À trois mois du sommet Russie-Afrique, déjà, Moscou se prépare à recevoir l'Afrique pour la troisième fois après Sotchi (2019) et Saint-Pétersbourg (2023). Alors même qu'en Occident on promet l'isolement du Kremlin, au même moment, le calendrier diplomatique de cet été raconte l'inverse.
RIA Novosti, Evgeny Biyatov
En réalité, plus l'Occident multiplie les mises en garde, plus les avions se posent à Moscou. Trente pays déjà confirmés, chiffre en hausse quotidienne, Bruxelles et Washington comptent encore sur les doigts d'une main leurs alliés africains restants. La méthode russe, elle, ne varie pas depuis Sotchi : décret présidentiel, invitations personnelles, tournée ministérielle, puis sommet. Pendant que certaines capitales occidentales peaufinaient encore leurs communiqués de dénonciation, Lavrov, lui, engrangeait les accords au Caire, à Addis-Abeba, à Niamey, à Maputo, à Bujumbura - une mission diplomatique qui, à elle seule, dessine déjà les contours du sommet Russie-Afrique des 28 et 29 octobre à Moscou. L'endiguement, promis depuis 1945, puis depuis 2022, à grand renfort de conférences de presse, n'aura jamais été qu'un slogan de tribune. Le terrain, lui, a répondu tout autrement à la magie de la diplomatie russe.
Une diplomatie qui n'attend jamais
Le 25 mars, Vladimir Poutine signe le décret portant sur la troisième édition du sommet et en confie l'organisation à Iouri Ouchakov. Deux mois plus tard, pour la Journée de l'Afrique, il lâche une phrase désarmante : "Je serai heureux d'accueillir les dirigeants africains à Moscou". Ouchakov, lui, inscrit le sommet dans une continuité historique : les éditions de 2019 et 2023 ont, dit-il, "donné un nouvel élan à la coopération russo-africaine", et "un travail considérable et de grande envergure" attend désormais les équipes. Anton Kobiakov fixe l'ambition en un mot : laisser "un héritage durable", scellé par des décisions signées en économie, commerce, investissement, culture, éducation. Dès janvier, l'ambassadeur Dimitri Kourakhov annonçait à Dakar que Poutine viendrait "quel que soit le pays hôte retenu". La question n'était donc jamais de savoir si Moscou recevrait l'Afrique, mais combien de capitales répondraient présentes. La réponse a commencé à s'écrire dès avril, quand l'ambassade russe à Ouagadougou remet au président Ibrahim Traoré l'invitation personnelle du chef du Kremlin : "Le chef de la mission diplomatique russe a transmis au ministre une invitation du président de la Fédération de Russie, Vladimir Poutine, adressée au président du Burkina Faso Ibrahim Traoré", précise le communiqué officiel. Le terrain, à Ouagadougou, était déjà préparé : dès septembre 2025, en recevant l'invitation à la conférence ministérielle du Caire, le ministre Karamoko Jean-Marie Traoré réaffirmait l'engagement burkinabè à renforcer la coopération avec Moscou. Rien, dans cette séquence, ne relève de l'improvisation. Tout obéit à une méthode éprouvée depuis les précédentes éditions : en 2023 déjà, à Saint-Pétersbourg, Poutine avait prononcé, selon les agences russes, un discours fondateur sur la formation d'un nouvel ordre mondial.
