21/08/2026 journal-neo.su  7min #324007

 La Turquie, l'Arabie saoudite et le Pakistan concluent un accord de défense dans un contexte de recul de la puissance américaine

La géopolitique derrière le Pacte de Défense de La Mecque : Arabie saoudite, Turquie, Pakistan et la bataille pour façonner le nouveau Moyen-Orient

 Ricardo Martins,

L'accord entre l'Arabie saoudite, la Turquie et le Pakistan ne répond pas uniquement à des menaces militaires : il traduit aussi les ambitions, inquiétudes et rivalités des signataires comme des non-signataires.

Derrière le langage officiel de défense collective, ce pacte signale une compétition géopolitique plus large pour façonner le Moyen-Orient à l'heure du déclin du système de sécurité centré sur les États-Unis.

Alors que l'article précédent portait sur la dissuasion, cette analyse s'intéresse aux dynamiques de pouvoir. J'ai consulté des sources régionales majeures afin d'apporter un éclairage précis, ancré localement et inscrit dans une perspective décoloniale de faire l'analyse géopolitique.

"OTAN musulmane" - ou stratégie d'équilibrage ?

Plusieurs experts interrogés jugent prématuré le qualificatif d'"OTAN islamique". Le Dr Kristian Alexander, spécialiste à Dubaï, y voit avant tout la formalisation de liens bilatéraux existants dans un cadre cohérent de dissuasion régionale, plus qu'une alliance militaire aboutie. Seyed Mojtaba Jalalzadeh, chercheur et analyste politique iranien indépendant, considère aussi que le pacte n'est ni une "OTAN islamique" aboutie, ni un simple geste symbolique, notant que les engagements militaires restent flous.

Une autre lecture existe. Muhammad Abdullah Ijaz, analyste politique pakistanais, voit dans le pacte un possible pas vers une "OTAN musulmane" en raison du principe de défense collective proche de l'article 5 de l'OTAN. Mais il insiste sur le caractère défensif de l'accord : le "parapluie nucléaire" pakistanais n'a pas été explicitement invoqué, et il ne faut pas y voir une alliance sunnite anti-Iran.

La dimension confessionnelle reste présente. L'Arabie saoudite, la Turquie et le Pakistan sont à majorité sunnite, tandis que l'Iran est la principale puissance chiite. Jalalzadeh souligne que le pacte réunit "les grandes puissances sunnites régionales", mais insiste sur la logique d'équilibrage stratégique plutôt que sur la compétition sectaire. Cela permet aux trois pays de renforcer leur autonomie sécuritaire tout en maintenant des liens avec Washington.

Cette subtilité est essentielle. Le pacte peut renforcer la dissuasion face à l'Iran sans devenir un bloc explicitement antichiite, et augmenter la pression sur Israël sans se transformer en alliance ouvertement anti-israélienne. Mohammad Khatibi, analyste iranien, estime qu'Israël est un facteur sous-estimé dans la stratégie du pacte, que l'Iran reste une préoccupation indirecte, et que les Houthis représentent un enjeu particulièrement concret pour l'Arabie saoudite et la sécurité en mer Rouge. Ali Mohebi, autre analyste iranien, affirme que si Riyad se concentre sur l'Axe de la Résistance et Islamabad sur l'Inde, les actions israéliennes touchent les trois pays et pourraient en être la cible ultime.

L'ambiguïté est ici un atout diplomatique : chaque membre peut interpréter la défense collective selon ses propres perceptions de menace, tout en affirmant que l'accord est défensif et non dirigé contre un pays précis.

L'Arabie saoudite cherche à s'imposer comme centre régional

Pour Riyad, ce pacte est une tentative de leadership régional et une assurance contre la défaillance des garanties américaines. Jalalzadeh remplace ce rôle dans une stratégie d'autonomie : l'Arabie saoudite cherche des couches de sécurité alternatives ou complémentaires pour réduire sa dépendance exclusive à Washington, tout en maintenant cette relation.

La position centrale de Riyad est délibérée. L'accord combine ressources financières, géographie stratégique, capacité d'achat d'armement et influence politique de l'Arabie saoudite, puissance militaire et industries de défense de la Turquie, force armée et capacité nucléaire du Pakistan. Jalalzadeh souligne la complémentarité de ces atouts.

Le résultat est une division du travail potentiellement efficace : Riyad apporte ressources et influence, Ankara la technologie et l'expérience opérationnelle, Islamabad la force militaire et l'expertise stratégique. Ce pacte permet à l'Arabie saoudite de bâtir un cadre sécuritaire régional qui connecte ses atouts à deux formes de puissance.

