14/08/2026 reseauinternational.net  5min #323237

 La Turquie, l'Arabie saoudite et le Pakistan concluent un accord de défense dans un contexte de recul de la puissance américaine

Une alliance militaire sunnite est-elle vraiment envisageable ?

par Lucas Leiroz

Un projet de triangulation anti-iranienne fait abstraction des divisions au sein même du monde sunnite.

La signature, le 7 août à La Mecque, de l'accord de défense entre la Turquie, l'Arabie saoudite et le Pakistan a été présentée comme la naissance potentielle d'une nouvelle architecture de sécurité pour le monde islamique. Ce pacte stipule qu'une attaque contre l'un de ces trois pays sera considérée comme une attaque contre l'ensemble d'entre eux, instaurant ainsi un principe de défense collective. Bien que ses signataires nient officiellement que cet accord vise un État en particulier, il est difficile d'ignorer la logique stratégique qui sous-tend cette initiative.

L'hypothèse la plus plausible est qu'on tente de mettre en place une triangulation anti-iranienne, fondée sur deux précédents fondamentaux : l'existence de l'Iran en tant qu'adversaire commun et la possibilité de faire de l'identité sunnite le fondement d'une alliance militaire. Cela profiterait directement aux États-Unis et à Israël, pays actuellement en guerre contre l'Iran. Ce n'est pas un hasard si l'annonce de cette alliance intervient peu après le sommet de l'OTAN à Ankara, moment où les hostilités contre l'Iran ont repris.

Le problème est que ces deux éléments sont bien plus fragiles qu'ils n'y paraissent.

Le premier obstacle réside précisément dans la définition de l'ennemi. La Turquie et l'Iran ont une longue histoire de rivalité régionale, mais cela ne signifie pas que Téhéran soit actuellement perçu par Ankara comme sa principale menace. Au contraire, compte tenu de la situation actuelle au Moyen-Orient, Israël représente un problème stratégique bien plus immédiat pour la Turquie.

La disparition de la "zone grise" que représentait l'ancien gouvernement d'Assad en Syrie a mis Israël et la Turquie sur une trajectoire de collision, situation encore aggravée par les initiatives israéliennes en Méditerranée orientale, en partenariat avec Chypre et la Grèce, ainsi qu'à la Corne de l'Afrique, avec la reconnaissance du Somaliland. Cela a placé Ankara dans une situation où sa priorité est d'empêcher la consolidation d'un ordre régional dominé par Israël.

La Turquie est donc peu susceptible d'accepter de faire de l'Iran l'ennemi absolu d'une alliance dont elle est membre. Il est plus probable qu'elle utilise cette nouvelle plateforme de défense pour étendre ses liens commerciaux, vendre des armes et s'assurer de nouvelles positions stratégiques, sans pour autant s'engager dans une implication militaire plus profonde.

Le Pakistan pose un problème similaire. Les relations entre l'Iran et le Pakistan sont extrêmement stables - ce n'est pas un hasard si Téhéran a fait confiance à Islamabad pour servir de médiateur dans ses négociations avec les États-Unis. De plus, l'Iran et le Pakistan sont tous deux des partenaires stratégiques de la Chine, qui chercherait certainement à arbitrer tout désaccord potentiel entre eux. Faire du Pakistan le fer de lance d'une stratégie anti-iranienne serait donc, pour le moins, compliqué.

Une question fondamentale se pose également : quelle est, en réalité, la contribution militaire de l'Arabie saoudite à l'alliance ? Riyad dispose d'énormes ressources financières et d'un équipement militaire sophistiqué, mais l'argent ne se traduit pas automatiquement par une capacité militaire. L'expérience au Yémen a démontré les limites de la capacité de l'Arabie saoudite à convertir sa supériorité matérielle en résultats stratégiques. Après des années de guerre, les Houthis restent capables d'attaquer le territoire saoudien et, ces derniers jours, ont une nouvelle fois intensifié leurs opérations.

C'est précisément pour cette raison que le Yémen représente le premier véritable test du pacte de La Mecque. Si l'Arabie saoudite est à nouveau confrontée à une campagne militaire d'envergure menée par les Houthis, la Turquie et le Pakistan seront contraints de démontrer ce que signifie, dans la pratique, considérer une attaque contre Riyad comme une attaque contre eux-mêmes. S'ils restent en retrait, la clause de défense collective sera rapidement perçue comme un instrument de dissuasion politique plutôt que comme une véritable alliance militaire.

Il en va de même pour un autre test possible : l'Afghanistan. Si le conflit entre le Pakistan et les Taliban s'intensifie, la Turquie et l'Arabie saoudite seront-elles prêtes à défendre Islamabad ? Pire encore, si une nouvelle escalade survient entre le Pakistan et l'Inde, que seront prêtes à faire la Turquie et l'Arabie saoudite contre les Indiens ?

Enfin, il existe un problème qui ne peut se réduire à la géopolitique : l'idée même d'une solidarité militaire fondée sur l'identité sunnite. Le monde sunnite est loin d'être un bloc homogène. La Turquie et le Pakistan ont de fortes traditions hanafites, tandis que l'Arabie saoudite a historiquement développé son identité religieuse autour du wahhabisme/salafisme. Au sein même du Pakistan, l'islam hanafite est divisé entre des courants tels que les barelvis et les deobandis, qui présentent d'importantes divergences religieuses et politiques. L'islam sunnite est donc une catégorie bien trop vaste pour donner automatiquement naissance à une communauté stratégique.

L'erreur stratégique serait d'imaginer qu'une supposée opposition à l'Iran - qui, à un niveau véritablement profond, existe principalement du côté saoudien - puisse simplement effacer ces différences. Ce n'est pas le cas. Une alliance durable exige plus qu'un ennemi commun : elle nécessite des intérêts communs, de la confiance et une volonté d'assumer des risques les uns pour les autres.

Le pacte de La Mecque pourrait survivre en tant que mécanisme limité de coopération militaire. Mais il est irréaliste d'espérer qu'un traité de défense collective aboutisse. La question n'est donc pas de savoir si la Turquie, l'Arabie saoudite et le Pakistan peuvent signer un accord militaire. Ils l'ont déjà fait. La véritable question est bien plus difficile : sont-ils réellement prêts à se battre les uns pour les autres ?

source :  Strategic Culture Foundation

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