
Éloge de l'homme nord-germanique: introduction à "Rembrandt éducateur" de Julius Langbehn
par Alexander Jacob
Source: unz.com
Julius Langbehn est né en 1851 dans le nord du Schleswig. Il étudia les sciences naturelles et la philologie à l'université de Kiel, mais ses études furent interrompues par la guerre franco-prussienne, à laquelle il participa comme volontaire. Après la guerre, en 1873, il voyagea en Italie puis, de retour en Allemagne, poursuivit ses études à l'université de Munich où il obtint un doctorat en histoire de l'art et en archéologie. Sa thèse portait sur les premières statues grecques de Niké, déesse de la victoire. Après de nouveaux voyages et un court séjour à Vienne, il s'installa en 1885 à Dresde. Durant l'hiver 1889, Langbehn rendit visite à Nietzsche, qu'il considérait comme une âme sœur, dans son asile psychiatrique de Iéna, et demanda que le philosophe soit retiré des soins de médecins qu'il jugeait incompétents pour être placé sous sa propre surveillance psychologique. Il n'obtint pas gain de cause et retourna, avec regret, travailler à son ouvrage sur Rembrandt. Le livre fut publié anonymement en 1890, "von einem Deutschen" (par un Allemand), et connut un immense succès. Il fut réimprimé 40 fois en deux ans.

Rembrandt as Educator par Julius Langbehn
Édité, traduit et présenté par le Dr Alexander Jacob.
Le titre du livre de Langbehn fut inspiré par l'essai de Nietzsche Schopenhauer als Erzieher (1874). La préférence de Langbehn pour le Nietzsche philo-sémite plutôt que pour le Schopenhauer antisémite peut trahir son propre philo-sémitisme, trait que releva Theodor Fritsch, qui signala que jusqu'à la 7ème édition, l'ouvrage de Langbehn était effectivement assez philo-sémite, et que c'est sa propre correspondance avec Langbehn, insistant sur la nécessité de l'antisémitisme dans une telle vision du monde, qui poussa ce dernier à rendre les éditions ultérieures plus ouvertement antisémites. Parallèlement, l'ouvrage devint plus pro-catholique dans ses dernières éditions et, en 1900, Langbehn se convertit même au catholicisme.
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Les succès politiques de la Prusse lors de l'unification allemande en 1871 menaçaient d'engloutir l'Allemagne sous le militarisme, l'industrialisation et les tendances rationalistes en sciences et en art. Les marxistes réagirent à cette menace par des projets essentiellement économiques fondés sur le principe de la "lutte des classes". Les idéalistes, quant à eux, proposèrent une révolution culturelle par le renouvellement de la culture allemande elle-même. Cet effort aboutit à ce qu'on appelle généralement la "Révolution conservatrice", incarnée dans des œuvres comme Preußentum und Sozialismus (Prussianisme et socialisme) d'Oswald Spengler (1919), Das dritte Reich (Le Troisième Reich) d'Arthur Moeller van den Bruck (1923) et Die Herrschaft der Minderwertigen (La domination des hommes de moindre valeur) d'Edgar Julius Jung (1930).

L'appel de Langbehn pour une aristocratie sociale trouva un écho dans l'œuvre poétique influente de Stefan George, Das neue Reich (Le Nouveau Reich) (1929), qui esquissa une aristocratie spirituelle comme idéal de la société allemande. Rembrandt als Erzieher (Rembrandt éducateur) de Langbehn peut être considéré comme un précurseur de la Révolution conservatrice, puisqu'il s'efforce de combattre les maux de la culture démocratique du tournant du siècle—instaurée par des élites cosmopolites parvenues, promouvant des modes artistiques étrangères, notamment françaises—par un retour à l'éthos aristocratique naturel de l'élément le plus fort de la population allemande, les Allemands du Nord. Selon Langbehn, seul un retour de l'Allemagne à son caractère nord-allemand pouvait neutraliser efficacement l'esprit scientifique et matérialiste qui avait commencé à désintégrer sa culture à la fin du XIXe siècle.
Dans le même temps, l'ouvrage de Langbehn est aussi une contribution majeure à la série d'œuvres sur l'idéal nordique inaugurée par l'Essai sur l'inégalité des races humaines du comte Arthur de Gobineau (1855) et poursuivie par Les Fondements du XIXe siècle de Houston Stewart Chamberlain (1899), Le Mythe du XXe siècle d'Alfred Rosenberg (1930) et La Piété du caractère nordique de Hans Günther (1934). Ces œuvres formèrent l'arrière-plan intellectuel de l'idéologie raciale nationale-socialiste que Heinrich Himmler et le Rasse- und Siedlungshauptamt (Bureau principal de la race et de l'installation), fondé en 1931, cherchèrent à mettre en œuvre.

