir de tels conflits, reste hautement controversé, voire inacceptable.
C'est là l'illusion que j'évoquais dans cet article. Une illusion qui, en toute logique, ne peut mener qu'à une guerre sans fin en Ukraine, une guerre majeure entre l'OTAN et la Russie au-delà des frontières ukrainiennes, ou à une guerre nucléaire. Si la diplomatie est impossible, comme beaucoup l'affirment avec détermination, la guerre est manifestement inévitable.
Ce qui me déconcerte, c'est à quel point cette illusion s'est emparée des esprits si longtemps. On peut peut-être pardonner un an, peut-être deux, d'analyse non critique et de discours belliciste, surtout lorsque la russophobie est omniprésente et que le récit de la guerre semble, à première vue, très manichéen. Mais après quatre ans et demi ? Après tant de morts et tant de destructions ? L'absence de questionnement intellectuel n'est pas seulement stupéfiante, elle relève d'une faillite morale.
Pour être honnête, de nombreuses réactions constructives et utiles ont été formulées, et j'apprécie sincèrement le temps que les gens y ont consacré.
Bon, je suis peut-être masochiste, mais j'ai encore des choses à dire, non seulement en réponse aux critiques, mais aussi au sujet des arguments de justification élaborés pour soutenir cette guerre, à commencer par le dernier motif d'indignation qu'on nous vend aujourd'hui : l'utilisation par la Russie de missiles nord-coréens contre l'Ukraine.
Excusez-moi, mais existe-t-il une nouvelle règle selon laquelle les pays tiers ne peuvent pas fournir d'armes aux principaux belligérants de ce conflit ? Car si tel est le cas, j'ai bien peur que ce soit la fin pour l'Ukraine. Non, l'indignation, comme c'est souvent le cas dans les conceptions libérales de la politique étrangère, tient à ce que l'adversaire suit les règles que les impérialistes occidentaux ne s'accordent qu'à eux-mêmes.
Je pense qu'une mise au point s'impose ici, une mise au point que je pourrais ajouter à chaque phrase :
CECI N'EST PAS UN ARGUMENT EN FAVEUR DES LIVRAISONS D'ARMES PAR PROCURATION. JE NE ME RÉJOUIS PAS QUE DES UKRAINIENS SOIENT TUÉS PAR DES MISSILES NORD-CORÉENS.
Je souligne simplement les failles, grosses comme l'Ukraine, dans la logique que les impérialistes cherchent à appliquer à ce conflit et à d'autres. On retrouve cette même logique hypocrite concernant l'Iran : l'Occident sanctionne et condamne Téhéran pour son financement du Hamas et du Hezbollah, tout en armant Israël jusqu'aux dents pour qu'il puisse se livrer à un génocide.
Ce qui m'amène à la dissonance cognitive inexcusable que j'ai relevée dans les commentaires concernant le rôle des États-Unis dans le monde.
Il semble qu'un nombre considérable de gens favorables à la guerre en Ukraine considèrent que, partout ailleurs dans le monde, les États-Unis sont un empire égocentrique qui utilise sa puissance militaire et son statut hégémonique pour affirmer son influence à des fins géostratégiques et politiques. Mais en Ukraine, apparemment, non. En Ukraine, les États-Unis auraient renoncé à leurs ambitions impériales et se contenteraient d'aider un petit nouveau combatif dans sa lutte contre son grand voisin tyrannique. Selon cette interprétation des événements, la Russie serait la puissance impériale, tandis que les États-Unis endosseraient l'habit du bon samaritain mondial.
Il s'agit là, à mes yeux, d'une logique incohérente et incompréhensible, reposant sur la conviction apparemment sérieuse que les États-Unis poursuivent une politique altruiste dans certaines régions du monde parce qu'ils seraient un empire bienveillant, mais mèneraient une guerre égoïste dans d'autres régions pour leur rôle malveillant.
Une analyse pour le moins déconcertante et incohérente.
