
par Laala Bechetoula
Deux siècles de morale occidentale, réservée aux siensIl y a des mensonges qui reposent sur le faux. Ils s'effondrent au premier fait. Et il y a des mensonges plus solides : ceux bâtis sur des principes vrais - démocratie, liberté, fraternité, droit - mais appliqués avec une sélectivité si constante, si vieille, qu'elle en devient un système à part entière.
Ce texte ne dit pas que ces principes sont faux. Ils sont réels - c'est justement ce qui rend leur trahison intolérable. La contradiction commence quand celui qui proclame le plus fort leur universalité se réserve, à lui-même et aux siens, le droit de décider à qui elle profite. Ce mécanisme a un nom : l'universalisme conditionnel. Un principe déclaré pour tous, une application réservée à quelques-uns.
Sétif, le même jour
8 mai 1945. L'Europe célèbre la chute du nazisme. Le même jour, l'armée française écrase dans le sang les manifestations de Sétif, Guelma et Kherrata. Le bilan reste disputé - la mémoire algérienne retient 45 000 morts - mais l'événement, lui, ne l'est pas. Au moment même où l'Europe proclamait la fin d'une idéologie raciale, cette hiérarchie restait imposable par les armes sur l'autre rive.
Ce n'est pas de l'hypocrisie ordinaire. C'est un système stable : démocratie au centre, coercition à la périphérie. Le même schéma structurait déjà le congrès de Berlin de 1885, où l'Afrique fut partagée sans qu'un seul Africain siège à la table - et le Congo de Léopold II, des millions de morts habillés du vocabulaire de la civilisation. En Algérie, entre 1954 et 1962, la torture d'État fut pratiquée par une République qui l'enseignait comme crime dans ses manuels. Le général Aussaresses l'a confirmé lui-même, des décennies plus tard.
Liberté, sous conditions
1776 : les États-Unis proclament l'égalité de tous les hommes. L'esclavage dure encore quatre-vingt-dix ans, la ségrégation légale un siècle de plus. L'apartheid sud-africain tient jusqu'en 1994 sous couverture diplomatique occidentale constante. Nelson Mandela reste sur les listes antiterroristes américaines jusqu'en 2008 - quatorze ans après son élection, quinze ans après son Nobel. La liberté est devenue universelle plus vite dans les discours que dans les administrations.
Fraternité à deux visages
Février 2022 : l'Europe ouvre ses frontières aux réfugiés ukrainiens en quelques jours. Cette générosité prouve une chose : elle peut, quand elle le veut. C'est pour cela que la comparaison devient insoutenable. Syriens, Afghans, Africains : le même continent leur opposait dissuasion, refoulement, externalisation - pendant que Bruxelles finançait des garde-côtes libyens dont ses propres agences documentaient la traite et la torture. Si la valeur d'un réfugié change avec son visage, la fraternité n'est plus un principe. C'est une ressemblance.
Gaza, la preuve
Depuis 1972, Washington a opposé son veto à des dizaines de résolutions sur Israël - un record mondial de protection d'un seul État. En janvier 2024, la Cour internationale de Justice a jugé plausible le droit des Palestiniens à être protégés d'actes de génocide, et ordonné des mesures conservatoires. Les livraisons d'armes occidentales ont continué.
Le 21 novembre 2024, la Cour pénale internationale a délivré des mandats contre Netanyahou et Gallant. Vingt mois plus tôt, un mandat visant Poutine avait été salué comme la preuve d'un ordre fondé sur des règles. Face au second mandat, les mêmes chancelleries ont soudain découvert des doutes sur sa légitimité. Une cour, deux mandats, deux doctrines opposées.
Le droit international ne manque pas de vocabulaire - distinction, proportionnalité, prévention du génocide. Il manque d'un vocabulaire qui contraigne un allié, pas seulement un adversaire.
Même loi, deux poids
Quand la Russie envahit l'Ukraine, l'Occident affirme, à raison, qu'aucune frontière ne se révise par la force. L'universalité s'arrête pourtant à la géographie : au Liban, la souveraineté reste écartelée entre l'État, le Hezbollah et Israël, sans que cela justifie une licence illimitée de frappe. En Iran, les frappes du 28 février 2026 sur des sites nucléaires posent une question qui dépasse la région : jusqu'où peut s'étirer la prévention avant de devenir la guerre elle-même ? Une doctrine acceptée pour un État devient, demain, disponible pour tous ses rivaux.
Le pouvoir des mots
Le pouvoir ne s'exerce pas seulement par les armes. Il s'exerce par le vocabulaire. Edward Saïd l'avait montré : dominer, c'est aussi décider qui est terroriste et qui est résistant, qui est massacré et qui devient un chiffre. Le langage ne tue pas - mais il décide comment la mort est classée, avant même que les faits soient débattus.
L'aveu, toujours en retard
Il n'existe pas un Occident unique. Celui qui met son veto n'est pas celui qui manifeste à Londres ou à Madrid. Cette capacité d'autocritique est réelle. Elle n'a jamais été la question. La question est son calendrier.
2005 : la France qualifie Sétif de "tragédie inexcusable" - soixante ans après. 2020 : la Belgique exprime ses "regrets les plus profonds" pour le Congo - un siècle après. 1997 : le Royaume-Uni qualifie Amritsar d'épisode "affligeant", sans jamais présenter d'excuses formelles. L'aveu arrive toujours, mais seulement une fois que son coût est tombé à zéro. L'universalisme conditionnel n'est donc pas seulement sélectif dans l'espace. Il l'est dans le temps.
Ce qu'il reste à faire
Rien ici ne demande à l'Occident d'abandonner ses principes. Il lui est demandé de les tenir maintenant - pas dans soixante ans, dans un musée. Que les ordonnances des cours pèsent autant face à un allié qu'à un rival. Que le veto obéisse à une règle et non à une exemption. Que la souveraineté signifie la même chose sur le Dniepr et sur le Litani.
Ce grand livre n'accuse pas la démocratie ni le droit international. Il accuse l'intervalle - l'écart, qui se compte en décennies, entre le moment où l'on possède les mots pour nommer une injustice et le moment où on les laisse limiter son propre pouvoir.
Le véritable contraire de l'universel n'est pas la différence. C'est l'exemption.
*Note méthodologique : les chiffres relatifs au Congo et à Sétif-Guelma-Kherrata restent débattus ; le désaccord porte sur l'ampleur, non sur les faits. Les mesures conservatoires de la CIJ ne constituent pas un jugement définitif sur le génocide.
Sources : CIJ, Afrique du Sud c. Israël, ordonnances de 2024 ; CPI, Situation en Palestine, mandats du 21 novembre 2024 ; rapports HCR/OIM sur la route libyenne ; Conseil de sécurité de l'ONU et AIEA sur le Liban et l'Iran, 2026.