14/08/2026 reseauinternational.net  9min #323235

Tout défiler, tout accepter

par Mounir Kilani

Il avait un taxi à prendre. La pluie commençait à frapper la vitre. Il a cliqué sur "J'accepte".

Personne n'aurait pu le blâmer. Les conditions générales s'étalaient sur douze pages qu'il n'avait ni le temps ni la lumière pour lire. Ce n'était pas de la paresse. C'était de l'économie pure : il y avait un taxi à prendre, la rue devenait rivière, et le monde réel, celui qui mouille les épaules et gâte les souliers, attendait derrière cette formalité numérique.

Il a donc fait ce que nous faisons chaque jour. Il a fait défiler. Il a cliqué. Il est passé à autre chose.

Puis une notification. Une alerte météo. Il a glissé son pouce pour l'effacer.

Puis une autre : un titre de journal. Il a fait défiler.

Une vidéo. Une opinion. Une image de guerre. Une promotion pour des chaussures. Une catastrophe à douze mille kilomètres. Un message d'un ami. Un sondage. Une déclaration présidentielle. Une vidéo de chat.

Il a fait défiler. Il a effacé. Il a accepté.

Et ce soir-là, en rentrant chez lui, il s'est rendu compte d'une chose étrange : il avait vu cent choses sans en regarder une seule jusqu'au bout. Il avait donné son accord à des contrats qu'il ne connaissait pas, pour des services qu'il n'utiliserait pas, dans un monde qu'il n'avait pas le temps de juger parce qu'il était trop occupé à le faire défiler.

Le geste n'était plus seulement sur l'écran. Il était devenu une manière de vivre.

Lire, effacer, accepter, passer.

Nous ne lisons plus : nous scannons. Nous n'écoutons plus : nous entendons. Nous ne voyons plus : nous apercevons.

Le défilement a colonisé notre rapport au monde. Face à l'afflux, nous avons développé une compétence : celle de ne pas nous arrêter. De ne pas nous laisser accrocher. De garder le mouvement.

Nous croyons que faire défiler, c'est choisir. C'est ignorer ce qui ne vaut pas la peine pour atteindre ce qui compte.

Mais il y a une autre vérité, plus inquiétante : faire défiler, c'est apprendre à ne plus rien regarder assez longtemps pour qu'une pensée se forme.

Le scroll nous protège de l'envahissement. Il nous protège aussi de la rencontre. De ce qui pourrait nous changer, nous bouleverser, nous obliger à prendre position.

On aime se raconter que l'on est submergé. C'est une histoire flatteuse. Elle nous place du côté des victimes. Elle transforme notre passivité en souffrance digne.

Mais si l'on regarde avec moins de complaisance, une autre réalité apparaît : nous n'essayons pas toujours de sortir de la noyade. Nous l'organisons. Nous la maintenons. Nous la perfectionnons.

Regardez le geste.

Ce n'est pas un accident répété. C'est une technique.

Faire défiler, c'est refuser de s'arrêter assez longtemps pour que quoi que ce soit prenne du poids. Tout défile à la même vitesse, avec la même urgence feinte, dans la même typographie, accompagné du même signal.

Rien n'est hiérarchisé par nous. Nous laissons le flux tout égaliser. Et nous appelons cela "s'informer".

Nous ne vivons peut-être pas dans un monde où l'on nous cache les choses. Nous vivons dans un monde où l'on nous montre tellement de choses que nous ne savons plus lesquelles regarder. La censure ancienne consistait à taire, à occulter, à faire disparaître les mots. La nouvelle, peut-être, consiste à noyer. À produire tellement de bruit que la voix, même juste, ne parvient plus à se faire entendre.

En vérité, nous nous entraînons chaque jour à ne jamais laisser une chose s'imposer assez longtemps pour exiger une réponse réelle. Une réponse qui engagerait. Une réponse qui pourrait nous coûter.