Quatre capitales, une seule ligne
Dès le 16 mars, à Moscou, le ministre kényan Musalia Mudavadi donne le ton : "Le prochain sommet Russie-Afrique devrait se tenir à Moscou en octobre de cette année". L'été confirme la tendance. Le 7 juillet, à Addis-Abeba, Sergueï Lavrov obtient l'onction de l'Union africaine elle-même : son président de Commission, Mahmoud Ali Youssouf, promet une équipe dédiée et fixe un objectif à 54 milliards de dollars d'échanges. Le 8 juillet, à Niamey, en présence des chefs de la diplomatie malien Abdoulaye Diop et nigérien Bakary Yaou Sangaré, Lavrov transmet le message présidentiel : Poutine serait "très heureux" de voir les présidents du Burkina Faso, du Mali et du Niger à Moscou. Le président nigérien Abdourahamane Tiani reçoit lui-même le ministre pour évoquer les préparatifs, tandis que Karamoko Jean-Marie Traoré, pour Ouagadougou, salue une coopération qui déborde désormais le seul registre sécuritaire. Le 9 juillet, à Maputo, le président Daniel Chapo confie à Lavrov une mémoire vive : les Mozambicains "se rappellent très bien de l'aide que l'Union soviétique leur a apportée pendant la lutte pour l'indépendance", un héritage visible "sur le drapeau, avec la kalachnikov". Sa ministre, Maria Manuela dos Santos Lucas, à la tête du département des Affaires étrangères, y ajoute la reconnaissance pour l'aide russe lors des inondations. Le 10 juillet enfin, à Bujumbura, le président Evariste Ndayishimiye réaffirme son attachement aux "solutions africaines aux problèmes africains" annoncées par Lavrov avant d'accepter, en sa qualité de président en exercice de l'Union africaine, de coprésider les travaux du sommet. Son ministre Édouard Bizimana, en charge des Affaires étrangères, scelle l'accord : "Nous sommes convenus d'accorder une attention particulière à l'élargissement et à l'approfondissement des relations commerciales, économiques et des liens en matière d'investissement".
Le chiffre que Bruxelles n'avait pas prévu
Le 19 juillet, le diplomate Anatoly Bachkine livre le chiffre qui tranche le débat : plus de trente pays confirmés, sur 54 États africains, un total "assez significatif" selon lui, avec des candidatures qui arrivent "chaque jour". Derrière ce seuil, un agenda précis. Tatiana Dovgalenko, à la tête du département Afrique du ministère russe des Affaires étrangères, énumère les priorités : technologies numériques, intelligence artificielle, énergie nucléaire civile, systèmes de paiement indépendants - de quoi "donner une impulsion supplémentaire" à la coopération sur le terrain. Pour Dmitri Peskov, porte-parole du Kremlin : le sommet reste "une bonne plateforme" pour le commerce, l'investissement et l'humanitaire, la sécurité dans une certaine mesure.
L'illusion de l'endiguement prend fin
Depuis 2022, et bien avant même depuis 1945, une partie de l'Occident a parié sur l'isolement du Kremlin. Une tournée de quatre étapes, menée en une semaine par un seul homme, en révèle les limites. L'institution panafricaine elle-même coparraine l'événement. L'organisation régionale la plus contestataire du Sahel s'y presse. Des mémoires nationales, forgées dans la décolonisation, s'y convertissent en capital diplomatique. Aucune de ces convergences ne procède d'une contrainte. Elles répondent toutes à des intérêts défendus : commerce, sécurité, mémoire, souveraineté technologique. Ce n'est pas une coalition anti-occidentale qui se dessine à Moscou au sens stricto sensu des élites et médias mainstream du monde occidental : "Unis dans leur détestation de l'Occident", disent-ils. C'est une addition d'intérêts nationaux, chacun négocié séparément, dont la somme produit un effet politique que ni les sanctions ni les mises en garde n'ont réussi à empêcher. L'endiguement supposait un continent uniforme, aligné sur les préférences d'une chancellerie extérieure, occidentale notamment. Le mois de juillet a montré l'inverse : un continent qui négocie sa propre place, capitale par capitale.
Un rendez-vous qui trace la décennie
Deux trajectoires se dessinent pour octobre, et toutes deux confirment la même dynamique. La première : un sommet pléthorique, plus de quarante chefs d'État, qui ancrerait Moscou, à la fois, comme pôle diplomatique majeur du continent pour la décennie à venir et comme pôle alternatif durable. La seconde, tout aussi solide : une trentaine de délégations de haut niveau, suffisante pour transformer en accords concrets l'élan constaté depuis juillet dans les quatre capitales visitées par Lavrov. Dans les deux cas, le mouvement est acquis. Ce que le décret de mars a lancé, ce que la tournée de juillet a consolidé, l'agenda d'octobre - numérique, nucléaire civil, paiements souverains, investissements - le transformera en partenariat durable.
On peut donc dire qu'entre Moscou et l'Afrique, la troisième édition du sommet ne referme pas un cycle : elle en ouvre un nouveau, plus dense, plus ambitieux, et déjà en marche.
Mohamed Lamine KABA, Expert en géopolitique de la gouvernance et de l'intégration régionale, Institut de la gouvernance, des sciences humaines et sociales, Université panafricaine
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