Pourtant, l'étude de Langbehn est véritablement psychologique, fondée sur son origine et sa familiarité avec la culture du Schleswig-Holstein, ainsi que sur ses vastes études en histoire de l'art. Son analyse subtile et détaillée du caractère nord-allemand vise à démontrer son aptitude à diriger le jeune Reich allemand, et à servir de modèle pour l'humanité tout entière.
Bien que le travail de Langbehn (portrait, ci-contre) n'ait pas été un précurseur direct du mouvement national-socialiste, ses oeuvres furent réimprimées tout au long du Troisième Reich. En effet, de nombreuses œuvres de la Heimatkunst (art du terroir) exposées à la Grande exposition d'art allemand à Munich en 1937 correspondaient aux exhortations de Langbehn à un style pictural allemand patriotique.
L'insistance de Langbehn sur la préservation et la valorisation du physique allemand comme manifestation extérieure de la personnalité éthique des Allemands trouva aussi une application pratique dans plusieurs mouvements de jeunesse apparus au tournant du siècle, notamment le mouvement Wandervogel (fondé par Hermann Hoffmann-Fölkersamb et Karl Fischer à la fin du XIXe siècle pour promouvoir les activités de plein air et la culture populaire). Beaucoup de ces mouvements furent cependant interdits en 1933 par les nationaux-socialistes, qui créèrent leur propre Hitlerjugend afin d'éviter toute opposition de la part d'autres groupements de jeunesse.
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Langbehn commence son ouvrage en identifiant la dévotion croissante visant à enregistrer et classer toute activité, plutôt qu'à développer une vision organique de la réalité, comme la principale menace pour la culture allemande. La spécialisation a mené à une vision du monde microscopique qu'il faut remplacer par une vision artistique, qui, elle, est macroscopique.

La lumière crue de la raison critique en science doit être remplacée par le clair-obscur qui nourrit la créativité artistique. La stérilité croissante de la science moderne ne peut être combattue que par une régénération des sources psychologiques de la créativité dans le caractère allemand. Celles-ci sont principalement le sens de l'individualité et de la personnalité, qui ont été développées par l'Allemand.
Les Allemands modernes devraient apprendre des meilleurs individus et personnalités de leur passé historique, et, pour faciliter cet exercice, Langbehn choisit le peintre bas-allemand Rembrandt comme l'exemple symbolique de l'esprit allemand par excellence. Le caractère germanique est essentiellement fondé sur la loyauté et s'oppose naturellement à toute forme de frivolité. La tranquillité et la profondeur sont les qualités marquantes de ce caractère, toutes deux se reflétant particulièrement dans les effets lumineux du clair-obscur de Rembrandt. Rembrandt n'était en effet pas un classique, mais était mystérieusement lié à la terre et à la paysannerie néerlandaise ainsi qu'à l'éthos aristocratique naturel des Bas-Allemands.
Ces aspects remarquables des Allemands et de leur jeune empire doivent être protégés des influences étrangères, notamment "galliques et romaines". En art, suivre les modes étrangères, surtout françaises, est particulièrement néfaste car la peinture française est soit trop agitée, soit trop académique et rigide. La préférence française pour le réalisme scientifique, symbolisée par les romans naturalistes d'Émile Zola, doit être combattue par un retour aux traditions folkloriques allemandes. L'architecture doit éviter l'ornementation pour exprimer l'esprit du peuple allemand et privilégier le style monumental et viril qui le caractérise.