Nous gardons les notifications ouvertes. Nous rouvrons l'application dix minutes après l'avoir fermée. Nous continuons de glisser le pouce même lorsque plus rien ne captive vraiment. Pourquoi ? Parce que s'arrêter obligerait à choisir. Et choisir, c'est risquer. Risquer d'avoir une opinion qui ne sera pas partagée. Risquer de devoir la défendre. Risquer de découvrir que ce que l'on a regardé jusqu'au bout nous concerne vraiment, et donc nous oblige. Le mouvement permanent est une forme raffinée de prudence. Il protège contre l'engagement.

On croit qu'il s'agit de distraction. C'est encore trop indulgent.

La distraction suppose qu'il existe quelque chose d'important dont on se détourne. Or, progressivement, c'est l'idée même qu'il puisse exister quelque chose d'assez important pour mériter qu'on s'arrête qui s'érode.

Nous ne fuyons pas seulement le réel. Nous préférons un régime dans lequel le réel ne peut plus vraiment nous atteindre.

Tout est vu, rien n'est regardé. Tout est su, rien n'est vraiment connu. Dans ce régime, tout est potentiellement indignant, donc plus rien ne l'est durablement. L'indignation elle-même devient une notification parmi d'autres : on l'efface d'un geste, on passe à la suite, on se sent vaguement concerné sans jamais être tenu.

Cette indifférence n'est pas une conséquence malheureuse. Elle est cultivée. Elle est désirée. Car l'indifférence est confortable. Elle permet de tout frôler sans jamais être saisi. Elle autorise une présence légère au monde : on est là, on voit, on sait, mais on n'a presque rien à porter. Dans un univers saturé de sollicitations, savoir ne pas s'attacher devient une compétence de survie. Le problème, c'est que cette compétence finit par se retourner contre toute possibilité d'attachement véritable. On ne se protège plus de l'envahissement. On se protège de la rencontre. De ce qui pourrait nous forcer à prendre position de façon coûteuse.

Le bouton "J'accepte" n'est que la version contractuelle du même geste.

Conditions générales, cookies, données personnelles, abonnements, notifications : on clique. On ne lit pas. On n'a ni le temps ni l'envie.

Et surtout, on a compris que lire ne changerait presque rien. Le service est déjà là, désiré, nécessaire. Refuser signifierait se priver, compliquer, ralentir, sortir du flux commun.

Alors on accepte. Non par faiblesse, mais par calcul. Un calcul qui privilégie la fluidité sur la lucidité. On valide pour rester léger. Pour ne pas avoir à dire non.

Car le non oblige. Il force à justifier. Il expose, il isole, il ralentit toujours.

On abandonne par avance toute prétention à la maîtrise - de ses données, de ses recours, de ce qu'on a posté - pour préserver sa tranquillité.

Et progressivement, notre "oui" se vide de sa substance.

Il ne signifie plus : "j'ai compris et j'adhère". Il signifie : "laissez-moi passer", "je n'ai pas le temps", ou plus simplement : "de toute façon, je n'ai pas le choix".

Le même automatisme gagne d'autres territoires. Opinions toutes faites, normes présentées comme évidentes, vérités qui circulent avec la force de l'évidence : on les laisse passer. On les "accepte" au sens où l'on ne les interrompt pas. On ne les examine pas jusqu'au point où elles exigeraient qu'on se situe. On fait défiler. On passe. On reste dans le mouvement.

Ce n'est pas un monde où l'on nous empêche de refuser.

C'est un monde où le refus a un coût, et où nous avons appris à trouver ce coût trop élevé.

Refuser une condition d'utilisation, c'est se compliquer l'accès.

Refuser une opinion dominante, c'est risquer le froissement, le jugement, l'éloignement.

Refuser de participer au flux, c'est accepter de se sentir en décalage, parfois seul, souvent plus lent.

Dans une société qui valorise la connexion et la réactivité, la lenteur du refus apparaît comme une tare. Alors on préfère accepter. Non pas parce qu'on est d'accord, mais parce qu'on ne veut pas payer le prix du désaccord.

On se raconte que l'on n'a pas le choix. C'est la dernière protection. La fatalité est rassurante. Elle transforme une série de petits abandons quotidiens en destin.

"C'est comme ça maintenant".
"On ne peut plus faire autrement".
"Tout le monde fait pareil".

