17/08/2026 ssofidelis.substack.com  13min #323624

Le silence sur Gaza quand les gros titres s'estompent

Par  Vijay Prashad pour  Tricontinental :  Institute for Social Research, le 3 août 2026

Certaines catastrophes finissent par disparaître parce qu'elles prennent fin. D'autres disparaissent parce qu'elles durent si longtemps que le monde s'y habitue.

Elles cessent de perturber les grilles de programmes télévisés et les stories Instagram comme elles ne font plus la une des journaux.

Les marchés financiers reprennent leurs activités habituelles, la vie politique et économique retrouve son cours, et on attend des diplomates qu'ils remisent leurs dossiers sur ce sujet aussi lassant que poignant.

Pourtant, la catastrophe est toujours d'actualité : le génocide américano-israélien des Palestiniens à Gaza n'a pas disparu grâce à une nouvelle annonce de paix, mais parce que la persistance de ce génocide en fait une actualité qui ne fait plus la une.

Fut un temps où chaque explosion à Gaza s'affichait sur mon téléphone : des images horribles d'enfants arrachés aux décombres, de personnel soignant tentant de secourir des patients alors que l'hôpital lui-même était bombardé, et de familles pleurant leurs morts tandis que les bombes israéliennes anéantissaient des lignées palestiniennes entières.

Les attaques israéliennes se poursuivent tandis que les familles fuient d'un abri provisoire à l'autre et que les enfants fouillent le béton brisé dans l'espoir de retrouver des fragments de la vie d'avant. Mais l'attention du monde s'est détournée, le génocide est devenu routine. On s'est confortablement endormi dans l'indifférence.

Laila Shawa, Palestine, Target, 2013.

L'ampleur du nombre de victimes et des destructions dépasse l'entendement. Le ministère palestinien de la Santé  indique que depuis octobre 2023, les attaques israéliennes ont tué au moins 73 221 Palestiniens (dont la moitié sont des femmes et  des enfants) et en ont blessé 173 654 autres. En février 2026,  au moins 21 289 enfants ont été tués et 44 500 blessés à Gaza.

Même après l'entrée en vigueur du pseudo-cessez-le-feu du 11 octobre 2025, les violences israéliennes ont tué 1 100 Palestiniens, dont au moins 260 enfants et en ont blessé plus de 3 500. Ce qui signifie qu'en moyenne, les Israéliens ont tué quatre Palestiniens chaque jour depuis.

Certaines périodes de l'histoire font perdre tout sens aux mots. Pas parce que les dictionnaires ont été réécrits, ni que la langue elle-même évolue, mais parce que le pouvoir politique déleste les mots des réalités qu'ils décrivaient autrefois.

Le terme "cessez-le-feu" prend une connotation de plus en plus sinistre dans la bouche des responsables israéliens et américains. Ce qui était autrefois associé à l'arrêt des violences, au silence des armes et aux perspectives politiques en faveur de la paix prend désormais un tout autre sens : celui d'un terme administratif désignant la poursuite des bombardements, des déplacements de population, des blocus et du contrôle militaire au nom de la paix.

Les statistiques tentent de quantifier ces destructions effroyables, mais les chiffres ne rendent pas compte des absences. Derrière chaque chiffre, il y a une famille dont l'histoire a été brisée et un enfant qui se souviendra à jamais d'un foyer aujourd'hui disparu, voire, dans de nombreux cas, d'une lignée familiale entière rayée de la carte.

Ces chiffres sont déjà suffisamment horribles, comme le montrent les rapports de l'Office de secours et de travaux des Nations Unies pour les réfugiés de Palestine dans le Proche-Orient ( UNRWA), auquel il serait grand temps de faire un  don. Chaque rapport de l'ONU s'apparente moins à un bulletin d'urgence qu'à une archive de catastrophe permanente.

Mohammed Al-Hawajri, Palestine, Death Is Only the End for Some among Us; After them, Others Continue to Live, 2022.

À quoi rime l'indignation lorsqu'elle n'entraîne aucun coût politique pour Israël qui viole ouvertement le droit international ? Au-delà des ruines de Gaza, la carte de la Palestine continue d'être réécrite en Cisjordanie occupée et à Jérusalem-Est.

Il ne se passe pas un jour sans qu'on signale des confiscations de terres et l'expansion des colonies, la démolition de maisons palestiniennes et des attaques violentes perpétrées par des colons, sans parler de la fragmentation progressive du territoire palestinien.