Les idéaux artistiques de Langbehn sont toutefois non seulement locaux mais également moraux. Ainsi Rembrandt est considéré comme représentant une vision protestante du monde et ses figures chrétiennes sont souvent issues du peuple modeste. Cette simplicité de caractère se rencontre surtout à la campagne, rarement dans les métropoles, qui ont perdu, par leurs spécialisations scientifiques modernes, le sens de la totalité que l'art devrait exprimer. Ainsi, par exemple, la multiplication des musées à Berlin et dans d'autres villes ne fait que masquer l'absence d'un véritable culte des Muses dans la vie culturelle allemande contemporaine.
En science, la spécialisation a abouti à une préoccupation pour les détails qui ne sont pas éclairés par une appréhension subjective de leur véritable signification. La science doit être imprégnée d'un esprit artistique pour acquérir une vision synthétique et multiple du monde—une vision philosophique. Une telle conception serait nécessairement hiérarchique, car les objets doivent être considérés selon leur degré de valeur humaine intrinsèque, et non comme également significatifs de façon objective.

Contre la vision darwinienne du monde, Langbehn propose celle, organique et artistique, de Johannes Kepler (portrait), qui voyait la Nature comme un organisme unifié.
L'historiographie aussi est devenue froide en négligeant les valeurs au profit des détails. C'est le résultat des méthodes romaines d'écriture de l'histoire, que les Allemands feraient bien d'abandonner au profit de méthodes plus germaniques. Naturellement, Langbehn s'oppose aussi au droit romain, système légal étranger inadapté aux Allemands.
La médecine doit elle aussi devenir plus holistique, se concentrant sur l'homme entier plutôt que sur des maladies individuelles. Langbehn recommande même des expériences douteuses de son temps en crâniologie, physiognomonie, hypnotisme et spiritisme, comme exemples d'une psychologie plus intégrale que les approches scientifiques contemporaines de l'étude de l'homme.

De façon générale, le monde extérieur étudié objectivement ne permet pas de comprendre adéquatement l'univers organique de la nature. Seule une science philosophique le peut. Un des modèles de vision scientifique organique de Langbehn est la "Théorie des couleurs" de Goethe, qui, contrairement à celle de Newton, est subjective, et, contrairement à celle d'Emil du Bois-Reymond, physiologiste de renom de son temps, organique. Les correspondances entre macrocosme et microcosme doivent être étudiées méticuleusement pour développer un système "mathématico-tectonique" de la nature. En effet, si ce système était perfectionné, les lois du mouvement planétaire pourraient même s'appliquer à la coloration des ailes d'un insecte.
En politique, la forme de gouvernement la plus populaire est la monarchie. La paysannerie sur sa terre constitue déjà un ordre aristocratique proche de la nature et, comme elle, hiérarchique. Entre les paysans "nobles" et leur roi se trouvent les artistes formateurs, qui représentent l'aspect créatif de la "classe moyenne". Ces trois ordres forment ensemble la patrie. Maintenant que l'Allemagne a acquis l'unité politique, elle doit rechercher son unité spirituelle et intellectuelle par la consolidation de ces trois ordres.
Si la Prusse a largement contribué à l'unification politique de l'Allemagne, elle demeure trop rigide dans son esprit militaire. Elle doit se germaniser pour devenir un modèle patriotique chaleureux pour tous les Allemands et non rester un simple modèle politique pour le nouvel État. Par ailleurs, la Prusse doit être représentée par ses provinces plutôt que par la capitale figée, Berlin. Langbehn suggère que, là encore, la Prusse ferait bien de s'allier avec la Hollande, car les Hollandais possèdent ce "rythme" qui peut compléter la "symétrie" prussienne. En fait, la Prusse fut initialement peuplée par de nombreux immigrants néerlandais. Une plus grande infusion de sang hollandais lui serait donc salutaire.


Les Hollandais sont, selon Langbehn, l'incarnation de l'esprit de liberté, exprimé de façon éclatante dans leur guerre d'indépendance contre les Habsbourg d'Espagne à la fin du XVIe et au début du XVIIe siècle. Langbehn considère qu'une nation vraiment conservatrice, enracinée dans ses traditions, est "libérale", c'est-à-dire dévouée à la liberté, alors qu'un peuple disposé "libéralement" a besoin de la discipline du conservatisme.
D'autres sources bas-allemandes pour un réveil psychologique de l'esprit allemand sont le Danemark/Suède et l'Angleterre. Langbehn prend soin de préciser que sa propre patrie, le Schleswig-Holstein, peut être considérée comme le centre historique des terres bas-allemandes, la famille aristocratique d'Oldenbourg y ayant fourni rois et reines à la moitié du monde. C'est de cette même source que doit s'étendre la domination de l'Allemagne moderne.

