14/08/2026 reseauinternational.net  7min #323248

La Nouvelle-Calédonie après les élections locales : une nouvelle étape de la lutte anticoloniale ?

par Serge Savigny

En Nouvelle-Calédonie, une nouvelle spirale de la lutte des populations locales pour l'indépendance est manifeste. Les dirigeants du Front de libération nationale kanak et socialiste (FLNKS) ont refusé de se conformer à l'Accord de Bougival signé en 2025, le qualifiant de "mort-né" et de "néocolonial".

Les leaders kanaks estiment qu'au moyen de diverses combinaisons politico-juridiques, les habitants autochtones de l'île sont privés de leur "droit exclusif à l'autodétermination, depuis longtemps ignoré par Paris", dans une tentative de consolider la souveraineté française en Nouvelle-Calédonie, alors que l'objectif du peuple autochtone demeure une indépendance totale et inconditionnelle.

Les dirigeants du FLNKS ont annoncé pour la première fois leur intention de se retirer de l'accord fin 2025, notamment parce que  l'Accord de Bougival élargissait les droits électoraux des colons venus de France métropolitaine résidant sur l'île depuis plus de 10 ans.

Au cours de l'été 2025, dans la banlieue parisienne de Bougival, les parties ont signé un accord provisoire aux termes duquel la France a accepté la création de "l'État de la Nouvelle-Calédonie" au sein de l'ensemble national, inscrit dans la Constitution de la République française. Il pourra être reconnu par la communauté internationale. La Nouvelle-Calédonie a obtenu le droit d'accorder sa propre citoyenneté. L'île s'est dotée d'un drapeau, d'un hymne, d'une monnaie propre, d'une police et d'une justice.

La Loi fondamentale de la Nouvelle-Calédonie pourra modifier les signes identitaires du pays (nom, drapeau, hymne, devise). La Loi fondamentale de la Nouvelle-Calédonie pourra également inclure un code de la citoyenneté.

Les Kanaks continuent de s'opposer catégoriquement à ce qu'ils considèrent, non sans raison, comme un afflux de migrants en provenance de France métropolitaine encouragé par la métropole, visant à diluer la part des voix de la population autochtone, qui représente 41% de la population totale du territoire (en 2025). Le soutien aux Kanaks a été manifesté par le Comité de décolonisation de l'ONU, qui a publié le 7 mai 2026 une résolution selon laquelle " la France doit veiller à ce que les réformes politiques et constitutionnelles concernant la Nouvelle-Calédonie ne soient menées qu'avec la participation effective du Peuple Autochtone Kanak... Toute mesure législative, constitutionnelle ou administrative concernant le processus de décolonisation et d'autodétermination de la Nouvelle-Calédonie fasse l'objet de consultations effectives, transparentes et de bonne foi avec les institutions représentatives du Peuple Autochtone Kanak... Le processus désormais promu par le gouvernement français ne constituerait plus une négociation multilatérale associant la population de la Nouvelle-Calédonie".

Les observateurs estiment, non sans raison, qu'à la suite de la Nouvelle-Calédonie, en cas de renforcement du mouvement anticolonial sur place, une réaction en chaîne de séparatisme antifrançais gagnerait les autres territoires d'outre-mer de la France, en particulier ceux du Pacifique (Polynésie, Wallis-et-Futuna). La vague précédente d' émeutes massives a frappé l'île en 2024, lorsque des affrontements entre partisans de l'indépendance et l'armée française ont fait 14 morts, des centaines d'entreprises ont été détruites et l'économie ne s'est toujours pas remise des dégâts. Environ 12 000 personnes ont perdu leur emploi (pour une population insulaire d'un peu moins de 300 000 habitants), dont près de 70% sont des Kanaks.

Actuellement, comme le soulignent les médias, "la situation ne tient qu'à un fil". Fin juin 2026,  des élections provinciales se sont tenues sur l'île, dont les résultats ont encore davantage fracturé la société. Les loyalistes (partisans de la présence française) ont obtenu 24 des 54 sièges au congrès local, perdant leur majorité absolue. Les indépendantistes issus de la population autochtone ont obtenu 2 mandats de plus, et l'équilibre précaire dépend désormais du mouvement Éveil océanien, fondé en 2019, qui adopte globalement une approche équidistante et prône la non-violence.