Pour contourner cette contradiction cognitive, certains commentateurs ont avancé deux arguments : les États-Unis ne soutiennent plus l'Ukraine, et les armes américaines utilisées par l'Ukraine seraient quantité négligeable, car les États-Unis ne seraient qu'un simple marchand d'armes fournissant n'importe quel pays du globe.
Ces deux arguments sont avancés pour des raisons psychologiquement transparentes. Les anti-Trump ne veulent pas soutenir la politique étrangère trumpienne, et l'abandon supposé de l'Ukraine par Trump leur donne un alibi psychologique pour continuer à soutenir l'Ukraine sans conflit cognitif. L'abandon de l'Ukraine par Trump serait la preuve d'une guerre juste. C'est le raisonnement par excellence. Mais tout simplement faux. Les opérateurs ukrainiens de drones et de batteries de missiles interrogent l'armée américaine pour savoir où se trouve leurs cibles, les États-Unis fournissent les coordonnées, et les Ukrainiens appuient sur le bouton. Cette méthode s'est avérée particulièrement utile au cours des 40 jours de "frappes en profondeur" en Russie, comme l'a déclaré Mark Warner, sénateur de Virginie, la semaine dernière.
Et les missiles lancés lorsque ces boutons sont actionnés sont américains, français, britanniques et ukrainiens. S'il est vrai que les missiles américains (ATACMS, HIMARS, Javelin et autres) transitent désormais par l'Europe via une caisse noire de l'OTAN pour donner à Trump un déni plausible et lui permettre de tenir une promesse de campagne, ce n'est rien de plus qu'une mascarade. Tout le monde sait ce qui se passe.
Quant à l'idée selon laquelle les États-Unis n'auraient aucun intérêt réel ni aucun résultat privilégié et représenteraient simplement une entreprise désintéressée cherchant à tirer profit de la situation chaque fois qu'elle le peut, c'est bien évidemment faux. Bien sûr, le complexe militaro-industriel américain cherche à réaliser des profits là où il peut, mais il ne vend pas d'armes à n'importe qui, cela va de soi. Il ne vend pas d'armes à la Russie, ni à l'Iran ou la Corée du Nord, et si ceux qui avancent cet argument poursuivaient leur raisonnement, ils commenceraient peut-être à y voir plus clair. Ils ne vendent pas d'armes à ces pays parce que ce sont les ennemis de l'empire. Ce qui signifie, bien sûr, que l'empire a tout intérêt à ce qu'un pays tiers combatte l'un de ces ennemis. Mais si vous qualifiez cela de guerre par procuration où les intérêts occidentaux sont défendus par l'intermédiaire de l'Ukraine, guerre qui coûte la bagatelle d'environ deux à trois mille Ukrainiens tués ou blessés chaque semaine, les gens s'indignent et vous traitent d'apologiste de Poutine. Les gens s'indignent tout particulièrement à l'idée de présenter les nombreuses preuves de l'influence et de l'implication occidentales dans la politique ukrainienne, ainsi que du rôle de cette dernière en tant que mandataire. Les câbles de WikiLeaks étaient d'une clarté imparable à ce sujet - des câbles divulgués accessibles à Poutine et aux dirigeants russes, soit dit en passant.
En 2008, lors d'une conversation avec John McCain, Joe Lieberman et Lindsey Graham, Tony Blair a déclaré que la stratégie occidentale
"devrait mettre la Russie sous pression grâce à nos activités dans les zones limitrophes de ce que la Russie considère comme sa sphère d'influence et le long de ses frontières effectives".
Cette réunion a eu lieu à peine dix jours avant le sommet de Budapest de 2008, au cours duquel l'Occident a affirmé que l'Ukraine et la Géorgie "allaient devenir" membres de l'OTAN.
N'est-ce pas là une intention manifeste de provocation ? Cela ne contredit-il pas l'affirmation selon laquelle les préoccupations de la Russie ne sont que de la paranoïa ? Peut-être pensez-vous qu'un seul câble diplomatique ne suffit pas.