L'esprit colonisateur des Bas-Allemands s'illustre au mieux par l'épanouissement de la république vénitienne durant la Renaissance, car, selon Langbehn, une grande partie de la classe dirigeante était constituée de Bas-Allemands (Lombards) et de Slaves (Croates). Langbehn décrit la vieille culture vénitienne comme fondée sur une saine association entre commerce et art. Elle était aussi plus grecque (byzantine) que romaine dans son style et, selon lui, sa cathédrale Saint-Marc ressemble au temple de Salomon tel que peint par Rembrandt. Langbehn va même jusqu'à déduire de telles affinités artistiques que la route d'Amsterdam à Jérusalem passe par Venise.
D'un autre côté, lorsqu'il compare Venise à l'Amérique du Nord, également peuplée et développée par les Bas-Allemands, il note le contraste marqué entre le caractère aristocratique de la première et le caractère démocratique de la seconde. Le mépris de Langbehn pour la démocratie nord-américaine fait écho à son aversion pour les modes françaises en art et en littérature. Pourtant, il espère que l'aristocratisme naturel des Bas-Allemands finira par imprégner le Nouveau Monde. Il se montre ici, du point de vue sociologique, plutôt naïf, car l'accent mis sur l'économie par les fondateurs puritains d'Amérique, associé à l'infiltration croissante de l'esprit financier juif, rend désormais impossible la fertilisation spirituelle de la culture américaine par l'Europe germanique. De plus, la qualité d'individualisme que Langbehn présente comme la marque distinctive des Bas-Allemands est devenue le vice incontrôlable de la société américaine actuelle.
En tout cas, Langbehn soutient que, comme les Vénitiens, les Allemands modernes doivent développer une aristocratie sociale pour s'opposer au mouvement croissant de la social-démocratie. Les meilleurs éléments de la société doivent toujours gouverner les inférieurs, et une aristocratie sociale ne sera garantie que si les classes moralement et matériellement les mieux dotées de ses habitants agissent sérieusement comme les avocats et les gardiens nés des classes moralement et matériellement moins bien loties, et si cette relation trouve son expression constitutionnelle durable [p. 262].

On ne doit pas juger les gens seulement selon leur richesse mais aussi selon leurs valeurs morales, intellectuelles, sociales et historiques. Et le peuple doit toujours être protégé par les nobles :
Prendre soin des faibles contre les forts, de la justice contre l'injustice, du peuple contre ses oppresseurs, c'est agir en chevalier: c'est en ce sens actif que la chevalerie doit renaître [p. 263].
En fait, le petit peuple doit être transformé en peuple (politique) en lui accordant des salaires plus élevés et des terres. Le gouvernement aristocratique de l'Allemagne sera essentiellement représenté par l'officier prussien et le prêtre chrétien, particulièrement catholique. Tous deux appartiennent à des ordres naturellement aristocratiques et symbolisent le trône et l'autel. Ces deux ordres reposent sur l'ordre agraire des paysans, dont la société, comme indiqué, est aussi hiérarchisée de manière aristocratique.
La politique allemande doit finalement devenir une sorte de politique artistique (ndt: l'équivalent de l'artecrazia italienne). La Prusse, qui s'est jusque-là concentrée sur le développement scientifique, doit maintenant se tourner vers le développement artistique. L'aspect enfantin du caractère allemand, représenté par les artistes, doit s'unir à l'aspect politique, incarné par les guerriers, à commencer par Siegfried.
L'homme politique-artiste doit faire émerger et développer l'individualité et la spontanéité du peuple. La culture d'une nation ne peut être ranimée par des professeurs et des directeurs de musée. Car, alors que le paysan et l'artiste produisent, le savant spécialiste, comme le commerçant, ne fait que commercialiser des biens intellectuels. De même que tous les arts doivent être considérés ensemble comme un complexe créatif, de même toutes les divisions de la politique doivent être unies dans le but du développement national, qui pourra alors être étendu à la culture internationale—à condition qu'une nation n'absorbe en elle que les éléments nobles d'une autre nation, et non les éléments dégénérés. Comme l'artiste, l'homme politique doit être formé par les anciennes traditions mais capable d'en intégrer de nouvelles dans sa pleine personnalité.