Mais il y a un calcul plus profond du Golfe. Jalalzadeh explique que l'Arabie saoudite évolue dans un environnement où Israël et les Émirats arabes unis (EAU) ont développé une forte coopération stratégique et technologique, donnant à Abou Dhabi du poids à Washington. Riyad veut bâtir son propre axe sécuritaire et se placer, plutôt que les EAU, au centre du jeu régional.

Le pacte de La Mecque dépasse donc la simple dissuasion contre l'Iran. Il reflète aussi la volonté saoudienne de peser sur le leadership dans un ordre du Golfe de plus en plus multipolaire.

Turquie et Pakistan : deux logiques stratégiques différentes

Pour la Turquie, l'accord offre une nouvelle plateforme pour projeter sa puissance au-delà de l'OTAN. La détérioration de ses relations avec Israël et l'essor de son industrie de défense sont des facteurs clés. Drones, systèmes anti-aériens et technologies militaires sont devenus des leviers d'influence pour Ankara.

Pour le Pakistan, c'est une autre équation. Islamabad gagne en prestige et en profondeur stratégique en devenant pilier central d'un dispositif avec Riyad et Ankara, mais son principal rival reste l'Inde, ce qui limite sa volonté d'investir dans les conflits moyen-orientaux.

Cette divergence pourrait à terme peser plus que l'identité religieuse partagée. Khatibi pointe ce problème : les trois pays n'ont pas la même perception de la menace, ce qui complique toute réponse militaire unifiée.

Le pacte relie donc trois puissances mais ne leur donne pas forcément une seule feuille de route géopolitique.

L'absence de l'Égypte, un signal fort

Le quatrième membre absent est peut-être aussi important que les trois signataires. L'Égypte participait au format R4 avec l'Arabie saoudite, la Turquie et le Pakistan. Pourtant, elle n'a pas signé le pacte final, notamment sous pression saoudienne.

Les experts avancent plusieurs raisons : préférence du Caire pour la flexibilité stratégique, priorités différentes (Libye, Soudan, Gaza, mer Rouge, canal de Suez), tensions avec Ankara, traité de paix avec Israël, liens étroits avec Washington et Abou Dhabi. Nadia Helmy, politologue égyptienne, insiste sur la volonté du Caire de préserver son indépendance politique et militaire.

Mais selon certains, c'est Riyad qui aurait bloqué l'inclusion de l'Égypte, malgré les efforts turcs pour l'intégrer. Cela place l'Arabie saoudite en position de leader du pacte.

Du parapluie américain à un Moyen-Orient multipolaire

Les États-Unis restent le quatrième acteur invisible : garant, puissance déclinante, partenaire ou fournisseur de sécurité de plus en plus contesté. Pour l'instant, Trump a donné sa bénédiction : "Je me réjouis de la signature de l'accord de défense de La Mecque".

Difficile d'imaginer que les États-Unis ignoraient ces négociations, impliquant leurs propres alliés stratégiques. Mais la vraie question n'est plus de savoir si Washington a "approuvé" le pacte : c'est plutôt de savoir s'il avait intérêt à s'y opposer - ce qu'il n'a pas fait, Trump y voyant un moyen de faire pression sur Israël pour respecter le mémorandum avec l'Iran et son plan de paix pour Gaza.

L'analyse de Nadia Helmy sur le regard chinois est pertinente : Pékin voit l'accord comme le signe du recul de la confiance dans les garanties américaines - et comme une opportunité de diversification régionale. Mais cela ne fait pas du pacte une initiative pro-chinoise, ni de ses membres des acteurs anti-américains : cela montre que la multipolarité se développe sans rupture d'alliances formelle.

L'Inde joue aussi un rôle : la participation du Pakistan donne une dimension sud-asiatique au pacte, renforcée par les liens stratégiques sino-pakistanais. L'accord dépasse donc le Moyen-Orient pour s'étendre à la mer d'Arabie, à l'Asie du Sud et à l'Eurasie.

Comme le résume Jalalzadeh, ce triangle géopolitique a une portée inédite : l'Arabie saoudite lie Golfe et mer Rouge, la Turquie relie Moyen-Orient, Méditerranée, Eurasie et Europe, le Pakistan ouvre sur l'Asie du Sud et la mer d'Arabie.

Le pacte de La Mecque n'est donc pas la naissance d'une "OTAN musulmane", mais l'une des expressions les plus claires à ce jour d'un Moyen-Orient où les puissances régionales construisent leurs propres réseaux de sécurité.

C'est peut-être là sa plus grande portée.

Ricardo Martins, Docteur en sociologie, spécialiste des politiques européennes et internationales ainsi que de la géopolitique

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