Ces phrases ne décrivent pas une réalité. Elles la consolident. Elles dispensent de regarder en face le fait que, la plupart du temps, nous pourrions refuser davantage, lire davantage, nous arrêter davantage, au prix d'un inconfort que nous ne sommes plus disposés à payer. Nous avons choisi la légèreté. Nous l'avons élevée au rang de nécessité.

Cette légèreté a des conséquences.

Elle produit des individus informés et incapables de s'engager durablement. Des citoyens qui savent beaucoup et qui agissent peu. Des relations où l'on est toujours joignable et rarement vraiment présent. Une vie intérieure où les émotions passent vite, comme les images, sans laisser de traces.

On devient expert dans l'art de frôler. On perd l'habitude de tenir. Et comme on perd l'habitude, la capacité elle-même s'atrophie. Plus on s'entraîne à ne pas s'arrêter, plus s'arrêter devient difficile. Plus on accepte sans examiner, plus examiner paraît monstrueusement lourd.

On finit par ne plus très bien savoir ce que l'on pense réellement, parce qu'on n'a presque jamais pris le temps de le former contre une résistance. On finit par ne plus très bien savoir ce que l'on veut, parce que vouloir implique de ne pas vouloir autre chose, donc de refuser. On finit par vivre dans un présent perpétuellement renouvelé où rien n'a le temps de s'accumuler en expérience véritable.

On finit aussi par ne plus savoir très bien ce que l'on a vraiment vu la veille. Le défilement use la mémoire autant que l'attention. Nous croyons nous souvenir parce que nous reconnaissons les images. Mais reconnaître n'est pas se souvenir. Se souvenir, c'est pouvoir raconter. Et nous avons perdu le fil de nos propres histoires.

Nous ne défilons pas seulement seuls. Ne pas répondre à un message, c'est risquer d'être perçu comme distant. Ne pas connaître une actualité, c'est s'exclure des conversations. Ne pas avoir vu la dernière vidéo virale, c'est être hors du temps commun. Dans une réunion, regarder son téléphone est devenu banal. Dans un couple, le défilement parallèle est une forme de co-présence silencieuse. Le défilement est devenu une norme que nous nous imposons les uns aux autres, une performance de présence continue. Et pourtant, cette présence est une absence. Être joignable n'est pas être présent. Répondre, ce n'est pas écouter. Et partager n'est pas s'engager.

On peut continuer de parler d'attention volée, de capitalisme de la surveillance, de design addictif.

Ces analyses ne sont pas fausses. Elles sont seulement incomplètes, et parfois confortables, parce qu'elles maintiennent le regard tourné vers l'extérieur. Elles désignent des responsables lointains. Elles évitent de s'attarder sur la collaboration quotidienne, banale, presque joyeuse, de ceux qui glissent leur pouce et cliquent sur "J'accepte". Or c'est là que se joue l'essentiel. Non pas dans un grand renoncement spectaculaire, mais dans la répétition infinie de petits gestes qui, ensemble, fabriquent une forme de vie.

Cette forme de vie est moins lourde. Elle protège contre certaines formes de désespoir en diluant tout. Mais elle a aussi son coût, et ce coût augmente avec le temps. On finit par ne plus très bien savoir ce que l'on a vraiment approuvé, ce que l'on a vraiment laissé passer, ce que l'on a vraiment oublié de refuser.

Il n'y a pas de complot. Il n'y a pas besoin de complot.

Il y a une préférence. Une préférence pour le mouvement contre l'arrêt, pour l'acceptation par défaut contre le refus qui engage. Cette préférence n'est pas imposée de force. Elle est cultivée, rationalisée, défendue. Elle se pare des habits de la nécessité.

Ce soir, quelqu'un rentre chez lui.

La pluie a cessé. Le taxi est payé.

Son pouce efface une dernière notification. Il clique sur "J'accepte" une fois de plus, sans lire.

Demain, il recommencera.

Et dans le mouvement rapide de son doigt sur le verre, quelque chose de plus lourd que douze pages de conditions générales vient de basculer du côté de l'oubli.

Pas une vérité cachée.

Pas un secret protégé.

Juste la dernière chose qui aurait pu l'obliger à s'arrêter.

 Mounir Kilani

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