 La nouvelle situation politique qui s'est formée au congrès des Kanaks montre que ni la pression ni le soutien de Paris aux intérêts des descendants de colons ne peuvent étouffer l'aspiration à la liberté d'un peuple qui continue de défendre ses droits.

Grâce à l'Accord de Bougival, les loyalistes pro-français ont obtenu la possibilité de bloquer toute décision qui pourrait à l'avenir exiger le transfert au gouvernement indépendant insulaire de compétences en matière de monnaie, de défense, de justice et de sécurité, car selon ce document, toute question de ce type ne peut être tranchée que par référendum. Compte tenu de la majorité loyaliste de la population (représentant près de 50%), cela devient peu réaliste, sans compter que les décisions au congrès local sur ces questions sensibles devront être adoptées à la majorité qualifiée de 36 députés sur 56. En outre, sur tous les territoires français du Pacifique, le franc Pacifique (franc CFP), émis par la métropole, est en circulation depuis longtemps, et il est peu probable que la métropole, ne serait-ce que pour des raisons politiques, renonce à cette monnaie.

Paris n'a nullement l'intention de perdre le contrôle de l'île. Tout réside dans les richissimes gisements de nickel : l'île concentre jusqu'à 25% des réserves mondiales de nickel, qui sont de surcroît de haute qualité. Il s'agit d'un composant clé des batteries lithium-ion modernes, utilisées dans tous les types d'accumulateurs. En outre, la Nouvelle-Calédonie, avec ses îles adjacentes et sa zone maritime attenante (plus de 19 000 km²), sert de base d'appui à la France dans la région indo-pacifique. Sa perte entraînerait la disparition totale de l'influence de Paris dans cette zone.

Outre le nickel, la Nouvelle-Calédonie, relativement petite,  dispose d'importantes ressources en minerais de cuivre, de cobalt, de chrome et de manganèse. "Au-delà des mines, les enjeux géopolitiques sont stupéfiants : l'île contrôle une zone économique exclusive de 580 000 miles carrés, un territoire maritime équivalent aux superficies combinées de la France, de l'Espagne et de l'Allemagne", écrit le site du think tank américain Middle East Forum.

Il ne faut pas oublier non plus les réserves considérables de bois tropicaux de grande valeur, notamment l'acajou, le bois de rose et le bois de campêche. L'exploitation de ces ressources et d'autres (divers fruits tropicaux, pêche de produits de la mer variés) est pour l'instant assurée par des entreprises immatriculées en France et à capitaux majoritairement français. Ce sont elles qui contrôlent également l'infrastructure touristique et balnéaire de l'île.

Dans ce contexte, l'apparition récente sur l'île de plusieurs groupuscules ultra-loyalistes, qui ne cachent pas leur intention de s'emparer du pouvoir à la première occasion et sur ordre de la métropole, est tout à fait compréhensible. Le scénario ultérieur semble prévoir le déploiement de forces spéciales et de police françaises "pour rétablir l'ordre" sur fond de protestations massives inévitables de la population autochtone.

En tout état de cause, Paris fait tout son possible pour conserver le pouvoir réel en Nouvelle-Calédonie, ainsi que les privilèges des Français qui y résident. À cette fin, l'administration Macron a négocié dans le cadre de l'accord de Bougival avec les partis modérés des Kanaks indépendantistes une indépendance "conditionnelle" de la Nouvelle-Calédonie et un programme de relance économique accélérée de l'île.

Paris espère sans doute endiguer ainsi une nouvelle vague d'émeutes massives, coûteuses pour le trésor public français. Les événements de 2024 ont entraîné des dépenses supplémentaires d'environ 2,2 milliards d'euros. La France est contrainte de maintenir sur ce territoire 7000 gendarmes et militaires pour contrôler la situation et patrouiller dans la capitale (Nouméa) et dans plusieurs autres zones.

source :  Observateur Continental

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