Ir Amim (Ville des Peuples), un collectif de défense des droits civiques et juridiques basé à Jérusalem,  rapporte que les autorités israéliennes chargées de l'aménagement du territoire ont voté la destruction de 800 maisons dans le quartier palestinien d'Umm Lison, à Jérusalem-Est occupée, et la construction de 450 logements pour des colons illégaux - dans le cadre d'une politique plus largement axée sur l'expulsion et l'annexion.

Alors que Gaza est dévastée par une puissance militaire écrasante, Jérusalem-Est et la Cisjordanie voient leur paysage changer sous l'effet d'une annexion bureaucratique, de prétextes juridiques, de colonies permanentes et de la cruauté infligée à la population palestinienne par la détention administrative et la démolition de logements.

Ces attaques contre le territoire palestinien occupé sont les manifestations d'un même processus : le génocide du peuple palestinien et la mainmise sur ses terres au nom d'un soi-disant "Grand Israël".

Alors que des organisations comme Ir Amim continuent de documenter minutieusement l'expansion des colonies et la dépossession, la décadence morale de la société israélienne s'est propagée avec une intensité nouvelle. En 2014, la chroniqueuse de Haaretz Carolina Landsmann  a écrit très clairement que la domination militaire israélienne sur les Palestiniens n'est pas un mécanisme opaque géré par l'armée seule, mais

"le projet le plus vaste et le plus visible, bénéficiant d'une participation plus large que toute autre initiative en Israël".

En d'autres termes, l'occupation est entretenue non seulement par sa présence militaire, mais aussi par les institutions, les ressources, les pratiques et la participation quotidienne de la société israélienne elle-même.

Plus d'une décennie plus tard, Landsmann est revenue sur les transformations internes de la société israélienne,  affirmant dans une chronique du 10 juillet 2026 que le discours sur "l'identité israélienne" est progressivement remplacé par celui de l'identité "sioniste" - et par conséquent une identité sioniste-militaire.

Si l'identité israélienne est indissociable du sionisme depuis sa création, cette évolution est significative car elle montre que les possibilités, déjà limitées, d'une identité civique - qui ne soit pas entièrement organisée autour de l'occupation, de la militarisation et de la suprématie juive - tendent à s'amenuiser.

Les conséquences psychologiques de cet ordre social sont visibles au sein de la société israélienne. Comme l'a montré un récent  rapport du Centre israélien pour les addictions et la santé mentale, un Israélien sur quatre se tourne vers les drogues dures pour faire face à la tension psychosociale engendrée par cette société sioniste-militaire et son génocide contre les Palestiniens.

De telles données ne doivent en aucun cas servir à créer une fausse équivalence entre occupants et occupés, ni détourner l'attention des ravages indicibles infligés aux Palestiniens. Elles révèlent toutefois qu'une société organisée autour d'une militarisation permanente ne peut rester indifférente aux violences qu'elle inflige.

La peur, les traumatismes, la dépendance, les séquelles morales et l'isolement font désormais partie intégrante du quotidien en Israël.

Hazem Harb, Palestine, Watermelon 1917/2024.

Mes amis palestiniens de Gaza, quant à eux, me disent qu'ils ont déjà survécu aux bombardements par le passé et qu'ils sont convaincus de pouvoir reconstruire leurs maisons. Ce qui est plus difficile à reconstruire, m'ont-ils confié, c'est la confiance du peuple palestinien en sa vie politique collective et l'espoir qu'elle mènera à un avenir meilleur.

L'interruption de la scolarité, les maladies non soignées, les déplacements répétés, la faim endémique et l'effondrement des liens familiaux laissent des cicatrices qui dépassent de loin les murs de béton. Il en va de même pour la violence psychologique infligée aux enfants de Gaza, dont la quasi-totalité, selon les  estimations de l'UNICEF, aura besoin d'un accompagnement psychologique et psychosocial pendant des décennies.

Les bâtiments peuvent être reconstruits, mais la population de Gaza a besoin de voir reconstruire non seulement le lieu, mais aussi le temps historique lui-même : le temps nécessaire pour apprendre, guérir, faire son deuil, s'organiser et imaginer un avenir. Pour rétablir cet avenir, elle devra également rétablir la confiance et les instruments politiques grâce auxquels l'espoir collectif se traduit en pouvoir collectif.

