
Par Guy Mettan
On nous le serine sur tous les tons depuis quatre mois, la Russie serait à bout de nerfs. Poutine, paniqué, vivrait enfermé à dans son bunker et le peuple russe serait prêt à se rebeller, fâché d'avoir à faire la queue devant des stations-service privées d'essence à cause des bombardements ukrainiens contre les raffineries de pétrole. Ce narratif, puissamment relayé par tout ce que l'Occident compte de médias inféodés, semble refléter une vérité indiscutable. Sauf que, confronté à la réalité, il s'avère aussi faux que ceux qui l'ont précédé depuis le début de l'offensive russe en 2022. A Moscou, les hôtels regorgent de touristes indiens, saoudiens ou turcs. Et en province, dans les zones proches du front, comme celle de Koursk, on continue à vivre presque comme si de rien n'était.
Début juillet, un colloque organisé par l'Université russe du Sud-Ouest sur le 83e anniversaire de la fameuse bataille blindée de juillet 1943 m'a donné l'occasion de parcourir l'oblast secoué par l'invasion ukrainienne d'août 2024 et d'appréhender l'état d'esprit de ses habitants quinze mois après la fin des combats. Sans filtres, sans jugements moraux, au plus près de ce que j'ai vu et entendu. A vous de vous faire votre propre opinion, comme dans tout reportage digne de ce nom.
En fin d'après-midi, la place de l'opéra est noire de monde. Des groupes de jeunes écoutent de la musique et les badauds ne prêtent attention ni aux avertissements sporadiques des sirènes et ni aux notifications d'alerte anti-drone sur leur smartphone. Les rues de la ville de Koursk sont encombrées de voitures, les centres commerciaux bondés et les magasins d'alimentation regorgent de fruits et de légumes frais.
Dans les régions périphériques, la situation est un peu plus tendue. Les attaques de drones sont quotidiennes. La centrale électrique de Lgov est visée presque chaque nuit et certains quartiers sont régulièrement privés d'électricité. La plupart des foyers est équipée d'un générateur de secours.
Les champs sont cultivés et, ici et là, on rénove les routes. Contrairement aux apparences, on ne manque ni de diesel ni de gaz pour les véhicules adaptés à ce type de carburant. Certaines stations d'essence sont en revanche assaillies par de longues queues, sauf celles qui profitent de la pénurie pour doubler leurs prix.
Dans un petit village, un paysan montre les dégâts subis lors d'une attaque de drones le 22 mai dernier. Sans qu'il ait compris pourquoi, trois drones ont visé coup sur coup sa maison en pleine nuit, en moins dix minutes. Le premier a raté sa cible et creusé un grand trou dans le pré. Le deuxième a rasé la maison de son frère, heureusement au travail dans la centrale nucléaire de Kurchatov, à une quarantaine de kilomètres de là.
Le troisième a pulvérisé son garage, sa voiture et ses machines agricoles, et endommagé sa grange et sa maison, blessant sa femme. Il nous montre la carcasse de sa voiture et les restes du drone. Il vient de réintégrer son domicile. Une équipe d'une dizaine de volontaires venus des quatre coins de Russie a déjà fini de réparer le toit et la façade et achève de reconstruire l'écurie. Sous les regards amusés d'une cigogne, d'autres bénévoles, retraités pour la plupart, s'affairent près de la maison de la culture voisine, dont les vitres ont été soufflées par les explosions et les éclats de shrapnels.
Ces mouvements de bénévoles ne sont pas isolés. A Koursk, Svetlana et les animatrices de la "Maison des bonnes affaires" nous racontent comment elles ont spontanément organisé l'aide aux milliers de réfugiés qui ont afflué du sud de la province au moment de l'invasion ukrainienne. Grâce à leurs appels sur les réseaux sociaux, elles ont pu recueillir en quelques jours des dons de toute la Russie, et donner de quoi manger, se vêtir et se loger à des milliers de personnes déboussolées en transformant la rue Belinska en centre d'asile à ciel ouvert.