En considérant plus en détail la culture allemande, Langbehn souligne d'abord le défaut du rationalisme chez des auteurs comme Gotthold Lessing (1729-1781) (portrait), qui était détaché du peuple allemand et était devenu plus universaliste dans ses opinions que spécifiquement allemand. Son prussianisme est trop froid, trop cosmopolite.
De même, le philologue et historien Theodor Mommsen (1817-1903) s'intéressait davantage à l'éthos romain qu'à l'éthos grec ou allemand et était donc étranger à l'esprit national allemand. L'aspect excessivement rationnel et mécanique de la culture allemande moderne se manifeste de façon frappante dans son centre culturel actuel: Berlin. Berlin a un aspect juif, que Langbehn décrit comme une dégénérescence de l'ancien judaïsme sain qui habitait les salons de Rahel Varnhagen (1771-1833).
Le regard à courte vue porté sur l'actualité a conduit aux modes éphémères de la littérature romanesque et d'autres productions futiles de salon. L'amour du futile et la haine du génie sont en effet les caractéristiques typiques du philistinisme, que la politique artistique de Langbehn combat vigoureusement. Le remède pour Berlin est d'absorber des influences plus diverses venues de l'extérieur. Berlin ne représente que l'esprit du petit officier prussien, alors que les provinces prussiennes contiennent davantage l'esprit de l'officier aristocratique. Cette Prusse, disciplinée et hiérarchisée, doit être mise au service de la régénération de la culture allemande et, en retour, être enrichie, "civilisée" par l'humanité du reste de la population allemande.
Un autre défaut de la culture allemande actuelle est sa surestimation du monde universitaire. Les professeurs représentent en fait une multiplication démocratique d'opinions qui, par leurs spécialisations étroites, voilent la véritable voix du peuple. Le "sens de l'essentiel" qui est la marque du génie est tout à fait perdu. La tentative de l'écrivain français Émile Zola d'écrire des romans "naturalistes" et scientifiques est un exemple de l'esprit petit-bourgeois de la culture démocratique.

Les historiens de l'art, eux aussi, comme le classiciste Johann Winckelmann (1717-1768) (portrait), ne sont pas assez allemands dans leurs intérêts académiques. Même Goethe a flirté, sans succès, avec le style classique, comme dans son drame Iphigénie. Ce n'est que dans la seconde partie de son Faust qu'il a trouvé un sujet et un style allemands. Ce style fut en effet perfectionné par les remarquables Bas-Allemands, que sont Shakespeare et Rembrandt, le premier par l'ampleur de sa vision, le second par sa profondeur.
La culture doit être subjective, organique et artistique, non rationnelle, objective, mécanique ou matérialiste. L'Allemagne ne doit pas "classiciser" mais créer une culture classique qui lui soit propre. Langbehn relie étymologiquement l'art classique à l'armée et à la marine, et souligne que les vertus classiques de l'esprit militaire prussien doivent désormais être formulées artistiquement afin de créer une nouvelle culture classique allemande.

La culture allemande est avant tout musicale, mais, bien que les œuvres de Richard Wagner aient établi une sorte d'imperium musical allemand, son style est en réalité un style celto-romain bruyant, qui n'a pas la simplicité que la musique allemande doit avoir. La culture allemande doit être héroïque, et Langbehn considère, dans ce contexte, que le Nibelungenlied médiéval constitue une expression plus authentique de l'héroïsme germanique que les sagas nordiques, qui contiennent de nombreuses influences étrangères dans leur composition.
Langbehn évoque la langue bas-allemande elle-même comme un modèle de simplicité et d'héroïsme qui pourrait servir de véhicule à une grande poésie, voire héroïque—si seulement elle trouvait des poètes dignes de ce nom. Par ailleurs, la culture allemande doit être centrée sur l'héroïsme, mais aussi mettre en valeur la qualité de douceur du héros. Cette qualité trouve son accomplissement dans la figure suprêmement douce du Christ.