Deux ans auparavant, en octobre 2006, des diplomates américains à Moscou avaient fait part à Washington DC des craintes russes selon lesquelles les États-Unis auraient recours aux révolutions de couleur pour "encercler la Russie de régimes hostiles et de bases de l'OTAN", montrant ainsi que les États-Unis sont pleinement conscients que Moscou considère l'expansion de l'influence occidentale dans les anciens États soviétiques comme une campagne stratégique contre elle.
Dans un câble de 2011 adressé à Washington DC par le cabinet de conseil Stratfor - véritable "porte tournante" permettant au personnel de la CIA, du Département d'État et des services du renseignement militaire américain de passer du secteur public au secteur privé -, l'Ukraine était décrite comme
"la pierre angulaire de la défense et de la survie de la Russie en tant que puissance, quelle qu'elle soit".
Les diplomates avaient très bien compris l'importance de l'Ukraine pour la Russie, comme le confirme un câble de 2013 dans lequel Stratfor décrit l'Ukraine comme "le point faible de la Russie". Cette analyse admettait que
"pour une puissance occidentale, l'Ukraine n'a de valeur que si cette puissance prévoit de s'en servir comme d'une arme contre la Russie".
N'oublions pas que Poutine a lui aussi lu ces câbles. Quelle conclusion était-il censé tirer quant aux raisons de l'influence occidentale en Ukraine ?
Bien sûr, aucun de ces éléments de fond et de ce contexte essentiel n'est jamais mentionné dans aucun reportage sur la guerre.
Un autre argument couramment avancé pour tenter de réfuter la thèse du "conflit par procuration" (et auquel j'adhère plutôt) repose sur l'autonomie et la souveraineté de l'Ukraine. Les Ukrainiens souhaitent intégrer l'OTAN et l'UE, et que cela serve ou non les intérêts de la Russie ou de l'Occident, qui est-on pour leur refuser ce droit ? D'abord, ce n'est généralement pas le cas.
Le soutien à l'intégration à l'UE a souvent été plus fort que celui à l'OTAN, mais il n'a pas toujours été majoritaire, et les deux étaient fortement divisés selon la région, la langue, l'âge et l'identité politique. Mais même si le soutien aux deux a été uniformément élevé, cela ne signifie pas pour autant que la poursuite de ces objectifs ne constitue pas une politique imprudente qui a mené à la guerre. Cela ne signifie pas que les dirigeants étaient tenus de suivre l'opinion publique majoritaire à un moment précis, surtout si cette opinion les engageait sur la voie de la guerre. C'est pour cette raison que nous élisons des dirigeants. Des dirigeants ayant accès à des informations sur les préoccupations et la position des autres États et dirigeants, sur la guerre et la paix, ainsi que sur la meilleure façon de l'éviter.
Et les faits sont ici aussi sans équivoque : l'Occident a rejeté les projets d'accords de sécurité présentés par la Russie au fil des ans, dont le dernier remonte à décembre 2021, lorsque Moscou a cherché à discuter de l'élargissement de l'OTAN. Mais nous ne sommes pas non plus censés en parler, car évoquer les nombreuses tentatives de la Russie pour conclure un nouvel accord de sécurité avec l'OTAN remet en cause la thèse selon laquelle cette guerre serait une guerre de conquête et d'ambition territoriale. On n'a certainement pas le droit d'évoquer que, au début de sa présidence, Poutine a sérieusement évoqué l'idée d'une adhésion de la Russie à l'OTAN pour garantir la paix en Europe.
Encore une fois, ce contexte est occulté dans tous les reportages grand public sur la guerre.
Sans tenir compte de toutes ces informations, certains commentateurs ont affirmé que mon argument venait excuser toutes les invasions militaires passées et toutes celles, hypothétiques, à venir. Hitler aurait donc été poussé à envahir la Pologne ? Israël aurait été poussé à envahir Gaza ?