Cela, de leur propre initiative, en dehors de toute intervention étatique. L'une d'elles me tend en rigolant une copie de la une du Financial Times avec une photo qui la montre au milieu de gens fatigués et un peu perdus, accompagnée de cette légende d'une mauvaise foi crasse : "Réfugiée abandonnée par Poutine" ! Même pas fâchée...
Plus loin, près d'un autre village, une ferme industrielle a en revanche subi des dommages irréparables dus à une salve de missiles Himars. Les silos sont éventrés, les machines détruites, les toits des hangars effondrés. La dernière attaque d'envergure a eu lieu en mars dernier. Il y a quelques jours, une frappe de drones FPV a ouvert une brèche dans le toit d'une grosse bâtisse résidentielle, sans faire de victimes heureusement. Notre visite est sécurisée par un dispositif de brouillage anti-drone disposé sur le sol et, en principe, nous ne risquons rien. Au rez-de-chaussée de l'un des immeubles, on entraperçoit une vieille dame affairée dans sa cuisine, imperturbable.
Ainsi va la vie dans les régions proches du front.
Quel est l'état d'esprit de la population ? Se rebelle-t-elle contre Poutine ? Est-elle fatiguée de cette guerre qui dure maintenant depuis plus de quatre ans ?
Après quelques jours de visites et de rencontres dans la région, j'ai la conviction que ces questions obsèdent davantage le visiteur européen que les gens du cru, qui ont appris à vivre avec la guerre et qui, surtout, ont eu l'impression de revivre en 2024 ce que leurs grands-parents avaient enduré durant l'été 1943, lorsque l'Allemagne nazie avait cherché, ici même, à briser la résistance soviétique et à casser les reins de l'Armée Rouge dans ce qui fut le plus grand affrontement de la Deuxième Guerre mondiale et, sans doute, de l'histoire humaine (6 millions de combattants, 6000 chars, 4000 avions, 40 000 canons, 1,1 million de victimes).
Pas tant par l'ampleur des effectifs engagés et des pertes enregistrées - on estime les pertes de l'invasion ukrainienne à une quarantaine de milliers de morts et disparus et à un millier de véhicules blindés perdus de chaque côté et à environ 300 civils russes tués et 130 000 réfugiés pendant l'opération de 2024 - que par la nature et la symbolique des combats.
Vus du côté russe, la rhétorique utilisée par Zelenski, le moment et le lieu choisis pour l'attaque (6 août 2024 - 5 juillet 1943 avec chaque fois Koursk en point de mire), les forces en présence (une coalition de pays et de mercenaires occidentaux contre une Russie isolée) évoquent un remake à plus petite échelle de l'attaque nazie de 1943, qui rassemblait non seulement la Wehrmacht, mais aussi des corps d'armées italiens, roumains, hongrois et croates.
On me signale d'ailleurs que, au moment du repli ukrainien de l'an dernier, les troupes ukrainiennes ont incendié une église dans les fondations de laquelle on a retrouvé il y a quelques mois les ossements de 300 soldats hongrois liquidés par les SS en 1943 parce qu'ils avaient déposé les armes au lieu de se battre contre l'Armée rouge. Pour les habitants de Koursk, placés au cœur du boulevard des invasions, l'histoire hoquète souvent dans le même sens...
A Ponyri, épicentre de l'offensive allemande situé à une quarantaine de kilomètres au nord de la ville, le nouveau complexe mémorial de la grande bataille, inauguré en 2023, montre un soldat soviétique écartant à mains nues deux chars d'assaut allemands. Visible à des kilomètres, le grandiose monument énumère les héros de l'Union soviétique tués au combat... en attendant ceux de 2024 !
Une annexe vient en effet d'être construite qui présente déjà les carcasses des Stryker, Marder, Humvee et autres MaxxPro détruits lors de l'invasion ukrainienne, ainsi qu'un échantillon impressionnant des armes occidentales retrouvées sur le champ de bataille : drones, fusils-mitrailleurs, obus, grenades, cartouches, lance-missiles italiens, suédois, américains, français, sud-africains, turcs.