Enfin, en ce qui concerne le développement de la culture en Allemagne, Langbehn insiste sur l'importance de la culture corporelle, afin que les corps des Allemands restent purs et sains dans leur forme. Les vêtements doivent être naturels et colorés, plutôt que sombres et ternes comme ils le sont actuellement. L'éducation de la jeunesse doit être assouplie par rapport à la discipline rigide actuelle, afin que les élèves ne soient pas effrayés mais libres dans leur apprentissage. Le programme d'études doit être réorienté des études romaines vers les études grecques et germaniques. L'éducation doit être réservée à une minorité noble qui y est adaptée, et ne pas être généralisée de façon démocratique.
Dans la dernière partie de l'ouvrage, sur la signification universelle de l'homme allemand, Langbehn fait l'éloge de l'Allemand comme modèle de simplicité noble, possédant un équilibre sain entre passion et raison. Il est particulièrement intéressant de noter sa référence répétée à la "nature enfantine" du Bas-Allemand, qui le hisse au-dessus des autres. Le Christ lui-même possédait une nature enfantine, qu'il alliait à une nature artistique, en faisant de sa vie une œuvre d'art par le don de son sang pour nos âmes. La noblesse artistique et la noblesse politique doivent aller de pair, car elles cherchent à réaliser le même potentiel spirituel supérieur de l'humanité.
Le but suprême du développement humain est la moralité. La culture germanique repose sur le concept d'honneur et doit s'opposer à l'éthique du parvenu cupide actuelle. Elle doit donc mener "une lutte morale contre l'argent". Comme il le déclare, "le Siegfried moderne—l'Allemand renaissant—devrait tuer ce dragon luisant" (p. 169).

Des cercles intellectuels aristocratiques tels que ceux qui existaient à Weimar à l'époque de Goethe et Schiller doivent être recréés en Allemagne pour ennoblir sa culture. Le dirigeant politique idéal, le "Kaiser secret" de la tradition allemande, doit également être humble et désintéressé, comme le Christ. Il doit perdre sa personnalité individuelle dans celle de la nation et toujours chercher à défendre les faibles d'esprit, tout comme un vrai Kaiser défend les faibles économiquement.
Pour réformer le Reich, il doit être un chef intellectuellement puissant. En vérité, le peuple attend toujours qu'un génie fort le guide. Les descriptions par Langbehn de son Kaiser idéal annoncent de façon prophétique le principe du Führer qui fut réalisé en Allemagne trente ans après la publication de ce livre.
Comme dans le national-socialisme, Langbehn insiste sur le fait que la culture allemande doit être populaire, c'est-à-dire fondée sur les modes locales et non étrangères, surtout galliques. À l'heure actuelle, disait-il, la littérature et le théâtre sont dominés par des mercantiles qui importent en Allemagne des modes françaises. À ce stade, Langbehn aborde la cruciale question juive, mais il prend soin de distinguer ceux qu'il considère comme de vrais Juifs nobles et les Juifs dégénérés de la Bourse. Il affirme que l'antisémitisme ne doit pas devenir plébéien, mais savoir distinguer les bons Juifs des mauvais, bien que les mauvais doivent être écartés des positions de pouvoir.
La culture allemande doit être à la fois artistique et guerrière, car ce dernier aspect est nécessaire pour défendre le premier. Elle doit aussi être chrétienne, car la tradition allemande est principalement chrétienne. Il est intéressant de noter que, contrairement à Nietzsche qui considérait le christianisme comme l'expression d'une "morale d'esclave", Langbehn voit en lui une religion spirituelle aristocratique née du conflit avec le rationalisme démocratique des pharisiens de son temps. Il souligne l'excellence du catholicisme comme véhicule de culture spirituelle par rapport au protestantisme, car il est indéniablement plus artistique.
Beaucoup fut perdu dans la culture allemande à cause des tendances iconoclastes de nombreux réformateurs protestants. L'esprit créateur du catholicisme doit donc être ravivé à tel point que Luther finira par occuper une place secondaire dans l'histoire des peuples germaniques. C'est en revenant au christianisme originel que les Allemands pourront retrouver l'esprit aristocratique originel qui animait leur culture avant la christianisation.
Ainsi, Langbehn préconise un retour à la vie intellectuelle allemande aristocratique, douce et poétique du Moyen Âge, au profond instinct maternel de la période christiano-germanique primitive, à la vie forte, courageuse, enfantine, imagée et éduquée par l'image de l'Allemand le plus ancien, à la germanité sous sa forme la plus pure [p. 451].
Cette renaissance de la véritable culture germanique, selon Langbehn, est d'une importance vitale non seulement pour l'Allemagne, mais aussi pour l'ensemble de l'humanité, car les Allemands, en tant que peuple le plus enfantin et le plus vigoureux, pourront, grâce à ce réveil, apporter leurs bienfaits aux autres nations, de la même manière que les chrétiens ont autrefois diffusé leur religion.