Une invasion américaine du Groenland ou de Cuba serait acceptable parce que celle-ci pourrait se justifier au nom de la sécurité nationale ?
J'ai avant tout pris soin de préciser très clairement mon intention d'analyser les circonstances qui ont précipité ces interventions plutôt que de les excuser en elles-mêmes. Car, comme je l'ai souligné, mon objectif n'est pas de présenter un argument moral normatif, mais d'analyser pourquoi la guerre a éclaté, comment elle aurait pu être évitée et comment prévenir de telles guerres à l'avenir.
Ensuite, la réponse la plus simple aux exemples passés et aux scénarios hypothétiques est... non. Rien n'est comparable à la situation entre la Russie et l'Ukraine. Le Groenland et Cuba ne cherchent pas à intégrer une alliance militaire hostile aux États-Unis (lorsqu'un événement analogue s'est effectivement produit, cela a bien sûr conduit le monde au bord de la guerre nucléaire). La soif de "Lebensraum" de l'Allemagne nazie était ouvertement affichée et, en l'espace de sept mois, elle a également envahi le Danemark et la Norvège. Quant à Israël, eh bien Israël EST la provocation même, un État créé de toutes pièces il y a 78 ans et implanté sur les terres ancestrales des Palestiniens. Ce sont les Palestiniens qui ont été provoqués. Chaque attaque armée suivante relève de la résistance. Mais ces exemples révèlent une stratégie des plus classiques, si souvent utilisée pour étouffer toute analyse rationnelle du conflit russo-ukrainien : celle de postuler une fausse équivalence pour soutenir des positions qui s'effondrent aux premiers examens.
D'autres ont affirmé que l'élargissement de l'OTAN et la militarisation de l'Ukraine ne sont qu'un prétexte pour masquer la doctrine expansionniste visant le contrôle total de l'Ukraine, mais cela n'explique pas pourquoi la Russie a attendu 2022 pour envahir le pays, et présuppose que chaque déclaration russe sur l'élargissement de l'OTAN, chaque projet d'accord de sécurité, ne serait qu'un stratagème élaboré à long terme. Bref, un argument peu convaincant.
Ceux qui défendent cette thèse se plaisent aussi à affirmer qu'il s'agit d'une guerre opposant le totalitarisme à la démocratie. En effet, hier encore, Zelensky a mis en avant la tentative de la Russie d'interdire un petit parti politique appelé Iabloko comme preuve de prétendu totalitarisme. Pourtant, ce n'est là qu'un nouveau récit fantaisiste, pilier essentiel du discours justificatif qui escamote qu'après l'invasion de 2022, Zelensky a lui-même interdit onze partis politiques, dont le deuxième plus grand parti du Parlement ukrainien, de nombreux syndicats et des médias jugés trop critiques. Ce parti, la Plateforme d'opposition pour la vie, disposait de 43 sièges au Parlement et avait condamné l'invasion russe. Son "péché" a été de prôner la négociation plutôt qu'une guerre totale contre la Russie.
L'Ukraine est un État à parti unique soumis à la loi martiale, où des jeunes hommes sont régulièrement enlevés dans la rue et jetés dans des fourgons banalisés par les sbires du régime pour être envoyés au broyeur, avec le soutien de l'Occident. Rien d'étonnant à ce que la plupart des Ukrainiens ne soutiennent plus la poursuite des combats et soient favorables à une issue négociée.
Ceux qui soutiennent cette guerre jusqu'au dernier Ukrainien sont les élites d'Ukraine, d'Europe et des États-Unis, dont les maris, pères, fils et frères ne seront jamais exposés à une mort ignominieuse.
Ceux qui se livrent aux deux poids deux mesures, aux fausses équivalences et aux récits fantaisistes font tout pour éviter la douloureuse prise de conscience de leur dissonance cognitive.
Et ceux qui rendent la paix impossible font de la guerre une fatalité.
Merci à tous ceux qui m'ont suivi pour ce nouvel épisode, j'apprécie votre soutien.
Traduit par Spirit of Free Speech