Un arsenal qui montre l'ampleur de l'aide occidentale fournie à l'Ukraine et le cimetière de matériels militaires qu'est devenue cette guerre de part et d'autre du front. Pour les Russes, il ne fait pas de doute qu'ils se battent désormais contre l'ensemble des pays occidentaux dans une guerre totale et sans merci et que l'Ukraine ne fait plus figure, désormais, que de marionnette dans cette mortelle confrontation. Et cela, sans que "la propagande de Poutine" ait besoin d'en rajouter.
C'est peut-être le principal enseignement que je retire de ce séjour : à tort ou à raison, les Russes ont le sentiment qu'on cherche à nouveau les envahir et à les détruire et que l'offensive de l'été 2024 ne fut qu'un prélude local aux attaques actuelles contre les populations civiles et les infrastructures de leur pays.
Chaque jour, des écoles ou des autobus sont visés et des civils tués. Dans ces conditions et tant que cette menace subsistera, estiment-ils, il n'est pas question de capituler ni de céder quoi que ce soit à l'ennemi. Avec ou sans Poutine, ce n'est pas la question.
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Quatre questions à Alexander Khinstein
Alexander Khinstein est gouverneur de l'Oblast de Koursk depuis le 21 septembre 2025. Il a été chargé de remettre la région sur pied après l'occupation ukrainienne de 2024-2025. Voici un extrait des réponses aux questions que nous lui avons adressées.
Comment la population a-t-elle vécu l'invasion des Forces armées ukrainiennes en 2024 ?
Il faut savoir que la région de Koursk est bien plus qu'un simple territoire frontalier. Il y a mille ans, Koursk a été fondée comme le principal avant-poste méridional de la Russie et la ville a rempli cette mission de défense au fil des siècles. Il en va de même aujourd'hui.
À l'été 2024, la région a été confrontée à un défi sans précédent : l'invasion des FAU. Rien de semblable ne s'était produit dans notre pays depuis la Seconde Guerre mondiale. Il s'agissait d'une tentative de terroriser la population civile, de prendre des otages et de détruire les infrastructures. Des dizaines de milliers d'habitants de la région ont quitté en urgence leurs maisons, avec uniquement ce qu'ils pouvaient emporter. Des gens ont perdu leur domicile et leurs biens durement acquis, et certains ont même perdu ce qui était le plus précieux pour eux : leurs proches.
Qu'a révélé cette période ? Elle a mis à nu - je n'ai pas peur de le dire - le caractère héroïque des gens qui vivent sur cette terre. Le pays entier s'est mobilisé pour soutenir la région de Koursk, et la population locale a fait preuve d'une solidarité sans précédent : elle a donné des fournitures, fait des dons de sang, offert de la nourriture, des logements et fourni tout le nécessaire. Aujourd'hui, après la libération complète du territoire, la vie revient en grande partie à la normale, mais nous continuons à travailler et à vivre dans des conditions difficiles, sous la menace constante de l'ennemi et de ses provocations quotidiennes.
Les conséquences sont graves : des habitations détruites et des infrastructures endommagées. Pourtant, tout le pays est avec nous et nous apporte un appui considérable : c'est pourquoi nous sommes convaincus que nous surmonterons toutes ces difficultés.
Quelles sont vos priorités en tant que gouverneur ? Je pense notamment aux problèmes de sécurité.
La sécurité a toujours été et reste une priorité absolue pour les autorités. Malheureusement, dans les conditions actuelles, la menace est réelle et constante. Les drones de l'ennemi augmentent leur portée et leur vitesse de vol. Le temps disponible pour alerter la population et protéger les infrastructures essentielles se réduit à quelques minutes, voire à quelques secondes. Dans notre région, il ne s'agit pas seulement de mettre en œuvre des mesures isolées de protection des personnes et des infrastructures mais de construire un système de défense complet.