Pour tenter de priver le peuple palestinien de son avenir, Israël s'en prend aussi à son passé. Les frappes massives sur Gaza, parallèlement à la campagne de déplacement qui se poursuit à Jérusalem-Est et en Cisjordanie, s'accompagnent d'une destruction systématique de la  mémoire. La violence israélienne vise de manière chirurgicale les archives, les cimetières, les photos de famille, les galeries, les bibliothèques, les registres municipaux, les musées, les monuments de quartier et les théâtres.

La violence envers ces institutions vise à effacer les fondements matériels grâce auxquels un peuple se souvient, permettant ainsi au déni historique de devenir une réalité. Il y a les morts, les blessés, mais aussi la terrible violence infligée à la conscience palestinienne.

Hani Zurob, Palestine, Marble's War #05, 2007.

C'est peut-être l'une des raisons pour lesquelles le débat international sur Gaza s'est calmé. Pas parce que la violence a diminué, mais parce que ses implications sont trop effroyables pour que le monde puisse y faire face avec honnêteté. Affronter cette violence reviendrait à reconnaître l'effondrement total d'un ordre moral qui prétend encore s'exprimer dans le langage des droits de l'homme.

Ce qui reviendrait à poser des questions dérangeantes sur les ventes et les transferts d'armes, la protection diplomatique, la censure des médias, les alliances militaires et les différences de valeur attribuées aux êtres humains. Ce malaise explique pourquoi certains noms disparaissent avant même que leur tombe ne soit creusée, tandis que d'autres restent gravés dans la mémoire collective. Et pourquoi les destructions sont oubliées avant même qu'elles ne viennent perturber les conversations autour d'un dîner, noyées sous le cliquetis des couverts goûtant aux meilleurs morceaux de viande.

Les écrivains et les artistes ne peuvent déblayer les décombres avec l'efficacité d'équipes de secours expérimentées ni piloter la reconstruction d'hôpitaux et d'écoles. Mais nous pouvons refuser le silence et revendiquer que l'histoire ne se mesure pas seulement à l'aune des traités et des campagnes militaires, mais aussi à celle des berceuses interrompues, des poèmes inachevés et des voix qui résonnent encore à travers les ruines.

Tricontinental : Institute for Social Research a clairement affirmé, dès sa création il y a dix ans, que la violence systématique infligée au peuple palestinien et l'amnésie autour de cette violence sont inacceptables, et que nous ne laisserons jamais l'oubli devenir la norme.

Mohammed Joha, Palestine, A Man and a Tree, 2003.

Le nouveau clip de nos amis Roger Waters et de la célèbre auteure-compositrice-interprète palestinienne Mona Miari nous rappelle ce refus. Leur chanson Comfortably Numb Re-imagined ne prétend pas que la musique puisse surmonter la catastrophe, mais se fixe un objectif plus discret : empêcher que la souffrance de Gaza ne se banalise.

Dans un monde conditionné à regarder ailleurs, leur chanson nous invite à rester attentifs et insister sur le souvenir comme fondement de la lutte pour un monde meilleur.

Toute forme d'impérialisme exige non seulement l'obéissance, mais aussi l'oubli. "Comfortably Numb Re-imagined", dont les recettes sont reversées au  Palestine Children's Relief Fund, incarne la persistance fragile mais indispensable de la solidarité humaine et le refus de laisser les récits des victimes disparaître de notre imaginaire moral.

Au cœur de la chanson on peut entendre Hind's Lullaby, un passage écrit par Mona Miari en hommage à Hind Rajab, la fillette palestinienne de six ans tuée à Gaza alors qu'elle suppliait les sauveteurs de venir à son secours. Cette berceuse tourne ce souvenir insupportable en une promesse de libération :

"J'entends la voix d'un ange
Qui m'appelle par mon nom
Nous resterons libres
Nous resterons libres
Même si nous sommes exilés de la terre vers le ciel
La Palestine devra retrouver sa liberté".

Traduit par  Spirit of Free Speech

* Vijay Prashad est un historien, éditeur et journaliste indien. Il est rédacteur en chef et correspondant principal chez Globetrotter. Il est éditeur chez LeftWord Books et directeur de ' Tricontinental :  Institute for Social Research. Il est chercheur senior non résident à l' Institut Chongyang d'études financières, à l'Université Renmin de Chine. Il a écrit plus de 20 ouvrages, dont  The Darker Nations et  The Poorer Nations. Ses derniers ouvrages sont  Struggle Makes Us Human: Learning from Movements for Socialism et, en collaboration avec Noam Chomsky, The Withdrawal: Iraq, Libya, Afghanistan and the Fragility of U.S. Power.

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