
par Sajjad Atazade
L'un des débats récurrents en sciences politiques et en études du développement porte sur la question de savoir si la modernisation politique et économique passe nécessairement par la démocratie, ou si les régimes autoritaires peuvent, dans certaines conditions historiques, servir de moteurs efficaces du développement.
L'expérience historique montre qu'un certain nombre de sociétés ont connu de profondes transformations administratives, économiques et sociales sous la direction de gouvernements non démocratiques. Ces dirigeants - généralement qualifiés dans la littérature de "dictateurs réformistes" ou d'"autoritaires développementalistes" - ont cherché à concentrer le pouvoir politique afin de surmonter la résistance des intérêts traditionnels bien établis et de mettre en œuvre, par le haut, d'ambitieux projets de construction de l'État et de modernisation.
La logique sous-jacente de ces dirigeants reposait sur un postulat simple : avant que les sociétés en retard de développement puissent mettre en place avec succès des systèmes politiques participatifs, elles doivent d'abord construire un État fort, une bureaucratie efficace, une armée moderne et une structure économique productive. De leur point de vue, la démocratie, en l'absence d'un État moderne et d'une capacité institutionnelle suffisante, risquait d'engendrer l'instabilité, le populisme et la domination persistante des élites traditionnelles. L'autorité politique n'était donc pas considérée comme une fin en soi, mais comme un instrument temporaire destiné à guider la société à travers une phase critique de transformation historique.
Tout au long du XXe siècle, diverses manifestations de ce modèle ont vu le jour dans différentes régions du monde. Les réformes de Mustafa Kemal Atatürk en Turquie, les politiques de développement de Park Chung-hee en Corée du Sud et le modèle de gouvernance de Lee Kuan Yew à Singapour ont tous été examinés dans le cadre de la littérature plus large consacrée à l'autoritarisme développementaliste. Malgré leurs différences, ces dirigeants partageaient plusieurs caractéristiques déterminantes : ils cherchaient à bâtir des États dotés de capacités élevées, investissaient massivement dans l'éducation et les infrastructures, réformaient l'administration publique et liaient l'autorité politique à un projet plus large de développement du pays.
L'expérience historique démontre toutefois que la distinction entre un dictateur réformiste et un dirigeant autoritaire personnaliste est remarquablement ténue. De nombreux dirigeants qui, à l'origine, étaient arrivés au pouvoir en promettant des réformes et la modernisation ont progressivement confondu le programme de réformes avec leur propre survie politique. Dans de telles circonstances, l'État cesse d'évoluer vers un ordre institutionnel durable et devient au contraire de plus en plus dépendant de la volonté d'un seul dirigeant. Par conséquent, dès que ce dirigeant quitte ses fonctions, bon nombre des acquis du régime risquent d'être remis en cause ou de subir un déclin institutionnel. La question centrale n'est donc pas de savoir si l'autoritarisme peut générer des réformes, mais s'il peut transformer ces réformes, qui ne sont qu'une expression du leadership personnel, en un système d'institutions durables.
C'est dans ce contexte intellectuel qu'est apparu, dans la littérature sur le développement politique, le concept des "néo-colonels". Ce terme désigne une nouvelle génération d'officiers militaires dans les pays en développement qui se considéraient non seulement comme les gardiens de l'ordre politique existant, mais aussi comme les architectes d'ambitieux projets de modernisation nationale. Contrairement aux élites militaires traditionnelles, ces officiers - dont beaucoup avaient suivi des études supérieures et une formation militaire professionnelle moderne - estimaient que les forces armées, en tant qu'organisation la plus soudée et la plus disciplinée sur le plan institutionnel de l'État, étaient particulièrement bien placées pour mener à bien des réformes tant politiques qu'économiques.
L'émergence des "néo-colonels" reflétait une combinaison de facteurs nationaux et internationaux : la faiblesse des gouvernements civils, la crise de légitimité à laquelle étaient confrontés les régimes traditionnels, l'attrait croissant pour un développement piloté par l'État et le rôle grandissant de l'armée dans la construction de l'État. Dans une grande partie de l'Asie, de l'Afrique et du Moyen-Orient, les forces armées en sont venues à être considérées non seulement comme des institutions de sécurité, mais aussi comme des symboles de modernité, de discipline, de capacité organisationnelle et de compétence administrative. Dans cette perspective, les jeunes officiers se considéraient de plus en plus comme la force sociale la plus à même de réformer des gouvernements inefficaces et de mener leurs sociétés vers la modernisation et le développement.
Pourtant, l'expérience des "néo-colonels", à l'instar de celle des dictateurs réformistes, a révélé deux trajectoires diamétralement opposées. Dans certains pays, les gouvernements dirigés par l'armée ont mené avec succès des stratégies de développement à long terme, l'industrialisation et des réformes économiques de grande envergure. Dans de nombreux autres, cependant, les régimes militaires se sont retrouvés prisonniers d'un déficit de légitimité persistant, d'une inefficacité politique et de l'absence de mécanismes crédibles pour un transfert pacifique du pouvoir. Le défi fondamental résidait dans le fait que, bien que l'armée puisse constituer une organisation disciplinée et hautement efficace, elle ne possède pas nécessairement les attributs institutionnels requis pour établir un ordre politique stable, participatif et durable.
source : IPIS via China Beyond the Wall