Depuis le début de l'année dernière, la région de Koursk, avec le ministère de la Défense et d'autres organismes de sécurité, met en place un système de défense aérienne civile reposant sur le bataillon volontaire "BARS-Koursk" : les données provenant des systèmes de contre-mesures de toutes les structures de sécurité sont regroupées dans un centre de commandement unique. Les informations sur les vols de drones proviennent d'un grand nombre de sources - depuis des applications mobiles jusqu'à des caméras dans les rues. Nous avons ainsi "raccordé" efficacement les volets militaires et civils, en créant un centre unique de surveillance. Nous avons commencé à développer des équipes mobiles de défense aérienne, utilisées principalement pour protéger les installations énergétiques. L'ensemble forme un segment régional d'un centre national unifié.
Ce n'est pas un simple projet local. C'est une approche moderne de la sécurité qui peut et doit être étendue à l'ensemble de la Russie aujourd'hui. L'expérience de Koursk devient la base de démarches similaires dans d'autres régions du pays.
Et pour l'économie ? Comment stimuler la reprise dans un tel environnement ?
Les défis auxquels notre région a été confrontée constituent une épreuve colossale, notamment pour l'économie. Sur ordre du Président de la Russie, le gouvernement a adopté un programme complet de redressement et de développement des territoires touchés des régions de Belgorod, Briansk et Koursk jusqu'en 2030. Il nous a donné une base pour la reconstruction. Le programme prévoit non seulement la restauration de ce qui a été détruit, mais aussi des solutions clés pour le développement socio-économique de ces régions.
Qu'avons-nous fait pour stabiliser la situation ? Nous avons réussi à augmenter les indicateurs budgétaires. Comme auparavant, l'axe social du budget reste une priorité. Naturellement, le centre fédéral et nos collègues au sein du gouvernement russe apportent une aide considérable.
Une mesure essentielle pour soutenir l'économie est le régime de Zone économique spéciale (ZES), qui offre des avantages fiscaux pour de nouveaux investissements et la création d'entreprises. À l'heure actuelle, il s'applique à neuf districts frontaliers où des relocalisations temporaires ont été réalisées, mais nous travaillons pour étendre ce régime à l'ensemble de la région. Nous avançons actuellement sur sept projets d'investissement d'un volume total dépassant 200 milliards de roubles. Ces projets permettront de créer plus de 1 000 emplois, ce qui améliorera sensiblement la situation économique de la région.
Et l'état d'esprit de la population ? A-t-elle souffert des impacts de l'invasion ?
J'échange beaucoup avec la population. Et vous savez ce que je constate ? Pas de panique, pas de peur, pas d'angoisse. Je vois l'unité, le calme et une volonté d'aider. Les habitants comprennent clairement ce qui se passe et pourquoi. De plus, ils soutiennent fortement notre armée, qui progresse pas à pas sur tous les fronts. La région de Koursk est une solide base arrière - un front intérieur - sur laquelle on peut toujours compter.
La réaction aux crimes commis par les militants ukrainiens pendant l'invasion, et jusqu'à aujourd'hui, est un sujet en soi. Ce que les militants ukrainiens ont fait dans les territoires occupés de notre région relève d'un nazisme pur au XXIᵉ siècle. Pillage, tortures, meurtres de civils, violences et abus envers les personnes âgées. Avec les forces de l'ordre, nous documentons chaque crime, et une procédure pénale est ouverte pour chaque incident. Je suis profondément convaincu qu'un second procès de type "Nuremberg" nous attend : ceux qui ont donné les ordres et ceux qui les ont exécutés devront répondre de chaque crime, sans exception. Ce n'est même pas seulement une question de droit : c'est une question de conscience humaine.
Mon message est simple : ce que les militants des FAU ont fait sur le sol de Koursk constitue un véritable génocide et du nazisme sous sa pire forme. Ils ne sont pas différents des fascistes de l'époque de la Grande Guerre patriotique. Et l'Europe, qui a condamné le nazisme et l'antihumanisme, ne peut pas ne pas voir et comprendre cela. Soutenir un régime ouvertement nazi qui glorifie les criminels de guerre de la Seconde Guerre mondiale est un crime contre la mémoire de ceux qui ont combattu le fascisme il y a quatre-vingts ans aux côtés de l'Union soviétique et des alliés de la coalition anti-Hitler.
Guy Mettan, journaliste indépendant
Arrêt sur info, le 16 août 2026